La somme de justice que nous trouvons malgré tout dans la nature, ce
n’est pas de la nature qu’elle provient, mais de nous seuls, qui la
mettons à notre insu dans la nature, en nous mêlant aux choses, en les
animant et en nous en servant. Dans notre vie, il n’y a pas seulement le
coup de foudre, l’accident ou la maladie, qui, quelles que soient nos
pensées, nous frappe à l’improviste, de droite ou de gauche, sans raison
apparente. Il y a d’autres cas, et bien plus nombreux, où nous agissons
directement sur les objets et sur les êtres qui nous entourent, où nous
les pénétrons de notre personnalité, où les forces de la nature
deviennent les instruments de nos pensées; et quand nos pensées sont
injustes, elles abusent de ces forces, provoquent nécessairement des
représailles et appellent le châtiment et le malheur. Mais la réaction
morale n’est pas dans la nature; elle sort de nos propres pensées ou des
pensées des autres hommes. Ce n’est pas dans les choses, c’est en nous
que se trouve la justice des choses. C’est notre état moral qui modifie
notre conduite envers le monde extérieur, et nous met en guerre avec
lui, parce que nous sommes en guerre avec nous-mêmes, avec les lois
essentielles de notre esprit et de notre cœur. La justice ou l’injustice
de notre intention n’a aucune influence sur l’attitude de la nature à
notre égard; mais elle en a une presque toujours décisive sur notre
attitude à l’égard de la nature. Ici, comme lorsqu’il était question de
la justice sociale, nous attribuons à l’univers ou à un principe
inintelligible et fatal un rôle que nous jouons nous-mêmes; et quand
nous disons que la justice, la nature, le ciel ou les choses nous
punissent, se révoltent et se vengent, c’est en réalité l’homme qui
punit l’homme à travers les choses, la nature humaine qui se révolte, et
la justice humaine qui se venge.