XXX

Je sais bien, il ne faut pas pousser trop loin ces scrupules, on irait à

des révoltes fort inutiles et peut-être funestes à l’espèce dont il

convient de respecter la puissante et clémente lenteur. Ou bien l’on

retournerait aux renoncements inactifs et mystiques, hostiles aux

volontés les plus évidentes et les plus invariables de la vie. Il y a là

des lois qu’on dit inévitables; mais déjà on le dit avec moins

d’assurance. C’est en quoi la situation du juste et du sage est changée.

Marc-Aurèle, l’âme la plus noblement sensible, la plus sagement

impressionnable, la plus purement anxieuse, la plus inquiète de justice

qui fût jamais peut-être, ne se demande pas ce qui se passe hors de

l’admirable petit cercle de lumière où sa vertu, sa conscience, sa

pitié, sa mansuétude divine enveloppe ses proches, ses amis et ses

serviteurs. Tout autour, il ne l’ignore point, c’est l’iniquité infinie.

Mais cette iniquité ne le regarde pas. Elle est l’océan nécessaire,

mystérieux et sacré; l’immense part des dieux, de la fatalité et des

lois supérieures, inconnues, irresponsables, irrésistibles, immuables.

Elle n’accable point son courage; au contraire, elle le rassure, le

concentre et l’élève, comme une flamme est plus haute qui ne se répand

pas sur une grande surface, qui jaillit toute seule dans la nuit, et que

les ténèbres activent. Il ne lui appartient pas de toucher au régime du

destin qui veut la servitude du plus grand nombre. Il se soumet avec

tristesse, mais avec confiance, aux décrets irrévocables, et c’est

encore un acte de piété et de vertu. Il s’enferme en lui-même et devient

plus humain et plus juste, dans une sorte de vide immobile et sans

rayonnement. Et de siècle en siècle les sages et les bons auront la même

ardeur concentrée et recluse. Plus d’une loi immuable aura changé de

nom; mais la part de l’iniquité demeurera pareille; et ils la

regarderont avec la même mélancolie résignée et rassurée. Mais nous,

qu’allons-nous faire? Nous savons qu’il n’y a plus d’iniquité

nécessaire. Nous avons envahi le domaine des dieux, du destin et des

lois inconnues. Peut-être leur reste-t-il la maladie, l’accident, la

tempête, la foudre et la plupart des mystères de la mort; nous n’avons

pas pénétré jusque-là; mais il est certain qu’ils n’ont plus la

pauvreté, le travail sans espoir, la misère, la famine et la servitude.

C’est nous qui les organisons, les maintenons et les distribuons. Ce

sont nos fléaux personnels, affreux mais familiers, et ils sont de plus

en plus rares ceux qui croient de bonne foi qu’une puissance surhumaine

y préside. Il n’existe plus que dans nos souvenirs, l’océan religieux et

infranchissable qui protégeait et excusait la retraite du penseur et du

juste replié sur lui-même. Aujourd’hui, Marc-Aurèle ne dirait plus avec

la même sérénité: «Ils se cherchent des refuges, chaumières rustiques,

rivages des mers, montagnes: toi aussi, tu te livres d’habitude à un vif

désir de pareils biens. Or, c’est là le fait d’un homme ignorant et

inhabile, puisqu’il t’est permis à l’heure que tu veux de te retirer en

toi-même. Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins

troublée par les affaires, que celle qu’il trouve en son âme,

particulièrement si l’on a en soi-même de ces choses dont la

contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant du calme parfait,

lequel n’est pas autre, à mon sens, qu’une parfaite ordonnance de notre

âme».

Il y a autre chose à cette heure que l’ordonnance de l’âme; ou plutôt il

s’agit d’y ordonner toutes les choses qui ne s’y trouvaient point du

temps de Marc-Aurèle,--c’est-à-dire les trois quarts des malheurs des

hommes,--et qui, d’intangibles, d’inintelligibles, d’immobiles, de

fatales qu’elles étaient, sont devenues réelles, explicables, pressantes

et humaines.

Le temple enseveli · 第 36 / 111 题