XXXIII

Il y a longtemps, si longtemps que c’est une des premières affirmations

de la science, au moment où elle sort des entrailles de la terre, des

glaciers et des grottes, et cesse de s’appeler géologie ou paléontologie

pour devenir l’histoire de l’homme, il y a donc bien longtemps,

l’humanité passa par une crise qui n’est pas sans analogie avec celle

dont elle approche, ou dans laquelle elle se débat actuellement; à cette

différence près qu’elle paraissait tout autrement tragique et insoluble.

On peut même affirmer que l’espèce humaine n’a pas connu jusqu’ici une

heure plus critique ni plus décisive, une période où elle fut plus près

de sa ruine; et si nous vivons aujourd’hui, nous le devons apparemment à

l’expédient inespéré qui sauva la race dans l’instant que le fléau,

nourri par la raison même de l’homme et par tout ce qu’il y avait de

meilleur et de plus irrésistible en son instinct du juste et de

l’injuste, allait enfin détruire l’équilibre héroïque entre le désir et

la possibilité de vivre.

Je veux parler des violences, des rapts et des meurtres qui surgirent

naturellement parmi les premiers groupes humains. Ils furent

probablement effroyables et durent très sérieusement menacer l’existence

de la race, car la vengeance est la forme terrible, et pour ainsi dire

épidémique, que prend d’abord le besoin de justice. Il est évident que,

livrée à elle-même, et se multipliant à chaque pas, la vengeance, suivie

de la vengeance de la vengeance, n’eût pas tardé à dévorer, sinon

l’humanité entière, du moins tout ce qui était énergique et fier parmi

les premiers hommes. Or, chez presque tous les peuples barbares, aussi

bien que dans la plupart des tribus sauvages qu’on peut encore observer

aujourd’hui, on voit, à un moment donné,--et c’est généralement le

moment où les armes de la tribu deviennent réellement meurtrières,--on

voit la vengeance s’arrêter brusquement devant une coutume singulière

qu’on a appelée «le prix du sang» ou «la composition pour l’homicide» et

qui permet au coupable d’échapper aux représailles des amis ou des

parents de la victime, en payant à ceux-ci une indemnité, arbitraire au

début, mais bientôt strictement graduée.

A la bien examiner, dans l’histoire toute héroïque, toute de premier

mouvement des peuples enfants, rien n’est plus étrange, plus inattendu

que l’ingéniosité un peu mercantile, un peu trop patiente, de cet usage

presque général. Faut-il l’attribuer à la prévoyance des chefs? Mais on

la retrouve là où il n’y a, pour ainsi dire, aucune autorité. En est-on

redevable aux vieillards, aux penseurs, aux sages des groupes primitifs?

Cela n’est guère plus probable. Il y a là une pensée qui est en même

temps plus basse et plus haute que ne pourrait l’être la pensée d’un

génie isolé, d’un prophète des périodes barbares. Le sage, le prophète,

le génie, surtout le génie inculte, est plutôt porté à outrer les

penchants généreux et héroïques du clan et de l’époque auxquels il

appartient. Cette hésitation craintive et presque sournoise d’une

vengeance naturelle et sacrée, ce marché assez odieux de l’amitié, de la

fidélité et de l’amour devaient lui répugner. Et, d’un autre côté,

est-il vraisemblable qu’il ait pu s’élever assez haut pour entrevoir par

delà les devoirs immédiats les plus nobles et les plus incontestés, cet

intérêt supérieur de la tribu et de la race, cette volonté mystérieuse

de la vie, que les plus sages d’entre les sages d’aujourd’hui

n’aperçoivent d’ordinaire et ne justifient qu’après une grave et

douloureuse victoire sur leur raison solitaire et sur leur cœur?

Non, ce ne fut pas la pensée de l’homme qui trouva cette solution. Ce

fut l’inconscience de la masse obligée de se défendre contre des pensées

trop individuellement, trop purement humaines pour qu’elles pussent

s’adapter aux irréductibles exigences de la vie sur cette terre.

L’espèce est extrêmement docile, extrêmement endurante. Elle porte le

plus longtemps et le plus loin possible le fardeau que la raison, le

désir du mieux, l’imagination, les passions, les vices, les vertus et

les sentiments qui sont propres à l’homme, lui imposent. Mais au moment

où le fardeau devient réellement écrasant et funeste, elle s’en

débarrasse avec indifférence. Elle n’a nul souci du moyen; elle prend le

plus proche, et le plus simple, étant sûre, dirait-on, que son idée est

la plus juste et la meilleure. Or, elle n’a qu’une idée: c’est de vivre;

et cette idée surpasse en somme tous les héroïsmes et les rêves les plus

admirables que renfermait peut-être le fardeau qu’elle rejette.

Reconnaissons-le, dans l’histoire de la raison humaine, ce ne sont pas

toujours les pensées qui s’élèvent le plus haut qui sont les plus justes

et les plus grandes. Il en est un peu des pensées de l’homme comme des

jets d’eau qui ne montent si haut que parce qu’ils ont été emprisonnés

et qu’ils s’échappent par un orifice très étroit. A sa sortie de

l’orifice on peut imaginer que l’eau qui s’élance vers le ciel méprise

le grand lac immobile et sans bornes qui s’étend sous elle. Pourtant, on

a beau dire, c’est le grand lac qui a raison. Il accomplit

tranquillement, dans son immobilité apparente et dans son silence

passif, l’œuvre immense et normale du plus important élément de notre

globe, et le jet d’eau n’est qu’un incident curieux qui retombe bientôt

dans l’œuvre universelle. Pour nous, l’espèce est le grand lac qui a

toujours raison, même au point de vue de la raison de l’homme supérieur

qu’elle semble parfois outrager. Elle a l’idée la plus vaste, celle qui

contient toutes les autres et qui embrasse le temps et l’espace le plus

illimités. Et ne voyons-nous pas mieux, de jour en jour, que l’idée la

plus vaste, dans quelque domaine que ce soit, est, en fin de compte, la

plus raisonnable, la plus sage, la plus juste et la plus belle aussi?

Le temple enseveli · 第 39 / 111 题