XVI

Je citais un jour l’exemple de Napoléon et de ses trois injustices les

plus criantes et les plus célèbres qui furent aussi les trois injustices

les plus funestes à sa fortune. Ce fut d’abord l’assassinat du duc

d’Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté

dans les fossés de Vincennes. Assassinat qui sema autour du dictateur

inique des haines désormais implacables et un désir de vengeance qui ne

désarma plus. Ce fut ensuite l’odieux guet-apens de Bayonne, où il

attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne

héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d’Espagne,

l’horrible guerre qui s’ensuivit, où s’engloutirent trois cent mille

hommes, toute l’énergie, toute la moralité, la plus grande partie du

prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et

toutes les destinées heureuses de l’Empire. Ce fut enfin l’effroyable et

inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa

fortune dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne.

Il y a, disais-je à ce propos, de très nombreuses causes à ces

catastrophes prodigieuses, mais en remontant lentement à travers toutes

les circonstances, à travers tous les accidents plus ou moins imprévus,

jusqu’à l’altération d’un caractère, jusqu’aux imprudences, aux

violences, aux folies et à l’enivrement d’un génie, jusqu’à la trahison

d’une fortune heureuse, n’est-ce pas l’ombre silencieuse de la justice

humaine méconnue que l’on croit voir debout près de la source du

malheur? Justice humaine qui n’a rien de bien surnaturel, rien de bien

mystérieux après tout, faite de revendications très explicables, de

mille petits faits très réels, d’innombrables abus, d’innombrables

mensonges, et nullement sortie, en un moment tragique, inopinée et tout

armée, comme la Minerve antique, du front formidable et décisif du

Destin. Il n’y a qu’une chose mystérieuse en tout ceci: c’est la

présence éternelle de la justice humaine; mais nous savons que la nature

de l’homme est très mystérieuse. Que ce mystère nous retienne en

attendant. Il est le plus certain, le plus profond, le plus salutaire.

C’est le seul qui ne paralysera jamais notre énergie bienfaisante. Et si

dans toute vie nous ne trouvons pas, comme dans celle de Napoléon, cette

ombre patiente et vigilante, si la justice n’est pas toujours aussi

active, aussi irrécusable, il n’en est pas moins utile de la signaler

dès qu’on l’aperçoit quelque part. En tout cas, elle fait naître un

doute et une interrogation qui donnent de meilleurs conseils qu’une

négation ou une affirmation gratuite, paresseuse et aveugle, telle que

nous nous en permettons si souvent, car, dans toutes les questions de ce

genre, il s’agit bien moins de prouver que de rendre attentif et

d’inspirer un certain respect courageux et grave pour tout ce qui

demeure encore inexplicable dans les actions des hommes, dans leur

enchaînement à des lois qui semblent générales, et dans leurs

conséquences.

Le temple enseveli · 第 22 / 111 题