A l’heure présente, rien n’est plus singulier que le désarroi qui
trouble nos instincts et nos sentiments, et parfois même nos idées--à
moins d’excepter nos moments les plus lucides et les plus réfléchis--dès
qu’il s’agit de l’intervention de l’inconnu ou du mystère dans les
événements réellement graves de notre vie. On y trouve, dans ce
désarroi, des sentiments qui ne répondent plus à aucune idée vivante,
précise et acceptée, par exemple ceux qui ont rapport à l’existence d’un
Dieu bien déterminé, plus ou moins anthropomorphe, attentif, personnel
et providentiel. On y trouve des sentiments qui sont encore à demi des
idées, par exemple ceux qui ont rapport à la fatalité, au destin, à la
justice des choses. On y trouve aussi des idées qui sont en voie de
devenir des sentiments, par exemple celles qui ont rapport au génie de
l’espèce, aux lois de l’évolution et de la sélection, à la volonté de la
race, etc. On y trouve enfin des idées qui sont purement des idées, et
trop incertaines, trop éparses pour qu’on puisse prévoir le moment où
elles se transformeront en sentiments, et où elles auront, par
conséquent, une influence sérieuse sur notre manière d’agir, d’accepter
la vie, et d’être heureux ou malheureux.