IV

Il ne faudrait jamais avoir regret à ces heures ou une croyance

grandiose nous abandonne. Une foi qui s’éteint, un ressort qui se brise,

une idée dominante qui ne nous domine plus parce que nous croyons la

dominer à notre tour, cela prouve que nous vivons, que nous marchons,

que nous usons beaucoup de choses parce que nous ne demeurons pas

immobiles. Rien ne devrait nous être plus doux que la vue d’une pensée

qui nous a longtemps soutenu et qui ne peut plus se soutenir elle-même.

Et si nous n’avons rien à mettre à la place du ressort brisé, ne nous

tourmentons point. Mieux vaut que la place reste vide que d’y laisser un

ressort qui se rouille ou d’y introduire une vérité nouvelle à laquelle

nous ne croyons qu’à demi. D’ailleurs, la place n’est vide qu’en

apparence, et, à défaut d’une vérité déterminée, il y reste tout au fond

une vérité sans nom qui attend et qui appelle. Et s’il arrive que cette

vérité attende et appelle trop longtemps dans le vide, que rien ne se

forme qui vienne remplacer le ressort enlevé, vous verrez que dans la

vie morale, comme dans la vie physique, le besoin créera l’organe, et

que la vérité négative finira par trouver en elle la force nécessaire

pour remettre en mouvement les rouages reposés. Et nous constatons

souvent que les vies qui n’ont plus qu’une force de ce genre ne sont pas

les moins puissantes, les moins utiles.

Au reste, alors même que la croyance s’en irait tout entière, elle

n’emporterait rien de ce que nous lui avons donné, et pas un des efforts

sincères et désintéressés que nous avons faits pour l’étendre et

l’embellir n’est perdu. Chacune des pensées que nous y avons ajoutées,

chacun des bons sacrifices que nous avons eu le courage de réaliser en

son nom, laisse une empreinte dans notre être moral. Le corps disparaît,

mais le palais qu’il a bâti reste intact, et l’espace qu’il a conquis ne

se referme pas. Or, préparer des demeures pour les vérités qui

viendront, maintenir en bon état les forces qui devront les servir,

faire en soi de l’espace, c’est un travail qui n’est pas stérile et une

œuvre à laquelle il ne faut jamais renoncer.

V

Je pensais à ces choses, ayant été forcé, l’autre jour, de jeter un coup

d’œil sur divers petits drames que j’ai faits, et où l’on voit les

inquiétudes, d’ailleurs excusables,--mais qui ne sont plus suffisamment

inévitables pour qu’on ait le droit de s’y complaire,--d’un esprit qui

se laisse aller au mystère. Le ressort de ces petits drames, c’était

l’effroi de l’inconnu qui nous entoure. On y avait foi, ou plutôt, je ne

sais quel obscur sentiment poétique avait foi (car dans les poètes les

plus sincères, il faut souvent séparer quelque peu le sentiment

instinctif de leur art des pensées de leur vie réelle), on y avait foi à

des puissances énormes, invisibles et fatales, dont nul ne devinait les

intentions, mais que l’âme du drame supposait malveillantes, attentives

à toutes nos actions, ennemies du sourire, de la vie, de la paix, de

l’amour. Peut-être étaient-elles justes, au fond, mais seulement dans la

colère, et elles exerçaient la justice d’une manière si souterraine et,

si tortueuse, si lente, et si lointaine, que leurs châtiments,--car

elles ne récompensaient jamais,--prenaient l’apparence d’actes

arbitraires et inexplicables du destin. En un mot, c’était un peu l’idée

du Dieu des chrétiens mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée

dans la nuit impénétrable de la nature, et, de là, se plaisant à

guetter, à déjouer, à déconcerter, à assombrir les projets, et le

bonheur des hommes.

Le temple enseveli · 第 46 / 111 题