Nous avons parlé bien longuement de la Justice, mais n’est-elle pas le
grand mystère moral de l’homme, et ne tend-elle pas à se substituer à la
plupart des mystères spirituels qui dominaient sa destinée? Elle a pris
la place de plus d’un dieu, de plus d’une puissance anonyme. Elle est
l’étoile qui se forme dans la nébuleuse de nos instincts et de notre vie
incompréhensible. Elle n’est pas le mot de l’énigme, et quand nous
saurons mieux ce qu’elle est, et qu’elle régnera véritablement sur la
terre, nous ne saurons pas davantage ce que nous sommes, ni pourquoi
nous sommes, ni d’où nous venons, ni où nous allons; mais elle est le
premier ordre de l’énigme, et quand il sera obéi nous pourrons aller,
d’un esprit plus libre et d’un cœur plus tranquille, à la recherche du
secret de celle-ci.
Enfin, elle comprend toutes les vertus humaines, et seul, son sourire
accueillant les purifie, les ennoblit et leur donne le droit de pénétrer
dans notre vie morale. Car toute vertu qui ne peut soutenir le regard
clair et fixe de la justice est pleine de ruses, et malfaisante. On la
retrouve ainsi au centre de tout idéal. Elle est au milieu de l’amour de
la vérité, comme elle est au milieu de l’amour de la beauté. Elle est
également la bonté, la pitié, la générosité et l’héroïsme, car ils sont
les actes de justice de celui qui s’est élevé assez haut pour ne plus
voir uniquement le juste et l’injuste à ses pieds et dans le cercle
étroit des obligations que le hasard lui impose, mais par delà les
années et les destinées voisines, par delà ce qu’il doit, par delà ce
qu’il aime, par delà ce qu’il rencontre, par delà ce qu’il cherche, par
delà ce qu’il approuve ou ce qu’il désapprouve, par delà ce qu’il espère
et ce qu’il redoute, par delà les torts et les crimes mêmes de ses
frères les hommes.