XX

En somme, nous retrouvons ici, sous une autre forme, la question

peut-être scientifiquement insoluble qui est à la base de la morale

évolutionniste. La morale évolutionniste se fonde, sans oser prononcer

le mot, sur la justice de la nature, qui impose à chaque individu les

conséquences bonnes ou mauvaises de sa propre nature et de ses propres

actions. Et d’un autre côté, il lui faut invoquer, ce qu’elle appelle à

contre-cœur, l’indifférence ou l’injustice de la nature quand elle veut

justifier certains actes, injustes en eux-mêmes, mais nécessaires à la

prospérité de l’espèce. Il y a là deux buts inconnus--celui de

l’humanité et celui de la nature--et qui ne paraissent pas conciliables

en notre esprit, dans le mystère peut-être provisoire où ils se

trouvent. Au fond, toutes ces questions n’en forment qu’une; et c’est

pour nous la plus grave de la morale contemporaine. Il semble qu’en ce

moment l’espèce prenne une conscience peut-être prématurée et funeste,

je ne dirai pas de ses droits, car le problème est encore en suspens,

mais de certaines habitudes amorales de l’histoire.

On dirait que cette conscience inquiétante envahit peu à peu notre vie

individuelle. Trois fois, au cours d’une même année ou peu s’en faut,

nous avons vu surgir et grandir la question: A propos de l’écrasement de

l’Espagne par l’Amérique (mais ici elle n’était pas bien nette, car

depuis trop longtemps l’Espagne accumulait les fautes et les crimes et

le problème changeait de nature); à propos d’un innocent sacrifié aux

intérêts prépondérants de la patrie; à propos de la guerre inique du

Transvaal. Il est vrai que le phénomène n’est pas absolument nouveau.

L’homme a toujours essayé de justifier son injustice; et quand il ne

trouvait ni prétexte ni excuse dans la justice humaine, il invoquait

dans la volonté des dieux une loi supérieure à sa propre justice. Mais

aujourd’hui l’excuse ou le prétexte menacent plus dangereusement notre

morale, attendu qu’ils invoquent une loi ou du moins une coutume de la

nature plus réelle, plus incontestable et plus universelle que la

volonté d’un dieu éphémère et local.

Est-ce la force ou la justice qui doit l’emporter, ou bien la force

contient-elle une justice inconnue dans laquelle vient se perdre notre

justice humaine, ou bien notre sentiment de justice qui semble résister

à la force aveugle n’est-il, en dernière analyse, qu’une émanation

détournée de cette force, va-t-il au même but, et n’est-ce que le détour

qui nous échappe? Il faudrait pour pouvoir répondre n’être pas soi-même

une partie du mystère qu’il s’agit d’éclaircir; il faudrait le

contempler du haut d’un autre monde, connaître le but de l’univers et

les destinées de l’humanité. En attendant, si nous donnons raison à la

nature, nous donnons tort à cet instinct de justice qu’elle a mis en

nous, et qui par conséquent est la nature aussi; et si nous approuvons

cet instinct, nous ne pouvons guère le faire qu’en tirant cette

approbation de l’objet même qui se trouve en question.

Le temple enseveli · 第 26 / 111 题