III

S’il n’était question que de se faire de l’inconnu l’image la plus

grandiose, la plus tragique, la plus imposante, la plus écrasante, nous

aurions tort de nous restreindre. Il est certain qu’à bien des points de

vue, l’attitude la plus belle et la plus religieuse, en face du mystère,

c’est le silence ou la prière, l’acceptation et la crainte. Au premier

abord, l’abandon total, l’effroi grave mais contenu, devant une force

immense, irrésistible, inconnaissable, mais attentive, humainement

surhumaine, souverainement intelligente, et peut-être paternelle,

semblent plus dignes, plus sacrés, qu’une interrogation patiente,

minutieuse et tranquille. Mais sommes-nous encore en état, avons-nous

encore le droit de choisir? Il ne s’agit plus de la beauté ou de la

grandeur de l’attitude. En face du mystère comme en face de toute chose

et bien plus qu’en face de toute autre chose, il y va non pas de beauté

ou de grandeur, mais de vérité et de sincérité. Notre devoir n’est plus

de chercher à conformer les faits à nos préférences instinctives, à

notre idéal, mais de nourrir des aspirations assez vastes, assez

désintéressées pour qu’elles soient toujours prêtes à s’harmoniser avec

tous les faits incontestables. Ce qu’il y avait de beau dans

l’agenouillement ou la prosternation, c’est le passé qui l’y avait mis,

ou plutôt ce qui était une vérité dans le passé. Pour nous, peut-être

n’avons-nous pas une autre certitude, mais nous ne sommes plus pénétrés

de la même vérité. Si nous ne connaissons pas l’inconnu, si nous

ignorons ce qu’il est, du moins savons-nous en partie ce qu’il n’est

pas; et si nous reprenions l’attitude de nos pères, nous reprendrions

cette attitude devant ce que nous savons qu’il n’est pas. Car, s’il

n’est pas absolument établi que l’inconnu ne soit ni attentif ni

personnel, ni souverainement intelligent et juste, s’il n’est pas

absolument prouvé qu’il n’ait ni la forme, ni les intentions, ni les

passions, ni les vices, ni les vertus de l’homme, il est

incomparablement plus probable qu’il ignore tout ce qui nous paraît

capital dans notre existence. Il est incomparablement plus probable

qu’il a peut-être réservé à l’espèce, dans son plan démesuré et éternel,

une petite place éphémère, mais que l’action de l’individu le plus

puissant, le meilleur ou le pire n’y a pas plus d’importance que n’en

eurent, dans l’histoire des continents et des mers, les mouvements à

peine perceptibles de l’obscure cellule géologique. S’il n’est pas

irréfutablement démontré que l’infini et l’invisible ne soient pas aux

aguets autour de nous, pesant notre bonheur ou notre malheur, selon les

intentions bonnes ou mauvaises de nos actes, guidant pas à pas nos

destins, et organisant, avec l’aide de forces innombrables, les

péripéties de notre naissance, de notre avenir, de notre mort et de

notre vie d’outre-tombe, d’après des lois incompréhensibles mais

inéluctables, il est incomparablement plus probable que l’invisible et

l’infini interviennent à chaque instant dans notre vie, mais à titre

d’éléments indifférents, énormes et aveugles, qui passent sur nous et en

nous, nous pénètrent, nous façonnent et nous animent, sans se douter de

notre existence, comme le font l’eau, l’air, le feu et la lumière. Or,

toute notre vie consciente, toute cette vie qui forme notre seule

certitude et notre seul point fixe dans le temps et l’espace, repose en

somme sur «d’incomparables probabilités» du même ordre, et il est rare

qu’elles soient aussi «incomparables» que celles-ci.

Le temple enseveli · 第 45 / 111 题