Je sais bien, il ne faut pas pousser trop loin ces scrupules, on irait à
des révoltes fort inutiles et peut-être funestes à l’espèce dont il
convient de respecter la puissante et clémente lenteur. Ou bien l’on
retournerait aux renoncements inactifs et mystiques, hostiles aux
volontés les plus évidentes et les plus invariables de la vie. Il y a là
des lois qu’on dit inévitables; mais déjà on le dit avec moins
d’assurance. C’est en quoi la situation du juste et du sage est changée.
Marc-Aurèle, l’âme la plus noblement sensible, la plus sagement
impressionnable, la plus purement anxieuse, la plus inquiète de justice
qui fût jamais peut-être, ne se demande pas ce qui se passe hors de
l’admirable petit cercle de lumière où sa vertu, sa conscience, sa
pitié, sa mansuétude divine enveloppe ses proches, ses amis et ses
serviteurs. Tout autour, il ne l’ignore point, c’est l’iniquité infinie.
Mais cette iniquité ne le regarde pas. Elle est l’océan nécessaire,
mystérieux et sacré; l’immense part des dieux, de la fatalité et des
lois supérieures, inconnues, irresponsables, irrésistibles, immuables.
Elle n’accable point son courage; au contraire, elle le rassure, le
concentre et l’élève, comme une flamme est plus haute qui ne se répand
pas sur une grande surface, qui jaillit toute seule dans la nuit, et que
les ténèbres activent. Il ne lui appartient pas de toucher au régime du
destin qui veut la servitude du plus grand nombre. Il se soumet avec
tristesse, mais avec confiance, aux décrets irrévocables, et c’est
encore un acte de piété et de vertu. Il s’enferme en lui-même et devient
plus humain et plus juste, dans une sorte de vide immobile et sans
rayonnement. Et de siècle en siècle les sages et les bons auront la même
ardeur concentrée et recluse. Plus d’une loi immuable aura changé de
nom; mais la part de l’iniquité demeurera pareille; et ils la
regarderont avec la même mélancolie résignée et rassurée. Mais nous,
qu’allons-nous faire? Nous savons qu’il n’y a plus d’iniquité
nécessaire. Nous avons envahi le domaine des dieux, du destin et des
lois inconnues. Peut-être leur reste-t-il la maladie, l’accident, la
tempête, la foudre et la plupart des mystères de la mort; nous n’avons
pas pénétré jusque-là; mais il est certain qu’ils n’ont plus la
pauvreté, le travail sans espoir, la misère, la famine et la servitude.
C’est nous qui les organisons, les maintenons et les distribuons. Ce
sont nos fléaux personnels, affreux mais familiers, et ils sont de plus
en plus rares ceux qui croient de bonne foi qu’une puissance surhumaine
y préside. Il n’existe plus que dans nos souvenirs, l’océan religieux et
infranchissable qui protégeait et excusait la retraite du penseur et du
juste replié sur lui-même. Aujourd’hui, Marc-Aurèle ne dirait plus avec
la même sérénité: «Ils se cherchent des refuges, chaumières rustiques,
rivages des mers, montagnes: toi aussi, tu te livres d’habitude à un vif
désir de pareils biens. Or, c’est là le fait d’un homme ignorant et
inhabile, puisqu’il t’est permis à l’heure que tu veux de te retirer en
toi-même. Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins
troublée par les affaires, que celle qu’il trouve en son âme,
particulièrement si l’on a en soi-même de ces choses dont la
contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant du calme parfait,
lequel n’est pas autre, à mon sens, qu’une parfaite ordonnance de notre
âme».
Il y a autre chose à cette heure que l’ordonnance de l’âme; ou plutôt il
s’agit d’y ordonner toutes les choses qui ne s’y trouvaient point du
temps de Marc-Aurèle,--c’est-à-dire les trois quarts des malheurs des
hommes,--et qui, d’intangibles, d’inintelligibles, d’immobiles, de
fatales qu’elles étaient, sont devenues réelles, explicables, pressantes
et humaines.