XIX

Nous disons que la nature ignore complètement notre morale. Si celle-ci

nous commandait de tuer notre prochain et de lui faire le plus de mal

possible, elle nous y aiderait comme elle nous aide à le soulager et à

le rendre aussi heureux que nous pouvons. Elle semblerait souvent nous

récompenser de l’avoir fait souffrir, comme elle semble souvent nous

récompenser de l’avoir sauvé. Est-il permis d’en conclure que la nature

n’ait point de morale, en donnant ici au mot morale le sens le plus

restreint qu’il puisse avoir, c’est-à-dire la subordination logique et

inflexible des moyens, à l’accomplissement d’une mission générale? Voilà

une question à laquelle il ne faut pas trop se hâter de répondre. Nous

ignorons totalement le but de la nature, et si elle en a un; nous

ignorons sa conscience et si elle en a une. Tout ce que nous pouvons

constater, c’est non pas ce qu’elle pense ni si elle pense, mais ce

qu’elle fait, et comment elle le fait. Et nous voyons alors qu’il y a

entre notre morale et sa manière d’agir, la même contradiction qu’entre

notre instinct que nous tenons d’elle, et notre conscience qu’en

dernière analyse nous tenons d’elle aussi, mais que nous avons formée

nous-mêmes et que nous opposons de plus en plus fermement, en vertu de

la morale humaine la plus haute, aux désirs de notre instinct. Si nous

n’écoutions que ceux-ci, nous agirions en tout comme la nature, qui, à

travers les guerres les plus inexcusables, les barbaries et les

injustices les plus flagrantes, paraît donner raison aux plus forts, et

ne vouloir que le triomphe des moins scrupuleux et des mieux armés. Nous

ne poursuivrions que notre propre triomphe, sans avoir égard aux droits,

aux souffrances, à l’innocence, à la beauté, à la supériorité morale ou

intellectuelle de nos victimes. Mais alors pourquoi a-t-elle mis en nous

une conscience qui nous défend de le faire et un sentiment de justice

qui empêche de vouloir exactement ce qu’elle veut? Est-ce nous seuls qui

l’y avons mis? Pouvons-nous tirer de nous-mêmes quelque chose qui ne se

trouve pas dans la nature, ou développer anormalement une force qui

s’élève contre sa force? et si nous le pouvons, est-ce sans raison que

la nature permet que nous le puissions? Pourquoi en nous, et nulle autre

part, ces deux tendances irréconciliables qui l’emportent tour à tour,

mais ne cessent jamais de lutter en aucun homme? L’une eût-elle été trop

dangereuse sans l’autre? Eût-elle peut-être dépassé le but; et le besoin

de vaincre, sans le sentiment de justice, aurait-il amené

l’anéantissement, de même que le sentiment de justice, sans le besoin de

vaincre, aurait pu engendrer l’immobilité? Mais laquelle de ces deux

tendances est la plus naturelle et la plus nécessaire? laquelle la plus

étroite et laquelle la plus vaste? laquelle est provisoire et laquelle

éternelle? Qui nous indiquera celle qu’il faut combattre et celle qu’il

faut encourager? Devons-nous nous conformer à une loi incontestablement

plus générale ou affermir dans notre cœur une loi évidemment

exceptionnelle? Existe-t-il des circonstances où nous ayons le droit

d’aller à l’encontre de l’idéal apparent de la vie? Notre devoir est-il

de suivre la morale de l’espèce ou de la race, qui semble irrésistible

et qui est une des portions visibles des intentions obscures et

inconnues de la nature; ou bien est-il indispensable que l’individu

maintienne ou développe en lui une morale entièrement différente de

celle de l’espèce ou de la race dont il fait partie?

Le temple enseveli · 第 25 / 111 题