Puisque nous parlons d’idées dominantes et de mystères, arrêtons-nous
surtout aux diverses formes qu’a prises et que prend tous les jours
l’idée de la fatalité, car aujourd’hui encore c’est la fatalité qui est
l’explication suprême de ce qu’on ne peut expliquer, et c’est encore à
elle que les interprètes de la vie ne cessent de penser.
Il se sont efforcés de la transfigurer, et de la rajeunir. Ils ont
essayé d’introduire dans leurs œuvres, par cent canaux nouveaux et
compliqués, les eaux glacées du grand fleuve désolé dont les demeures
des hommes se sont peu à peu écartées. Il en est bien peu, parmi ceux
qui ont su nous faire partager l’illusion qu’ils donnaient à la vie un
sens définitif et grave, qui n’aient reconnu d’instinct l’importance
souveraine que confère aux actions des hommes la puissance irresponsable
du Destin, toujours auguste, et toujours excusable. Il semble que la
fatalité soit la force tragique par excellence, et dès qu’elle pénètre
dans une œuvre, elle y fait les trois quarts de la besogne. On peut
affirmer que le poète qui trouverait aujourd’hui, dans les sciences
matérielles, dans l’inconnu qui nous environne, ou dans notre propre
cœur, l’équivalent de la fatalité antique, c’est-à-dire une force de
prédestination aussi irrésistible, aussi universellement admise,
écrirait à coup sûr un chef-d’œuvre. Il est vrai qu’il aurait
probablement trouvé en même temps le mot de la grande énigme qui nous
dévore, et que, par conséquent, cette supposition ne se réalisera pas de
sitôt.