On se demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux que les destinées de
l’humanité fussent dirigées par les hommes supérieurs, par les grands
sages, plutôt que par l’instinct de l’espèce, toujours si lent et
souvent si cruel.
Je ne crois pas qu’on puisse répondre à la question de la même façon
qu’on y eût autrefois répondu. Certes, il eût été bien dangereux de
confier les destinées de l’espèce à Platon, à Aristote, à Marc-Aurèle, à
Shakespeare ou à Montesquieu. Aux pires moments de la Révolution
française, le sort d’un peuple était en somme entre les mains d’assez
bons philosophes.
Mais il est certain qu’aujourd’hui, les habitudes du penseur se sont
profondément modifiées. Il n’est plus spéculatif, utopiste, ou
exclusivement intuitif. En politique, comme en littérature, comme en
philosophie et dans toutes les sciences, il est de plus en plus
observateur et de moins en moins imaginatif. Il suit, il regarde, il
étudie, il tâche d’organiser ce qui est, plutôt qu’il ne précède, qu’il
ne tente de créer ce qui n’est pas encore ou ce qui ne sera jamais. Dès
lors, il a peut-être qualité pour parler plus impérieusement et y
aurait-il moins de danger à ce qu’il intervînt plus directement. Il est
vrai qu’on ne le lui permettra guère plus qu’auparavant. Moins
peut-être, car, étant plus circonspect et moins aveuglé par ses
certitudes bornées, il sera moins hardi et moins exclusif. Il est
pourtant probable que, se trouvant naturellement d’accord avec le génie
de l’espèce qu’il se contente d’observer, son influence gagnera peu à
peu, de sorte qu’ici encore, en dernière analyse, ce sera l’espèce qui
aura raison et qui décidera; puisqu’elle guide celui qui l’observe, et
qu’en suivant celui qu’elle guide, elle ne fera que suivre ses propres
volontés inconscientes et informes, qu’il aura éclairées et exprimées.