S’il n’était question que de se faire de l’inconnu l’image la plus
grandiose, la plus tragique, la plus imposante, la plus écrasante, nous
aurions tort de nous restreindre. Il est certain qu’à bien des points de
vue, l’attitude la plus belle et la plus religieuse, en face du mystère,
c’est le silence ou la prière, l’acceptation et la crainte. Au premier
abord, l’abandon total, l’effroi grave mais contenu, devant une force
immense, irrésistible, inconnaissable, mais attentive, humainement
surhumaine, souverainement intelligente, et peut-être paternelle,
semblent plus dignes, plus sacrés, qu’une interrogation patiente,
minutieuse et tranquille. Mais sommes-nous encore en état, avons-nous
encore le droit de choisir? Il ne s’agit plus de la beauté ou de la
grandeur de l’attitude. En face du mystère comme en face de toute chose
et bien plus qu’en face de toute autre chose, il y va non pas de beauté
ou de grandeur, mais de vérité et de sincérité. Notre devoir n’est plus
de chercher à conformer les faits à nos préférences instinctives, à
notre idéal, mais de nourrir des aspirations assez vastes, assez
désintéressées pour qu’elles soient toujours prêtes à s’harmoniser avec
tous les faits incontestables. Ce qu’il y avait de beau dans
l’agenouillement ou la prosternation, c’est le passé qui l’y avait mis,
ou plutôt ce qui était une vérité dans le passé. Pour nous, peut-être
n’avons-nous pas une autre certitude, mais nous ne sommes plus pénétrés
de la même vérité. Si nous ne connaissons pas l’inconnu, si nous
ignorons ce qu’il est, du moins savons-nous en partie ce qu’il n’est
pas; et si nous reprenions l’attitude de nos pères, nous reprendrions
cette attitude devant ce que nous savons qu’il n’est pas. Car, s’il
n’est pas absolument établi que l’inconnu ne soit ni attentif ni
personnel, ni souverainement intelligent et juste, s’il n’est pas
absolument prouvé qu’il n’ait ni la forme, ni les intentions, ni les
passions, ni les vices, ni les vertus de l’homme, il est
incomparablement plus probable qu’il ignore tout ce qui nous paraît
capital dans notre existence. Il est incomparablement plus probable
qu’il a peut-être réservé à l’espèce, dans son plan démesuré et éternel,
une petite place éphémère, mais que l’action de l’individu le plus
puissant, le meilleur ou le pire n’y a pas plus d’importance que n’en
eurent, dans l’histoire des continents et des mers, les mouvements à
peine perceptibles de l’obscure cellule géologique. S’il n’est pas
irréfutablement démontré que l’infini et l’invisible ne soient pas aux
aguets autour de nous, pesant notre bonheur ou notre malheur, selon les
intentions bonnes ou mauvaises de nos actes, guidant pas à pas nos
destins, et organisant, avec l’aide de forces innombrables, les
péripéties de notre naissance, de notre avenir, de notre mort et de
notre vie d’outre-tombe, d’après des lois incompréhensibles mais
inéluctables, il est incomparablement plus probable que l’invisible et
l’infini interviennent à chaque instant dans notre vie, mais à titre
d’éléments indifférents, énormes et aveugles, qui passent sur nous et en
nous, nous pénètrent, nous façonnent et nous animent, sans se douter de
notre existence, comme le font l’eau, l’air, le feu et la lumière. Or,
toute notre vie consciente, toute cette vie qui forme notre seule
certitude et notre seul point fixe dans le temps et l’espace, repose en
somme sur «d’incomparables probabilités» du même ordre, et il est rare
qu’elles soient aussi «incomparables» que celles-ci.