En somme, nous retrouvons ici, sous une autre forme, la question
peut-être scientifiquement insoluble qui est à la base de la morale
évolutionniste. La morale évolutionniste se fonde, sans oser prononcer
le mot, sur la justice de la nature, qui impose à chaque individu les
conséquences bonnes ou mauvaises de sa propre nature et de ses propres
actions. Et d’un autre côté, il lui faut invoquer, ce qu’elle appelle à
contre-cœur, l’indifférence ou l’injustice de la nature quand elle veut
justifier certains actes, injustes en eux-mêmes, mais nécessaires à la
prospérité de l’espèce. Il y a là deux buts inconnus--celui de
l’humanité et celui de la nature--et qui ne paraissent pas conciliables
en notre esprit, dans le mystère peut-être provisoire où ils se
trouvent. Au fond, toutes ces questions n’en forment qu’une; et c’est
pour nous la plus grave de la morale contemporaine. Il semble qu’en ce
moment l’espèce prenne une conscience peut-être prématurée et funeste,
je ne dirai pas de ses droits, car le problème est encore en suspens,
mais de certaines habitudes amorales de l’histoire.
On dirait que cette conscience inquiétante envahit peu à peu notre vie
individuelle. Trois fois, au cours d’une même année ou peu s’en faut,
nous avons vu surgir et grandir la question: A propos de l’écrasement de
l’Espagne par l’Amérique (mais ici elle n’était pas bien nette, car
depuis trop longtemps l’Espagne accumulait les fautes et les crimes et
le problème changeait de nature); à propos d’un innocent sacrifié aux
intérêts prépondérants de la patrie; à propos de la guerre inique du
Transvaal. Il est vrai que le phénomène n’est pas absolument nouveau.
L’homme a toujours essayé de justifier son injustice; et quand il ne
trouvait ni prétexte ni excuse dans la justice humaine, il invoquait
dans la volonté des dieux une loi supérieure à sa propre justice. Mais
aujourd’hui l’excuse ou le prétexte menacent plus dangereusement notre
morale, attendu qu’ils invoquent une loi ou du moins une coutume de la
nature plus réelle, plus incontestable et plus universelle que la
volonté d’un dieu éphémère et local.
Est-ce la force ou la justice qui doit l’emporter, ou bien la force
contient-elle une justice inconnue dans laquelle vient se perdre notre
justice humaine, ou bien notre sentiment de justice qui semble résister
à la force aveugle n’est-il, en dernière analyse, qu’une émanation
détournée de cette force, va-t-il au même but, et n’est-ce que le détour
qui nous échappe? Il faudrait pour pouvoir répondre n’être pas soi-même
une partie du mystère qu’il s’agit d’éclaircir; il faudrait le
contempler du haut d’un autre monde, connaître le but de l’univers et
les destinées de l’humanité. En attendant, si nous donnons raison à la
nature, nous donnons tort à cet instinct de justice qu’elle a mis en
nous, et qui par conséquent est la nature aussi; et si nous approuvons
cet instinct, nous ne pouvons guère le faire qu’en tirant cette
approbation de l’objet même qui se trouve en question.