Il n’est pas déraisonnable, mais il n’est pas salutaire d’envisager de
cette façon la vie, et je n’en aurais pas parlé si l’on ne voyait pas,
dès qu’arrive la moindre infortune, que cette conception ou une
conception de ce genre est, au fond, celle de la plupart des hommes, de
ceux-là mêmes qui semblent le plus rassurés et le plus réfléchis.
Évidemment, par un certain côté, malgré tout ce que nous apprendrons,
malgré toutes les conquêtes que nous ferons et toutes les certitudes que
nous acquerrons peut-être, nous serons toujours de petits êtres chétifs
et inutiles, voués à la mort et livrés aux caprices des forces
négligentes et démesurées qui nous enveloppent. Nous paraissons un
moment dans l’espace sans bornes, et n’avons d’autre mission appréciable
que la propagation d’une espèce qui elle-même n’a aucune mission
certaine, dans l’organisme d’un univers dont l’étendue et la durée
échappent à l’imagination la plus puissante et la plus téméraire. C’est
là une vérité, une de ces vérités profondes mais inactives que le poète
peut saluer en passant, mais près desquelles l’homme aux mille devoirs
qui vit dans le poète ne doit pas s’arrêter trop longtemps. Il y a ainsi
une foule de vérités grandes et vénérables dans le domaine desquelles il
n’est pas bon de s’endormir. Les vérités sont si nombreuses autour de
nous que l’on peut dire que la plupart des hommes, et les plus méchants
même, ont pour conseil et pour guide une grave et respectable vérité.
Oui, c’est une vérité et, si l’on veut, c’est la plus vaste et la plus
certaine des vérités, que notre vie n’est rien, que l’effort que nous
faisons est dérisoire, que notre existence, que l’existence de notre
planète n’est qu’un accident misérable dans l’histoire des mondes; mais
c’est une vérité aussi que notre vie et que notre planète sont pour nous
les phénomènes les plus importants, et même les seuls importants dans
l’histoire des mondes. Laquelle est la plus vraie? La première
détruit-elle nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous
la force de formuler la première? L’une s’adresse à notre imagination et
peut nous faire du bien dans son domaine, mais l’autre intéresse
directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part.
L’essentiel n’est pas de s’attacher à la vérité qui est peut-être la
plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement
la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le but de l’univers
et si les destinées de notre espèce lui importent ou non; par
conséquent, l’inutilité probable de notre vie ou de notre espèce est une
vérité qui ne nous regarde qu’indirectement et qui reste pour nous en
suspens. Au lieu que l’autre vérité, celle qui nous donne conscience de
l’importance de notre vie, est sans doute plus étroite, mais nous touche
actuellement, immédiatement et incontestablement. Nous aurions tort de
la sacrifier ou de la subordonner à une vérité étrangère. Certes, il
nous est permis de ne pas perdre de vue la première, elle soutiendra et
éclairera la seconde, nous apprendra à ne pas être son esclave vaniteux
et borné et à tirer profit de tout ce qu’elle n’embrasse point. Mais si
elle nous décourage et nous paralyse, c’est que nous ne nous rendons pas
suffisamment compte de la place immense mais très précaire qu’elle
occupe dans la région des vérités importantes, car elle dépend d’un
grand nombre de problèmes qui ne sont pas encore résolus, tandis que les
problèmes dont dépend la seconde sont résolus à chaque instant par la
vie même. C’est aussi qu’elle est encore dans la période fébrile et
dangereuse par laquelle passent toutes les vérités qui pénètrent en
notre intelligence. Je veux dire la période de jalousie et
d’intransigeance qui fait qu’elles ne peuvent rien supporter autour
d’elles. Il faut attendre alors que la fièvre s’apaise, et si la demeure
que nous leur avons préparée dans notre esprit est réellement saine et
vaste, le moment ne tardera pas à venir où les vérités les plus
contradictoires ne verront plus autre chose que le lien mystérieux qui
les unit, et s’accorderont en silence pour mettre au premier rang, aider
et soutenir celle d’entre elles qui a continué tranquillement sa besogne
pendant que les autres s’effaraient, celle qui peut faire le plus de
bien et qui apporte le plus d’espoir.