On ne se rend pas compte de ce désarroi dans la vie, parce que
d’ordinaire elle ne s’exprime pas, ne prend pas la peine de préciser à
l’aide d’une formule ou d’une image la conscience de ce qu’elle éprouve.
Mais il est très visible chez tous ceux qui assument la mission de
représenter la vie réelle, de l’expliquer, de l’interpréter et de mettre
en lumière les causes secrètes des bonnes ou des mauvaises destinées; je
veux dire chez les poètes, et surtout les poètes qui s’occupent le plus
directement de la vie extérieure et active, les poètes dramatiques; peu
importe d’ailleurs qu’il s’agisse de romans, de tragédies, de drames
proprement dits ou d’études historiques, car je prends les mots poètes
et poètes dramatiques dans le sens le plus large.
Il faut l’avouer, c’est une grande force pour le poète ou pour
l’interprète de la vie, surtout pour le poète dramatique, qu’une idée
dominante et pour ainsi dire exclusive, et cette force est d’autant plus
inépuisable, tient dans le poème une place d’autant plus considérable,
que l’idée dominante est plus mystérieuse, qu’il est plus difficile de
la contrôler ou de la définir. Cela, d’ailleurs, est très légitime, tant
que le poète n’a pas le moindre doute sur la valeur de son idée
dominante, et de très bons poètes ne se sont jamais interrogés sur ce
point, n’ont pas douté, n’ont pas hésité. Voyez par exemple la place
énorme qu’occupe l’idée du devoir héroïque dans les tragédies de
Corneille, la foi absolue dans les drames de Calderon, la tyrannie du
destin dans les poèmes de Sophocle.
X
L’idée du devoir héroïque est plus humaine et moins mystérieuse, que les
deux autres, et bien qu’elle soit beaucoup moins féconde qu’elle n’était
au temps de Corneille (car il est aujourd’hui fort peu de devoirs
héroïques qu’il ne soit raisonnable et même héroïque de remettre en
question, et il devient de plus en plus difficile d’en trouver un qui
s’affirme réellement impératif), on peut encore, dans certaines
circonstances imaginables, y avoir recours.
Mais quel poète moderne trouvera dans une foi qui, chez les plus
croyants, n’est plus qu’un souvenir vacillant, la puissance et
l’inspiration qu’y trouvait Calderon pour faire du Dieu des chrétiens
l’acteur auguste et invisible, mais partout présent, et partout
souverain de ses drames? Et la tyrannie du Destin, de la force
inflexible, qui pousse tel homme, telle famille, par tels chemins, vers
tel malheur, vers telle mort, qui de nous peut raisonnablement
l’accepter dans une vie que nous voyons soumise, il est vrai, à bien des
forces inconnues, mais dont les plus sages parviennent à éviter, dans
une certaine mesure, les chocs les plus malfaisants, et qui semblent, en
tout cas, aveugles, indifférentes, inconscientes? Nous est-il encore
permis de supposer qu’il existe, dans l’univers, une puissance assez
misérable, assez oisive, pour s’occuper uniquement à chagriner, à
étonner les projets et les entreprises de l’homme?
On a également usé d’une troisième force mystérieuse et souveraine, qui
est la Justice immanente. Mais il faut remarquer que ce postulat de la
justice immanente proprement dite, on n’a jamais osé s’en servir que
dans les pires œuvres dénuées de tout souci de vraisemblance et de
réalité. Affirmer que le mal est nécessairement et visiblement puni, que
le bien est nécessairement et visiblement récompensé dans cette vie,
cela est trop manifestement contredit par l’expérience quotidienne la
plus élémentaire, pour qu’un poète véritable ait jamais pu trouver dans
ce rêve arbitraire et inconsistant le point d’appui qu’il fallait à son
travail. D’autre part, si on remet à une vie ultérieure le soin des
récompenses et des châtiments, on rentre par un sentier détourné dans le
domaine de la justice divine. Si enfin, la justice immanente n’est pas
invariable, permanente, inévitable, infaillible, ce n’est plus qu’un
caprice bienveillant et extraordinaire du destin; et dès lors, ce n’est
pas la justice, ce n’est plus même le destin, ce n’est plus qu’un
hasard, c’est-à-dire presque rien.
Il y a, il est vrai, une justice immanente très réelle, celle qui fait
que l’homme vicieux, cruel, malveillant, injuste, déloyal, est
moralement moins heureux que l’homme bon, juste, dévoué, aimant,
bienveillant, innocent, pacifique. Celle qui fait, comme on l’a dit, que
le mal gravite vers la douleur avec la même certitude que la terre vers
le soleil. Mais il s’agit alors d’une justice intérieure, très humaine,
très naturelle, très explicable, et, si nous en étudions les causes et
les effets, nous arrivons nécessairement au drame psychologique, qui se
déroule sur une scène où l’on n’a plus l’arrière-plan profond et défendu
par le mystère qui donnait aux événements du drame ou de l’histoire une
perspective grandiose et sacrée. Mais la question est de savoir s’il est
légitime de créer cet arrière-plan, en ayant recours à une conception de
l’inconnu très différente de celle qui domine réellement notre vie?