I
Il est fort raisonnable de croire, et beaucoup d’intelligences un peu
lasses des incertitudes naturelles de la science croient, faute de
mieux, que l’intérêt principal de notre vie, que tout ce qui est
vraiment élevé et digne d’attention dans notre destinée, se trouve
presque uniquement dans le mystère qui nous entoure, et de préférence
dans ces deux mystères plus redoutables et plus sonores que les autres:
la mort et la fatalité. Je crois aussi, mais d’une façon un peu
différente, que l’étude du mystère sous toutes ses formes est la plus
noble à laquelle puisse se livrer notre esprit, et c’est d’ailleurs
l’étude et le souci de tous les hommes qui, dans la science, l’art, la
littérature et la philosophie, s’élèvent au-dessus de l’observation et
de la reproduction des petits faits, des petites réalités ou des petites
vérités acquises. Ils y excellent plus ou moins, ils vont plus ou moins
loin, plus ou moins haut, dans ce qu’ils savent, à proportion du respect
qu’ils ont pour ce qu’ils ignorent, à proportion de l’ampleur que leur
imagination ou leur intelligence sait donner à l’ensemble des forces
qu’on ne peut pas connaître. C’est la conscience de l’inconnu dans
lequel nous vivons qui confère à notre vie une signification qu’elle
n’aurait point si nous nous renfermions dans ce que nous savons, ou si
nous croyions trop facilement que ce que nous savons est de beaucoup
plus important que ce que nous ignorons encore.