Dès lors, il nous sera possible de répondre à plus d’une question
inquiétante sur la répartition souvent très équitable des peines et des
récompenses parmi les hommes. Et il ne s’agit pas seulement des peines
et des récompenses intérieures et morales, mais encore de celles qui
sont visibles et parfaitement matérielles. Ce n’est pas absolument sans
raison que l’humanité croit depuis son origine que la justice imprègne
et anime pour ainsi dire tous les objets du monde où nous vivons. Pour
expliquer cette croyance, il ne suffit pas de constater que nos grandes
lois morales ont été forcément adaptées aux grandes lois de la vie de la
matière. Il y a autre chose. Tout ne se borne pas, dans toutes les
circonstances, à un simple rapport de cause à effet entre la
transgression et le châtiment. Souvent aussi on y découvre un élément
moral, et, bien que les choses ne l’y aient pas mis, bien qu’il n’ait
été créé que par nous, il n’en est pas moins réel et puissant. S’il n’y
a pas de justice physique proprement dite, s’il y a une justice
psychologique tout intérieure et dont nous parlerons bientôt, il y a
aussi une justice psychologique qui est en relation constante avec le
monde physique; et c’est cette justice que nous attribuons à l’on ne
sait quel principe invisible et universel. Nous avons tort de prêter à
la nature des intentions morales, et d’agir sous l’empire de la crainte
du châtiment ou de l’espoir de la récompense qu’elle nous réserve. Mais
cela ne veut pas dire que même matériellement il n’y ait pas de
récompense pour le bien, ni de châtiment pour le mal. Il y en a
incontestablement, mais ils ne viennent pas d’où nous croyons; et en
croyant qu’ils viennent d’un lieu inabordable, qu’ils nous dominent,
nous jugent et nous dispensent par conséquent de nous juger nous-mêmes,
nous commettons l’erreur la plus dangereuse, car aucune n’influe
davantage sur notre manière de nous défendre contre le malheur et
d’aller à la conquête légitime du bonheur.