Il ne faudrait jamais avoir regret à ces heures ou une croyance
grandiose nous abandonne. Une foi qui s’éteint, un ressort qui se brise,
une idée dominante qui ne nous domine plus parce que nous croyons la
dominer à notre tour, cela prouve que nous vivons, que nous marchons,
que nous usons beaucoup de choses parce que nous ne demeurons pas
immobiles. Rien ne devrait nous être plus doux que la vue d’une pensée
qui nous a longtemps soutenu et qui ne peut plus se soutenir elle-même.
Et si nous n’avons rien à mettre à la place du ressort brisé, ne nous
tourmentons point. Mieux vaut que la place reste vide que d’y laisser un
ressort qui se rouille ou d’y introduire une vérité nouvelle à laquelle
nous ne croyons qu’à demi. D’ailleurs, la place n’est vide qu’en
apparence, et, à défaut d’une vérité déterminée, il y reste tout au fond
une vérité sans nom qui attend et qui appelle. Et s’il arrive que cette
vérité attende et appelle trop longtemps dans le vide, que rien ne se
forme qui vienne remplacer le ressort enlevé, vous verrez que dans la
vie morale, comme dans la vie physique, le besoin créera l’organe, et
que la vérité négative finira par trouver en elle la force nécessaire
pour remettre en mouvement les rouages reposés. Et nous constatons
souvent que les vies qui n’ont plus qu’une force de ce genre ne sont pas
les moins puissantes, les moins utiles.
Au reste, alors même que la croyance s’en irait tout entière, elle
n’emporterait rien de ce que nous lui avons donné, et pas un des efforts
sincères et désintéressés que nous avons faits pour l’étendre et
l’embellir n’est perdu. Chacune des pensées que nous y avons ajoutées,
chacun des bons sacrifices que nous avons eu le courage de réaliser en
son nom, laisse une empreinte dans notre être moral. Le corps disparaît,
mais le palais qu’il a bâti reste intact, et l’espace qu’il a conquis ne
se referme pas. Or, préparer des demeures pour les vérités qui
viendront, maintenir en bon état les forces qui devront les servir,
faire en soi de l’espace, c’est un travail qui n’est pas stérile et une
œuvre à laquelle il ne faut jamais renoncer.
V
Je pensais à ces choses, ayant été forcé, l’autre jour, de jeter un coup
d’œil sur divers petits drames que j’ai faits, et où l’on voit les
inquiétudes, d’ailleurs excusables,--mais qui ne sont plus suffisamment
inévitables pour qu’on ait le droit de s’y complaire,--d’un esprit qui
se laisse aller au mystère. Le ressort de ces petits drames, c’était
l’effroi de l’inconnu qui nous entoure. On y avait foi, ou plutôt, je ne
sais quel obscur sentiment poétique avait foi (car dans les poètes les
plus sincères, il faut souvent séparer quelque peu le sentiment
instinctif de leur art des pensées de leur vie réelle), on y avait foi à
des puissances énormes, invisibles et fatales, dont nul ne devinait les
intentions, mais que l’âme du drame supposait malveillantes, attentives
à toutes nos actions, ennemies du sourire, de la vie, de la paix, de
l’amour. Peut-être étaient-elles justes, au fond, mais seulement dans la
colère, et elles exerçaient la justice d’une manière si souterraine et,
si tortueuse, si lente, et si lointaine, que leurs châtiments,--car
elles ne récompensaient jamais,--prenaient l’apparence d’actes
arbitraires et inexplicables du destin. En un mot, c’était un peu l’idée
du Dieu des chrétiens mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée
dans la nuit impénétrable de la nature, et, de là, se plaisant à
guetter, à déjouer, à déconcerter, à assombrir les projets, et le
bonheur des hommes.