XVIII

Non, ce n’est point parce que les choses sont justes que Napoléon fut

puni de ses trois grandes injustices, et que nous serons punis des

nôtres d’une manière moins retentissante, mais non moins douloureuse. Ce

n’est point parce qu’il y a, «s’étendant aussi loin que la voûte des

cieux», une justice irrésistible et qu’il est impossible de séduire ou

d’égarer. C’est parce que l’esprit et le caractère de l’homme, tout son

être moral, en un mot, ne peut vivre et agir que dans la justice. Dès

qu’il en sort, il sort de son élément naturel, il est pour ainsi dire

transporté dans une planète qu’il ne connaît point, où le sol se dérobe

sous ses pas, où tout le déconcerte; car si l’intelligence la plus

humble se sent «chez elle» dans la justice et peut prédire sans peine

toutes les suites d’un acte juste, l’intelligence la plus profonde et la

plus perspicace est dépaysée dans l’injustice même qu’elle a créée, et

ne parvient jamais à prévoir la dixième partie de ses conséquences. Il

suffit que le génie tente de s’écarter du sentiment d’équité qui est au

cœur du simple paysan, pour qu’il ne sache plus où il se trouve; que

sera-ce quand il outrepassera les bornes de sa propre justice? Car la

justice qui s’élève à la suite de l’intelligence met des bornes

nouvelles autour de tout ce qu’elle découvre, en même temps qu’elle

raffermit les anciennes que l’instinct avait posées et les rend de plus

en plus infranchissables. Tout nous manque à la fois sitôt que nous

transgressons la ligne primitive de l’équité, un mensonge engendre cent

mensonges, et une trahison nous revient par mille trahisons. Tant que

nous sommes dans la justice, nous marchons dans la confiance, car il y a

des choses que les plus fourbes mêmes ne peuvent pas trahir; mais du

moment que nous entrons dans l’injustice, nous devons nous défier de nos

plus loyaux serviteurs, car il y a des choses auxquelles ils ne peuvent

point rester fidèles. Tout notre organisme moral est fait pour vivre

dans la justice, comme notre organisme physique est fait pour vivre dans

l’atmosphère de notre globe. Toutes nos facultés comptent sur elle bien

plus intimement que sur les lois de la gravitation, de la chaleur ou de

la lumière, et quand on les plonge dans l’injustice, on les plonge

réellement dans l’inconnu et dans l’hostilité. Tout en nous est fait en

vue de la justice, tout y va, tout nous y porte et tout s’y précipite,

au lieu qu’au fond de l’injustice nous luttons constamment contre nos

propres forces; et lorsqu’à l’heure du châtiment inévitable les choses,

le ciel, l’univers ou l’invisible révoltés nous semblent justes enfin,

en prenant parti contre nous qui pleurons et qui nous repentons, ce

n’est pas qu’ils le soient ou l’aient jamais été, mais c’est nous,

malgré nous, qui sommes demeurés justes dans l’injustice même.

Le temple enseveli · 第 24 / 111 题