Nous disons que la nature ignore complètement notre morale. Si celle-ci
nous commandait de tuer notre prochain et de lui faire le plus de mal
possible, elle nous y aiderait comme elle nous aide à le soulager et à
le rendre aussi heureux que nous pouvons. Elle semblerait souvent nous
récompenser de l’avoir fait souffrir, comme elle semble souvent nous
récompenser de l’avoir sauvé. Est-il permis d’en conclure que la nature
n’ait point de morale, en donnant ici au mot morale le sens le plus
restreint qu’il puisse avoir, c’est-à-dire la subordination logique et
inflexible des moyens, à l’accomplissement d’une mission générale? Voilà
une question à laquelle il ne faut pas trop se hâter de répondre. Nous
ignorons totalement le but de la nature, et si elle en a un; nous
ignorons sa conscience et si elle en a une. Tout ce que nous pouvons
constater, c’est non pas ce qu’elle pense ni si elle pense, mais ce
qu’elle fait, et comment elle le fait. Et nous voyons alors qu’il y a
entre notre morale et sa manière d’agir, la même contradiction qu’entre
notre instinct que nous tenons d’elle, et notre conscience qu’en
dernière analyse nous tenons d’elle aussi, mais que nous avons formée
nous-mêmes et que nous opposons de plus en plus fermement, en vertu de
la morale humaine la plus haute, aux désirs de notre instinct. Si nous
n’écoutions que ceux-ci, nous agirions en tout comme la nature, qui, à
travers les guerres les plus inexcusables, les barbaries et les
injustices les plus flagrantes, paraît donner raison aux plus forts, et
ne vouloir que le triomphe des moins scrupuleux et des mieux armés. Nous
ne poursuivrions que notre propre triomphe, sans avoir égard aux droits,
aux souffrances, à l’innocence, à la beauté, à la supériorité morale ou
intellectuelle de nos victimes. Mais alors pourquoi a-t-elle mis en nous
une conscience qui nous défend de le faire et un sentiment de justice
qui empêche de vouloir exactement ce qu’elle veut? Est-ce nous seuls qui
l’y avons mis? Pouvons-nous tirer de nous-mêmes quelque chose qui ne se
trouve pas dans la nature, ou développer anormalement une force qui
s’élève contre sa force? et si nous le pouvons, est-ce sans raison que
la nature permet que nous le puissions? Pourquoi en nous, et nulle autre
part, ces deux tendances irréconciliables qui l’emportent tour à tour,
mais ne cessent jamais de lutter en aucun homme? L’une eût-elle été trop
dangereuse sans l’autre? Eût-elle peut-être dépassé le but; et le besoin
de vaincre, sans le sentiment de justice, aurait-il amené
l’anéantissement, de même que le sentiment de justice, sans le besoin de
vaincre, aurait pu engendrer l’immobilité? Mais laquelle de ces deux
tendances est la plus naturelle et la plus nécessaire? laquelle la plus
étroite et laquelle la plus vaste? laquelle est provisoire et laquelle
éternelle? Qui nous indiquera celle qu’il faut combattre et celle qu’il
faut encourager? Devons-nous nous conformer à une loi incontestablement
plus générale ou affermir dans notre cœur une loi évidemment
exceptionnelle? Existe-t-il des circonstances où nous ayons le droit
d’aller à l’encontre de l’idéal apparent de la vie? Notre devoir est-il
de suivre la morale de l’espèce ou de la race, qui semble irrésistible
et qui est une des portions visibles des intentions obscures et
inconnues de la nature; ou bien est-il indispensable que l’individu
maintienne ou développe en lui une morale entièrement différente de
celle de l’espèce ou de la race dont il fait partie?