XIII

Où était situé le mystère de la justice? Il remplissait le monde. Tantôt

il se trouvait dans les mains des dieux, tantôt il enveloppait et

dominait les dieux même. On l’avait mis partout excepté dans l’homme. Il

occupait les cieux, animait les rochers, l’atmosphère et les mers,

peuplait un univers inaccessible. On interroge enfin ses retraites

imaginaires, on ébranle son trône de nuages, on le presse, on l’examine;

il s’évanouit, et, au moment où nous croyons qu’il n’est plus, voici

qu’il reparaît et se redresse au fond de notre cœur. Et c’est encore un

mystère qui se rapproche de l’homme et se résorbe en lui. Car nous

devenons presque toujours le dernier refuge et la véritable demeure des

mystères que nous voulions anéantir. C’est en nous qu’ils retrouvent

enfin le foyer qu’ils avaient abandonné pour parcourir l’espace dans le

premier délire de leur jeunesse; et c’est en nous aussi que nous devons

prendre l’habitude de les rejoindre, et de les interroger. Il est en

effet aussi admirable, aussi inexplicable que l’homme ait dans son cœur

un immuable instinct de justice, qu’il était admirable et inexplicable

que les dieux ou les forces de l’univers fussent justes. Il est aussi

difficile de rendre compte de l’essence de notre mémoire, de notre

volonté, de notre intelligence, qu’il était difficile de rendre compte

de la mémoire, de la volonté et de l’intelligence des puissances

invisibles ou des lois de la nature; et si c’est l’inconnu ou

l’inconnaissable qu’il nous faut pour ennoblir notre curiosité, si nous

avons besoin de l’infini et du mystère pour entretenir notre ardeur,

nous ne perdrons pas un seul des affluents de l’inconnu ou de

l’inconnaissable en ramenant enfin le grand fleuve dans son lit

primitif; nous ne fermerons pas une seule des routes de l’infini, nous

n’amoindrirons pas d’une ligne le plus contesté des mystères véritables.

Ce qu’on enlève aux cieux se retrouve dans le cœur de l’homme. Mais

mystère pour mystère, préférons celui qui est certain à celui qui est

douteux, celui qui est proche à celui qui est loin, celui qui est en

nous et qui nous appartient à celui qui était hors de nous et qui avait

sur nous une influence très funeste. Mystère pour mystère,

n’interrogeons plus les messagers, mais le souverain qui les envoyait;

n’interrogeons plus ceux qui fuyaient en silence aux premières

questions, mais notre propre cœur, qui renferme en même temps la

question et la réponse, et qui peut-être un jour se souviendra de

celle-ci.

Le temple enseveli · 第 19 / 111 题