Non, ce n’est point parce que les choses sont justes que Napoléon fut
puni de ses trois grandes injustices, et que nous serons punis des
nôtres d’une manière moins retentissante, mais non moins douloureuse. Ce
n’est point parce qu’il y a, «s’étendant aussi loin que la voûte des
cieux», une justice irrésistible et qu’il est impossible de séduire ou
d’égarer. C’est parce que l’esprit et le caractère de l’homme, tout son
être moral, en un mot, ne peut vivre et agir que dans la justice. Dès
qu’il en sort, il sort de son élément naturel, il est pour ainsi dire
transporté dans une planète qu’il ne connaît point, où le sol se dérobe
sous ses pas, où tout le déconcerte; car si l’intelligence la plus
humble se sent «chez elle» dans la justice et peut prédire sans peine
toutes les suites d’un acte juste, l’intelligence la plus profonde et la
plus perspicace est dépaysée dans l’injustice même qu’elle a créée, et
ne parvient jamais à prévoir la dixième partie de ses conséquences. Il
suffit que le génie tente de s’écarter du sentiment d’équité qui est au
cœur du simple paysan, pour qu’il ne sache plus où il se trouve; que
sera-ce quand il outrepassera les bornes de sa propre justice? Car la
justice qui s’élève à la suite de l’intelligence met des bornes
nouvelles autour de tout ce qu’elle découvre, en même temps qu’elle
raffermit les anciennes que l’instinct avait posées et les rend de plus
en plus infranchissables. Tout nous manque à la fois sitôt que nous
transgressons la ligne primitive de l’équité, un mensonge engendre cent
mensonges, et une trahison nous revient par mille trahisons. Tant que
nous sommes dans la justice, nous marchons dans la confiance, car il y a
des choses que les plus fourbes mêmes ne peuvent pas trahir; mais du
moment que nous entrons dans l’injustice, nous devons nous défier de nos
plus loyaux serviteurs, car il y a des choses auxquelles ils ne peuvent
point rester fidèles. Tout notre organisme moral est fait pour vivre
dans la justice, comme notre organisme physique est fait pour vivre dans
l’atmosphère de notre globe. Toutes nos facultés comptent sur elle bien
plus intimement que sur les lois de la gravitation, de la chaleur ou de
la lumière, et quand on les plonge dans l’injustice, on les plonge
réellement dans l’inconnu et dans l’hostilité. Tout en nous est fait en
vue de la justice, tout y va, tout nous y porte et tout s’y précipite,
au lieu qu’au fond de l’injustice nous luttons constamment contre nos
propres forces; et lorsqu’à l’heure du châtiment inévitable les choses,
le ciel, l’univers ou l’invisible révoltés nous semblent justes enfin,
en prenant parti contre nous qui pleurons et qui nous repentons, ce
n’est pas qu’ils le soient ou l’aient jamais été, mais c’est nous,
malgré nous, qui sommes demeurés justes dans l’injustice même.