Mais, il faut l’avouer, les «idées» de l’espèce sont d’une lenteur
majestueuse et redoutable. Il a fallu des siècles pour que les hommes
primitifs renonçassent à se fuir ou à s’attaquer, quand ils se
rencontraient à l’entrée des cavernes, et reconnussent qu’ils avaient
intérêt à se rapprocher, et à se défendre en commun contre les énormes
ennemis du dehors. En outre, les «idées» de l’espèce sont souvent très
différentes de celles que pourrait avoir l’homme le plus sage. Elles
paraissent indépendantes, spontanées, s’appuient fréquemment sur des
données dont on ne trouve pas trace dans la raison humaine de l’époque
où elles naissent; et c’est une des questions les plus graves et les
plus inquiétantes qu’ait à se poser le moraliste ou le sociologue, que
de savoir si tous ses efforts peuvent hâter d’une heure ou faire dévier
d’une ligne les décisions de la grande masse anonyme qui poursuit pas à
pas son but indiscernable.