II

Il faut se faire une conception générale de ce monde. Toute notre vie

morale, toute notre vie humaine s’appuie sur cette conception. Mais une

conception générale de ce monde, qu’est-elle, pour la plus grande part,

si on l’examine de près, qu’une conception générale de l’inconnu? Il

n’est pas permis, quand il s’agit d’une idée aussi grave et dont les

conséquences sont aussi sérieuses, de prendre celle qui nous plaît le

mieux, qui nous semble la plus imposante ou la plus belle. Nous sommes

tenus de choisir celle qui nous paraît la plus vraie ou plutôt la seule

vraie, car je ne crois pas que l’homme puisse sincèrement hésiter entre

deux vérités apparentes ou réelles. Il s’en trouve toujours une qui, à

un moment donné, lui semble plus vraie que l’autre. Son devoir, dans

tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il dit, dans tout ce qu’il pense,

dans son art, dans sa science, dans sa vie intellectuelle ou

sentimentale, est de se tenir à celle-là. Peut-être lui sera-t-il

impossible de la définir. Peut-être ne lui apportera-t-elle aucune

certitude satisfaisante. Peut-être ne sera-t-elle au fond qu’une

impression plus profonde, plus sincère que les autres. N’importe. Il

n’est pas besoin, pour que nous chérissions une vérité, qu’elle soit

irrécusable ou inattaquable. C’est déjà beaucoup qu’elle nous ait fait

voir que les idées que nous aimions avant elle n’étaient point d’accord

avec l’expérience loyale de la vie. Cela suffit pour que nous nous y

attachions de toute notre reconnaissance, jusqu’à ce qu’elle subisse le

sort qu’elle fit subir à l’idée primitive. Le grand mal, celui qui

détruit notre vie morale, et menace l’intégrité de notre esprit et de

notre caractère, n’est point de se tromper ou d’aimer une vérité

incertaine, mais de rester fidèle à ce qu’on ne croit plus entièrement.

«Le plus bel emploi de notre vie, a-t-on dit, c’est d’accroître la

conformité de notre intelligence à la réalité.»

Le temple enseveli · 第 44 / 111 题