Appliquons-nous à découvrir en nous l’action vraiment fatale du grand
mystère de la justice. Dans le cœur de celui qui commet une injustice se
joue un drame ineffaçable, qui est le drame par excellence de la nature
humaine, et ce drame est d’autant plus dangereux, d’autant plus funeste,
que l’homme est plus grand et qu’il sait plus de choses.
Un Napoléon a beau se dire, en ces minutes agitées, que la morale d’une
grande vie ne saurait être aussi simple que celle d’une vie ordinaire;
qu’une volonté active et forte a des prérogatives que ne possède pas une
volonté stagnante et faible; qu’on peut d’autant plus légitimement
négliger certains scrupules de conscience que ce n’est pas par ignorance
ou par faiblesse qu’on les néglige, mais parce qu’on les regarde de plus
haut que le commun des hommes, qu’on a un but grandiose et glorieux, et
que cette négligence passagère et volontaire est une victoire de
l’intelligence et de la force; qu’il n’y a aucun danger à faire le mal,
quand on sait qu’on le fait, et pourquoi. Tout cela ne trompe guère le
fond de notre nature. Un acte d’injustice ébranle toujours la confiance
qu’un être avait en soi et dans sa destinée. Il a renoncé à un moment
donné, et généralement des plus graves, à ne compter que sur soi, cela
ne s’oublie point, et désormais il ne se retrouvera plus tout entier. Il
a rendu confuse et probablement corrompu sa fortune en y introduisant
des puissances étrangères. Il a perdu le sentiment exact de sa
personnalité et de sa force. Il ne distingue plus nettement ce qu’il
doit à lui-même de ce qu’il emprunte sans cesse aux collaborateurs
pernicieux que sa défaillance appela. Il n’est plus le général qui ne
compte que des soldats disciplinés dans l’armée de ses pensées; il est
le chef illégitime qui n’a que des complices. Il a abandonné cette
dignité de l’homme qui ne veut d’autre gloire que celle à laquelle il ne
faut pas sourire tristement dans son cœur, comme on sourirait à une
femme infidèle, dans un amour ardent et malheureux.
L’homme réellement fort examine avec soin les louanges et les avantages
que ses actions lui ont acquis, et rejette en silence tout ce qui
dépasse une certaine ligne qu’il a tracée dans sa conscience. Il est
d’autant plus fort que cette ligne serre de plus près celle que la
vérité secrète qui vit au fond de toute chose y a tracée aussi. Un acte
d’injustice est presque toujours un aveu d’impuissance que l’on se fait
à soi-même, et il ne faut pas beaucoup d’aveux de ce genre pour révéler
à l’ennemi l’endroit le plus vulnérable d’une âme. Commettre une
injustice pour obtenir un peu de gloire ou pour sauver celle qu’on a,
c’est s’avouer qu’il n’est pas possible que l’on mérite ce qu’on désire
ou ce que l’on possède; c’est confesser que l’on ne peut loyalement
remplir le rôle qu’on a choisi. Malgré tout, on s’y veut maintenir, et
ce sont les erreurs, les fantômes et les mensonges qui entrent dans la
vie.
Enfin, après deux ou trois perfidies, deux ou trois trahisons, quelques
infidélités, un certain nombre de mensonges, d’abandons et de faiblesses
coupables, notre passé ne nous offre plus qu’un spectacle décourageant;
or, nous avons besoin que notre passé nous soutienne. C’est en lui que
nous nous connaissons réellement, c’est lui qui, dans nos doutes, vient
nous dire: «Puisque vous avez fait ceci, vous pourrez faire cela. Dans
ce danger, dans ce moment d’angoisse, vous n’avez pas désespéré, vous
avez eu foi en vous-même, et vous avez vaincu. Les circonstances sont
pareilles, gardez intacte votre foi, l’étoile sera fidèle.» Mais que
répondrons-nous lorsque notre passé n’ose plus nous parler qu’à voix
basse: «Vous n’avez réussi que grâce à l’injustice et au mensonge; par
conséquent, il vous faudra mentir, il vous faudra tromper encore»? Nul
homme n’aime à reporter ses regards sur une déloyauté, sur un abus de
confiance, sur une bassesse, sur une cruauté; et tout ce que nous ne
pouvons considérer d’un regard ferme, clair, paisible et satisfait, dans
nos jours qui ne sont plus, trouble et limite l’horizon que forment au
loin les jours qui ne sont pas encore. C’est en contemplant longuement
notre passé que notre œil acquiert la force indispensable pour sonder
l’avenir.