XXI

Cela est vrai; mais il est vrai aussi que c’est une des plus vieilles et

des plus vaines habitudes de l’homme que de vouloir enfermer le monde

dans un syllogisme. Il est bien périlleux de faire de la logique dans

l’inconnu et dans l’inconnaissable; et il semble qu’ici, presque tous

nos doutes proviennent d’un autre syllogisme hasardeux. Nous sommes,

nous disons-nous,--à haute voix par moments, plus souvent à voix

basse,--nous sommes les enfants de la nature, nous devons donc nous

conformer à ses lois et imiter son exemple en toute chose. Or, la nature

n’a nul souci de justice; elle a un autre but, qui est le maintien, le

renouvellement incessant et l’accroissement de la vie, par conséquent...

Nous ne formulons pas encore la conséquence, ou du moins, elle n’ose pas

encore se montrer ouvertement dans notre morale; mais si, jusqu’à ce

jour, elle n’a exercé que de discrets ravages dans la sphère familière

qui va de nos parents à nos amis et à notre prochain immédiat, elle

pénètre peu à peu dans l’immense région désolée où nous reléguons notre

prochain inconnu, invisible, anonyme. Elle est déjà au fond de bien des

actes; elle envahit notre politique, notre industrie, notre commerce,

presque tout ce que nous faisons dès que nous franchissons le cercle

étroit du foyer domestique, le seul endroit pour la plupart des hommes

où règne encore un peu de justice véritable, un peu de bienveillance, un

peu d’amour. Loi sociale, lois économiques, évolution, sélection, lutte

pour la vie, concurrence, elle prend mille noms pour faire le même mal.

Pourtant rien n’est moins légitime que cette conséquence; car sans avoir

besoin de retourner le syllogisme, ce qui serait très raisonnable aussi,

et de lui faire dire qu’il doit y avoir une certaine justice dans la

nature, parce que nous qui sommes ses enfants nous sommes justes, il

suffit de le prendre tel quel, et de faire observer que rien n’est plus

mystérieux ni plus contestable que l’une au moins des deux prémisses.

Nous avons vu dans les chapitres précédents que la nature ne semble pas

juste par rapport à nous, mais nous ignorons complètement si elle n’est

pas juste par rapport à elle-même. De ce qu’elle ne s’occupe pas de la

moralité de nos actions, il ne suit pas qu’elle n’ait aucune morale, ni

que notre morale soit la seule possible. Affirmons que la nature ne

tient pas compte de nos intentions bonnes ou mauvaises, mais n’en

concluons pas qu’elle est dénuée de toute moralité et de toute équité;

ce serait implicitement affirmer qu’il n’y a plus de secrets, plus de

mystères, et que nous connaissons les lois, l’origine et la fin de

l’univers. Elle n’agit pas comme nous, mais, je le répète, nous ignorons

absolument pourquoi elle agit d’autre façon; et nous n’avons pas le

droit d’imiter quelqu’un qui nous paraît faire une chose inique ou

cruelle, tant que nous ne connaissons pas exactement les raisons

peut-être profondes et salutaires pourquoi il la fait. Où veut en venir

la Nature? Où tendent les mondes à travers l’éternité? Où commence la

conscience? Ne peut-elle avoir d’autre forme que celle qu’elle a en

nous? A partir de quel point les lois physiques sont-elles des lois

morales? La vie est-elle intelligente? Avons-nous pénétré toutes les

propriétés de la matière, et est-ce uniquement dans notre système

cérébro-spinal qu’elle devient esprit? Enfin, qu’est-ce que la justice

vue d’une autre hauteur? Le centre de son domaine est-il nécessairement

l’intention, et n’existe-t-il point de régions où l’intention ne compte

plus? Il nous faudrait répondre à toutes ces questions et à une foule

d’autres, avant de décider si la nature est juste ou injuste par rapport

à des masses qui répondent à sa taille. Elle dispose d’un avenir et d’un

espace dont nous n’avons aucune idée, dans lesquels il y a peut-être une

justice proportionnée à sa durée, à son étendue et à son but, tout comme

notre instinct de justice est proportionné à la durée et au cercle

étroit de notre vie. Elle peut faire pendant des siècles un mal qu’elle

a des siècles pour réparer; mais nous qui ne vivons que quelques jours,

nous n’avons pas qualité pour imiter ce que nous ne pouvons embrasser du

regard, ni suivre, ni comprendre. Tous les éléments nous manquent, qui

nous permettraient de la juger, dès que nous regardons par delà l’heure

actuelle. Par exemple, sans chercher dans l’immensité étrangère, et en

nous en tenant au point imperceptible que nous sommes dans les mondes,

nous ignorons tout ce qui concerne notre vie possible d’outre-tombe, et

nous oublions que dans l’état présent de nos connaissances rien ne nous

autorise à affirmer qu’il n’y ait pas une sorte de survie plus ou moins

consciente, plus ou moins responsable; sans qu’il faille pour cela que

cette survie soit soumise aux décisions d’une volonté extérieure. Très

téméraire serait celui qui soutiendrait que rien ne subsiste, soit en

nous, soit en d’autres, des acquisitions de notre cerveau, des efforts

de notre bonne volonté. Il se peut, et des expériences sérieuses

semblent sinon prouver le phénomène, du moins permettre qu’on le classe

parmi les possibilités scientifiques, il se peut qu’une partie de notre

personnalité ou de notre force nerveuse ne se dissolve pas. N’est-ce pas

là un avenir très vaste ouvert aux lois qui unissent la cause à l’effet,

et qui toujours finissent par créer de la justice quand elles

rencontrent l’âme humaine et qu’elles ont des siècles devant elles? Ne

perdons pas de vue que la nature, si nous disons qu’elle n’est pas

juste, est néanmoins logique, et, lors même que nous aurions résolu de

devenir injuste, il nous serait fort difficile de l’être, car nous

devrions demeurer logique; et la logique, dès qu’elle entre en contact

avec nos pensées, nos sentiments, nos passions, nos intentions,

qu’est-ce qui la distingue de la justice?

Le temple enseveli · 第 27 / 111 题