Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner ce désir «d’ordonnance»
des vieux sages. Nous n’avons plus à attendre «l’ordonnance» absolue
qu’ils trouvaient dans leur égoïsme excusable; mais nous pouvons espérer
une sorte d’ordonnance conditionnelle et provisoire. Cette «ordonnance»
n’est plus le dernier mot de la morale, mais il n’en est pas moins
indispensable de commencer par être aussi juste que possible en soi-même
et envers ses proches, ses amis, ses voisins et ses serviteurs. C’est à
l’heure où nous sommes tout à fait juste envers ceux-ci et dans notre
conscience, que nous nous apercevons que nous sommes très injuste envers
tous les autres. Quant au moyen d’être pratiquement plus juste envers
ces derniers, nous l’ignorons encore, à moins de recourir aux grands
renoncements héroïques qui, ne pouvant être unanimes, produiraient peu
de chose, et iraient probablement contre les lois les plus profondes de
la nature, laquelle rejette le renoncement sous toutes ses formes,
hormis celle de l’amour maternel.
Cette justice pratique est donc le secret de l’espèce. L’espèce a ainsi
maints secrets qu’elle révèle un à un, aux moments véritablement
dangereux de l’histoire; et les solutions qu’elle impose aux difficultés
trop mortelles, sont presque toujours inattendues, et d’une simplicité
assez étrange. Il est possible que l’heure approche où elle parlera de
nouveau. Espérons, sans outrer notre espoir, car nous ne devons pas
perdre de vue que l’humanité est loin d’être sortie de la période des
«générations sacrifiées». L’histoire n’en a point connu d’autres, et il
est possible que jusqu’à la fin des temps toutes les générations se
disent sacrifiées. Néanmoins, on ne saurait nier que les sacrifices,
pour injustes et inutiles qu’ils soient encore, deviennent de moins en
moins inhumains et inéluctables, qu’ils ont lieu en vertu de lois de
mieux en mieux connues, et qui paraissent de plus en plus se rapprocher
de celles qu’une raison élevée peut accepter sans être impitoyable.