Cela est vrai; mais il est vrai aussi que c’est une des plus vieilles et
des plus vaines habitudes de l’homme que de vouloir enfermer le monde
dans un syllogisme. Il est bien périlleux de faire de la logique dans
l’inconnu et dans l’inconnaissable; et il semble qu’ici, presque tous
nos doutes proviennent d’un autre syllogisme hasardeux. Nous sommes,
nous disons-nous,--à haute voix par moments, plus souvent à voix
basse,--nous sommes les enfants de la nature, nous devons donc nous
conformer à ses lois et imiter son exemple en toute chose. Or, la nature
n’a nul souci de justice; elle a un autre but, qui est le maintien, le
renouvellement incessant et l’accroissement de la vie, par conséquent...
Nous ne formulons pas encore la conséquence, ou du moins, elle n’ose pas
encore se montrer ouvertement dans notre morale; mais si, jusqu’à ce
jour, elle n’a exercé que de discrets ravages dans la sphère familière
qui va de nos parents à nos amis et à notre prochain immédiat, elle
pénètre peu à peu dans l’immense région désolée où nous reléguons notre
prochain inconnu, invisible, anonyme. Elle est déjà au fond de bien des
actes; elle envahit notre politique, notre industrie, notre commerce,
presque tout ce que nous faisons dès que nous franchissons le cercle
étroit du foyer domestique, le seul endroit pour la plupart des hommes
où règne encore un peu de justice véritable, un peu de bienveillance, un
peu d’amour. Loi sociale, lois économiques, évolution, sélection, lutte
pour la vie, concurrence, elle prend mille noms pour faire le même mal.
Pourtant rien n’est moins légitime que cette conséquence; car sans avoir
besoin de retourner le syllogisme, ce qui serait très raisonnable aussi,
et de lui faire dire qu’il doit y avoir une certaine justice dans la
nature, parce que nous qui sommes ses enfants nous sommes justes, il
suffit de le prendre tel quel, et de faire observer que rien n’est plus
mystérieux ni plus contestable que l’une au moins des deux prémisses.
Nous avons vu dans les chapitres précédents que la nature ne semble pas
juste par rapport à nous, mais nous ignorons complètement si elle n’est
pas juste par rapport à elle-même. De ce qu’elle ne s’occupe pas de la
moralité de nos actions, il ne suit pas qu’elle n’ait aucune morale, ni
que notre morale soit la seule possible. Affirmons que la nature ne
tient pas compte de nos intentions bonnes ou mauvaises, mais n’en
concluons pas qu’elle est dénuée de toute moralité et de toute équité;
ce serait implicitement affirmer qu’il n’y a plus de secrets, plus de
mystères, et que nous connaissons les lois, l’origine et la fin de
l’univers. Elle n’agit pas comme nous, mais, je le répète, nous ignorons
absolument pourquoi elle agit d’autre façon; et nous n’avons pas le
droit d’imiter quelqu’un qui nous paraît faire une chose inique ou
cruelle, tant que nous ne connaissons pas exactement les raisons
peut-être profondes et salutaires pourquoi il la fait. Où veut en venir
la Nature? Où tendent les mondes à travers l’éternité? Où commence la
conscience? Ne peut-elle avoir d’autre forme que celle qu’elle a en
nous? A partir de quel point les lois physiques sont-elles des lois
morales? La vie est-elle intelligente? Avons-nous pénétré toutes les
propriétés de la matière, et est-ce uniquement dans notre système
cérébro-spinal qu’elle devient esprit? Enfin, qu’est-ce que la justice
vue d’une autre hauteur? Le centre de son domaine est-il nécessairement
l’intention, et n’existe-t-il point de régions où l’intention ne compte
plus? Il nous faudrait répondre à toutes ces questions et à une foule
d’autres, avant de décider si la nature est juste ou injuste par rapport
à des masses qui répondent à sa taille. Elle dispose d’un avenir et d’un
espace dont nous n’avons aucune idée, dans lesquels il y a peut-être une
justice proportionnée à sa durée, à son étendue et à son but, tout comme
notre instinct de justice est proportionné à la durée et au cercle
étroit de notre vie. Elle peut faire pendant des siècles un mal qu’elle
a des siècles pour réparer; mais nous qui ne vivons que quelques jours,
nous n’avons pas qualité pour imiter ce que nous ne pouvons embrasser du
regard, ni suivre, ni comprendre. Tous les éléments nous manquent, qui
nous permettraient de la juger, dès que nous regardons par delà l’heure
actuelle. Par exemple, sans chercher dans l’immensité étrangère, et en
nous en tenant au point imperceptible que nous sommes dans les mondes,
nous ignorons tout ce qui concerne notre vie possible d’outre-tombe, et
nous oublions que dans l’état présent de nos connaissances rien ne nous
autorise à affirmer qu’il n’y ait pas une sorte de survie plus ou moins
consciente, plus ou moins responsable; sans qu’il faille pour cela que
cette survie soit soumise aux décisions d’une volonté extérieure. Très
téméraire serait celui qui soutiendrait que rien ne subsiste, soit en
nous, soit en d’autres, des acquisitions de notre cerveau, des efforts
de notre bonne volonté. Il se peut, et des expériences sérieuses
semblent sinon prouver le phénomène, du moins permettre qu’on le classe
parmi les possibilités scientifiques, il se peut qu’une partie de notre
personnalité ou de notre force nerveuse ne se dissolve pas. N’est-ce pas
là un avenir très vaste ouvert aux lois qui unissent la cause à l’effet,
et qui toujours finissent par créer de la justice quand elles
rencontrent l’âme humaine et qu’elles ont des siècles devant elles? Ne
perdons pas de vue que la nature, si nous disons qu’elle n’est pas
juste, est néanmoins logique, et, lors même que nous aurions résolu de
devenir injuste, il nous serait fort difficile de l’être, car nous
devrions demeurer logique; et la logique, dès qu’elle entre en contact
avec nos pensées, nos sentiments, nos passions, nos intentions,
qu’est-ce qui la distingue de la justice?