IX

On ne se rend pas compte de ce désarroi dans la vie, parce que

d’ordinaire elle ne s’exprime pas, ne prend pas la peine de préciser à

l’aide d’une formule ou d’une image la conscience de ce qu’elle éprouve.

Mais il est très visible chez tous ceux qui assument la mission de

représenter la vie réelle, de l’expliquer, de l’interpréter et de mettre

en lumière les causes secrètes des bonnes ou des mauvaises destinées; je

veux dire chez les poètes, et surtout les poètes qui s’occupent le plus

directement de la vie extérieure et active, les poètes dramatiques; peu

importe d’ailleurs qu’il s’agisse de romans, de tragédies, de drames

proprement dits ou d’études historiques, car je prends les mots poètes

et poètes dramatiques dans le sens le plus large.

Il faut l’avouer, c’est une grande force pour le poète ou pour

l’interprète de la vie, surtout pour le poète dramatique, qu’une idée

dominante et pour ainsi dire exclusive, et cette force est d’autant plus

inépuisable, tient dans le poème une place d’autant plus considérable,

que l’idée dominante est plus mystérieuse, qu’il est plus difficile de

la contrôler ou de la définir. Cela, d’ailleurs, est très légitime, tant

que le poète n’a pas le moindre doute sur la valeur de son idée

dominante, et de très bons poètes ne se sont jamais interrogés sur ce

point, n’ont pas douté, n’ont pas hésité. Voyez par exemple la place

énorme qu’occupe l’idée du devoir héroïque dans les tragédies de

Corneille, la foi absolue dans les drames de Calderon, la tyrannie du

destin dans les poèmes de Sophocle.

X

L’idée du devoir héroïque est plus humaine et moins mystérieuse, que les

deux autres, et bien qu’elle soit beaucoup moins féconde qu’elle n’était

au temps de Corneille (car il est aujourd’hui fort peu de devoirs

héroïques qu’il ne soit raisonnable et même héroïque de remettre en

question, et il devient de plus en plus difficile d’en trouver un qui

s’affirme réellement impératif), on peut encore, dans certaines

circonstances imaginables, y avoir recours.

Mais quel poète moderne trouvera dans une foi qui, chez les plus

croyants, n’est plus qu’un souvenir vacillant, la puissance et

l’inspiration qu’y trouvait Calderon pour faire du Dieu des chrétiens

l’acteur auguste et invisible, mais partout présent, et partout

souverain de ses drames? Et la tyrannie du Destin, de la force

inflexible, qui pousse tel homme, telle famille, par tels chemins, vers

tel malheur, vers telle mort, qui de nous peut raisonnablement

l’accepter dans une vie que nous voyons soumise, il est vrai, à bien des

forces inconnues, mais dont les plus sages parviennent à éviter, dans

une certaine mesure, les chocs les plus malfaisants, et qui semblent, en

tout cas, aveugles, indifférentes, inconscientes? Nous est-il encore

permis de supposer qu’il existe, dans l’univers, une puissance assez

misérable, assez oisive, pour s’occuper uniquement à chagriner, à

étonner les projets et les entreprises de l’homme?

On a également usé d’une troisième force mystérieuse et souveraine, qui

est la Justice immanente. Mais il faut remarquer que ce postulat de la

justice immanente proprement dite, on n’a jamais osé s’en servir que

dans les pires œuvres dénuées de tout souci de vraisemblance et de

réalité. Affirmer que le mal est nécessairement et visiblement puni, que

le bien est nécessairement et visiblement récompensé dans cette vie,

cela est trop manifestement contredit par l’expérience quotidienne la

plus élémentaire, pour qu’un poète véritable ait jamais pu trouver dans

ce rêve arbitraire et inconsistant le point d’appui qu’il fallait à son

travail. D’autre part, si on remet à une vie ultérieure le soin des

récompenses et des châtiments, on rentre par un sentier détourné dans le

domaine de la justice divine. Si enfin, la justice immanente n’est pas

invariable, permanente, inévitable, infaillible, ce n’est plus qu’un

caprice bienveillant et extraordinaire du destin; et dès lors, ce n’est

pas la justice, ce n’est plus même le destin, ce n’est plus qu’un

hasard, c’est-à-dire presque rien.

Il y a, il est vrai, une justice immanente très réelle, celle qui fait

que l’homme vicieux, cruel, malveillant, injuste, déloyal, est

moralement moins heureux que l’homme bon, juste, dévoué, aimant,

bienveillant, innocent, pacifique. Celle qui fait, comme on l’a dit, que

le mal gravite vers la douleur avec la même certitude que la terre vers

le soleil. Mais il s’agit alors d’une justice intérieure, très humaine,

très naturelle, très explicable, et, si nous en étudions les causes et

les effets, nous arrivons nécessairement au drame psychologique, qui se

déroule sur une scène où l’on n’a plus l’arrière-plan profond et défendu

par le mystère qui donnait aux événements du drame ou de l’histoire une

perspective grandiose et sacrée. Mais la question est de savoir s’il est

légitime de créer cet arrière-plan, en ayant recours à une conception de

l’inconnu très différente de celle qui domine réellement notre vie?

Le temple enseveli · 第 50 / 111 题