En attendant que l’espèce trouve le nouvel expédient nécessaire (Et elle
le trouvera sans peine quand le danger sera plus grave, il est même
probable qu’elle l’a déjà trouvé et qu’il transforme, à l’heure qu’il
est, une partie de nos destinées sans que nous soupçonnions son
existence), en attendant, tout en travaillant au dehors comme si le
salut de nos frères dépendait entièrement de notre travail, il nous est
permis, aussi bien qu’aux vieux sages, de rentrer par moments en
nous-mêmes. Nous y trouverons peut-être à notre tour, une de ces choses
dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant, sinon
d’un calme parfait, du moins d’une espérance indestructible. Si la
nature ne nous semble pas juste, si rien ne nous permet d’affirmer
qu’une puissance supérieure ou l’intelligence de l’univers récompense ou
châtie, ici-bas ou ailleurs, selon les lois de notre conscience ou selon
d’autres lois que nous admettrons quelque jour, si enfin, d’homme à
homme, c’est-à-dire dans nos relations avec nos semblables, il y a un
admirable désir d’équité, mais une justice effective toujours
incomplète, sujette à toutes les erreurs de la raison, à toutes les
embûches de l’intérêt personnel, et soumise à toutes les mauvaises
habitudes d’un état social encore «sous-humain», il est néanmoins
certain qu’au fond de la vie morale de chacun de nous se trouve une
image de cette justice invisible et incorruptible que nous avons
vainement cherchée dans le ciel, dans l’univers et dans l’humanité. Elle
agit, il est vrai, d’une manière qui échappe aux regards des autres
hommes et souvent à notre propre conscience, mais pour être caché et
intangible, ce qu’elle fait n’en est pas moins profondément humain,
profondément réel. Il semble qu’elle écoute et examine tout ce que nous
pensons, tout ce que nous disons, tout ce que nous tentons dans la vie
du dehors, et s’il y a, au fond de tout cela, un peu de bonne volonté et
de sincérité, elle le transforme en forces morales qui étendent et
éclairent notre vie intérieure et nous aident à penser, à dire, à tenter
mieux encore dans l’avenir. Elle n’accroît ni ne diminue nos richesses,
elle ne détourne ni la maladie ni la foudre, elle ne prolonge point la
vie d’un être que nous adorons; mais si nous avons appris à réfléchir et
à aimer, si, en d’autres termes, nous avons fait notre devoir selon
l’esprit en même temps que notre devoir selon le cœur, elle entretient
au fond de notre esprit et de notre cœur, une intelligence, une
satisfaction peut-être désenchantée, mais noble et inépuisable, une
dignité d’existence, qui suffisent à nourrir notre vie, après que les
richesses sont perdues, après que la foudre ou la maladie ont frappé,
après que l’être adoré a quitté nos bras pour toujours. Une bonne
pensée, une bonne action apporte en notre cœur la récompense que
l’absence d’un juge universel de la nature ne lui permet pas de répandre
autour de nous sur les choses. Le bonheur qu’il lui est impossible de
produire au dehors, elle s’efforce de le produire au-dedans de
nous-mêmes. Elle remplit l’âme d’autant plus qu’elle est privée
d’épanchements extérieurs. Elle prépare l’espace nécessaire à une
intelligence, à une paix, à un amour qui vont grandir. Elle ne peut rien
sur les lois de la nature. Elle peut tout sur les lois qui président à
l’heureux équilibre d’une conscience humaine. Et cela est vrai à tous
les degrés de la pensée, comme à tous les degrés de l’action. L’ouvrier
qui vit honnêtement son humble vie de père de famille en faisant
honnêtement son devoir d’ouvrier et l’homme qui persévère dans
l’héroïsme moral, sont peut-être à une grande distance l’un de l’autre,
mais ils existent et agissent sur le même plan, et sont transportés dans
la même région loyale et consolatrice. Certes, ce que nous disons et ce
que nous faisons influe beaucoup sur notre bonheur matériel. Mais c’est,
en dernière analyse, par ses organes spirituels que l’homme jouit
durablement et complètement du bonheur matériel même. Voilà pourquoi ce
que nous pensons a plus d’importance encore. Mais ce qui importe
par-dessus tout, au point de vue de l’accueil que nous saurons faire aux
joies et aux peines de la vie, c’est le caractère, l’état d’esprit,
l’habitude morale qu’aura créés en nous ce que nous avons dit, fait et
pensé. Ici se manifeste une justice incontestable, et il y a un accord
d’autant plus nécessaire et d’autant plus parfait entre la bonne volonté
habituelle de l’esprit et du cœur et le bonheur intime de notre être
moral, que ce bonheur n’est autre chose que la face de la bonne pensée
et du bon sentiment qui rayonne vers le dedans de nous-mêmes. Ici se
trouve réellement, entre la cause et l’effet, ce lien intelligent et
moral que nous avons inutilement recherché dans le monde du dehors, et
il y a en vérité dans les choses morales, et régnant sur le bien et le
mal qui s’agitent au fond de notre conscience, une justice exactement
semblable à celle que nous souhaiterions qu’il y eût dans les choses
physiques. N’est-ce d’ailleurs pas d’elle que naît notre souhait, et
n’est-ce pas parce que cette justice est si vivante et si puissante en
notre cœur qu’il est si difficile de nous persuader qu’elle n’existe pas
dans l’univers?