Il y a longtemps, si longtemps que c’est une des premières affirmations
de la science, au moment où elle sort des entrailles de la terre, des
glaciers et des grottes, et cesse de s’appeler géologie ou paléontologie
pour devenir l’histoire de l’homme, il y a donc bien longtemps,
l’humanité passa par une crise qui n’est pas sans analogie avec celle
dont elle approche, ou dans laquelle elle se débat actuellement; à cette
différence près qu’elle paraissait tout autrement tragique et insoluble.
On peut même affirmer que l’espèce humaine n’a pas connu jusqu’ici une
heure plus critique ni plus décisive, une période où elle fut plus près
de sa ruine; et si nous vivons aujourd’hui, nous le devons apparemment à
l’expédient inespéré qui sauva la race dans l’instant que le fléau,
nourri par la raison même de l’homme et par tout ce qu’il y avait de
meilleur et de plus irrésistible en son instinct du juste et de
l’injuste, allait enfin détruire l’équilibre héroïque entre le désir et
la possibilité de vivre.
Je veux parler des violences, des rapts et des meurtres qui surgirent
naturellement parmi les premiers groupes humains. Ils furent
probablement effroyables et durent très sérieusement menacer l’existence
de la race, car la vengeance est la forme terrible, et pour ainsi dire
épidémique, que prend d’abord le besoin de justice. Il est évident que,
livrée à elle-même, et se multipliant à chaque pas, la vengeance, suivie
de la vengeance de la vengeance, n’eût pas tardé à dévorer, sinon
l’humanité entière, du moins tout ce qui était énergique et fier parmi
les premiers hommes. Or, chez presque tous les peuples barbares, aussi
bien que dans la plupart des tribus sauvages qu’on peut encore observer
aujourd’hui, on voit, à un moment donné,--et c’est généralement le
moment où les armes de la tribu deviennent réellement meurtrières,--on
voit la vengeance s’arrêter brusquement devant une coutume singulière
qu’on a appelée «le prix du sang» ou «la composition pour l’homicide» et
qui permet au coupable d’échapper aux représailles des amis ou des
parents de la victime, en payant à ceux-ci une indemnité, arbitraire au
début, mais bientôt strictement graduée.
A la bien examiner, dans l’histoire toute héroïque, toute de premier
mouvement des peuples enfants, rien n’est plus étrange, plus inattendu
que l’ingéniosité un peu mercantile, un peu trop patiente, de cet usage
presque général. Faut-il l’attribuer à la prévoyance des chefs? Mais on
la retrouve là où il n’y a, pour ainsi dire, aucune autorité. En est-on
redevable aux vieillards, aux penseurs, aux sages des groupes primitifs?
Cela n’est guère plus probable. Il y a là une pensée qui est en même
temps plus basse et plus haute que ne pourrait l’être la pensée d’un
génie isolé, d’un prophète des périodes barbares. Le sage, le prophète,
le génie, surtout le génie inculte, est plutôt porté à outrer les
penchants généreux et héroïques du clan et de l’époque auxquels il
appartient. Cette hésitation craintive et presque sournoise d’une
vengeance naturelle et sacrée, ce marché assez odieux de l’amitié, de la
fidélité et de l’amour devaient lui répugner. Et, d’un autre côté,
est-il vraisemblable qu’il ait pu s’élever assez haut pour entrevoir par
delà les devoirs immédiats les plus nobles et les plus incontestés, cet
intérêt supérieur de la tribu et de la race, cette volonté mystérieuse
de la vie, que les plus sages d’entre les sages d’aujourd’hui
n’aperçoivent d’ordinaire et ne justifient qu’après une grave et
douloureuse victoire sur leur raison solitaire et sur leur cœur?
Non, ce ne fut pas la pensée de l’homme qui trouva cette solution. Ce
fut l’inconscience de la masse obligée de se défendre contre des pensées
trop individuellement, trop purement humaines pour qu’elles pussent
s’adapter aux irréductibles exigences de la vie sur cette terre.
L’espèce est extrêmement docile, extrêmement endurante. Elle porte le
plus longtemps et le plus loin possible le fardeau que la raison, le
désir du mieux, l’imagination, les passions, les vices, les vertus et
les sentiments qui sont propres à l’homme, lui imposent. Mais au moment
où le fardeau devient réellement écrasant et funeste, elle s’en
débarrasse avec indifférence. Elle n’a nul souci du moyen; elle prend le
plus proche, et le plus simple, étant sûre, dirait-on, que son idée est
la plus juste et la meilleure. Or, elle n’a qu’une idée: c’est de vivre;
et cette idée surpasse en somme tous les héroïsmes et les rêves les plus
admirables que renfermait peut-être le fardeau qu’elle rejette.
Reconnaissons-le, dans l’histoire de la raison humaine, ce ne sont pas
toujours les pensées qui s’élèvent le plus haut qui sont les plus justes
et les plus grandes. Il en est un peu des pensées de l’homme comme des
jets d’eau qui ne montent si haut que parce qu’ils ont été emprisonnés
et qu’ils s’échappent par un orifice très étroit. A sa sortie de
l’orifice on peut imaginer que l’eau qui s’élance vers le ciel méprise
le grand lac immobile et sans bornes qui s’étend sous elle. Pourtant, on
a beau dire, c’est le grand lac qui a raison. Il accomplit
tranquillement, dans son immobilité apparente et dans son silence
passif, l’œuvre immense et normale du plus important élément de notre
globe, et le jet d’eau n’est qu’un incident curieux qui retombe bientôt
dans l’œuvre universelle. Pour nous, l’espèce est le grand lac qui a
toujours raison, même au point de vue de la raison de l’homme supérieur
qu’elle semble parfois outrager. Elle a l’idée la plus vaste, celle qui
contient toutes les autres et qui embrasse le temps et l’espace le plus
illimités. Et ne voyons-nous pas mieux, de jour en jour, que l’idée la
plus vaste, dans quelque domaine que ce soit, est, en fin de compte, la
plus raisonnable, la plus sage, la plus juste et la plus belle aussi?