Je citais un jour l’exemple de Napoléon et de ses trois injustices les
plus criantes et les plus célèbres qui furent aussi les trois injustices
les plus funestes à sa fortune. Ce fut d’abord l’assassinat du duc
d’Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté
dans les fossés de Vincennes. Assassinat qui sema autour du dictateur
inique des haines désormais implacables et un désir de vengeance qui ne
désarma plus. Ce fut ensuite l’odieux guet-apens de Bayonne, où il
attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne
héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d’Espagne,
l’horrible guerre qui s’ensuivit, où s’engloutirent trois cent mille
hommes, toute l’énergie, toute la moralité, la plus grande partie du
prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et
toutes les destinées heureuses de l’Empire. Ce fut enfin l’effroyable et
inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa
fortune dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne.
Il y a, disais-je à ce propos, de très nombreuses causes à ces
catastrophes prodigieuses, mais en remontant lentement à travers toutes
les circonstances, à travers tous les accidents plus ou moins imprévus,
jusqu’à l’altération d’un caractère, jusqu’aux imprudences, aux
violences, aux folies et à l’enivrement d’un génie, jusqu’à la trahison
d’une fortune heureuse, n’est-ce pas l’ombre silencieuse de la justice
humaine méconnue que l’on croit voir debout près de la source du
malheur? Justice humaine qui n’a rien de bien surnaturel, rien de bien
mystérieux après tout, faite de revendications très explicables, de
mille petits faits très réels, d’innombrables abus, d’innombrables
mensonges, et nullement sortie, en un moment tragique, inopinée et tout
armée, comme la Minerve antique, du front formidable et décisif du
Destin. Il n’y a qu’une chose mystérieuse en tout ceci: c’est la
présence éternelle de la justice humaine; mais nous savons que la nature
de l’homme est très mystérieuse. Que ce mystère nous retienne en
attendant. Il est le plus certain, le plus profond, le plus salutaire.
C’est le seul qui ne paralysera jamais notre énergie bienfaisante. Et si
dans toute vie nous ne trouvons pas, comme dans celle de Napoléon, cette
ombre patiente et vigilante, si la justice n’est pas toujours aussi
active, aussi irrécusable, il n’en est pas moins utile de la signaler
dès qu’on l’aperçoit quelque part. En tout cas, elle fait naître un
doute et une interrogation qui donnent de meilleurs conseils qu’une
négation ou une affirmation gratuite, paresseuse et aveugle, telle que
nous nous en permettons si souvent, car, dans toutes les questions de ce
genre, il s’agit bien moins de prouver que de rendre attentif et
d’inspirer un certain respect courageux et grave pour tout ce qui
demeure encore inexplicable dans les actions des hommes, dans leur
enchaînement à des lois qui semblent générales, et dans leurs
conséquences.