Où était situé le mystère de la justice? Il remplissait le monde. Tantôt
il se trouvait dans les mains des dieux, tantôt il enveloppait et
dominait les dieux même. On l’avait mis partout excepté dans l’homme. Il
occupait les cieux, animait les rochers, l’atmosphère et les mers,
peuplait un univers inaccessible. On interroge enfin ses retraites
imaginaires, on ébranle son trône de nuages, on le presse, on l’examine;
il s’évanouit, et, au moment où nous croyons qu’il n’est plus, voici
qu’il reparaît et se redresse au fond de notre cœur. Et c’est encore un
mystère qui se rapproche de l’homme et se résorbe en lui. Car nous
devenons presque toujours le dernier refuge et la véritable demeure des
mystères que nous voulions anéantir. C’est en nous qu’ils retrouvent
enfin le foyer qu’ils avaient abandonné pour parcourir l’espace dans le
premier délire de leur jeunesse; et c’est en nous aussi que nous devons
prendre l’habitude de les rejoindre, et de les interroger. Il est en
effet aussi admirable, aussi inexplicable que l’homme ait dans son cœur
un immuable instinct de justice, qu’il était admirable et inexplicable
que les dieux ou les forces de l’univers fussent justes. Il est aussi
difficile de rendre compte de l’essence de notre mémoire, de notre
volonté, de notre intelligence, qu’il était difficile de rendre compte
de la mémoire, de la volonté et de l’intelligence des puissances
invisibles ou des lois de la nature; et si c’est l’inconnu ou
l’inconnaissable qu’il nous faut pour ennoblir notre curiosité, si nous
avons besoin de l’infini et du mystère pour entretenir notre ardeur,
nous ne perdrons pas un seul des affluents de l’inconnu ou de
l’inconnaissable en ramenant enfin le grand fleuve dans son lit
primitif; nous ne fermerons pas une seule des routes de l’infini, nous
n’amoindrirons pas d’une ligne le plus contesté des mystères véritables.
Ce qu’on enlève aux cieux se retrouve dans le cœur de l’homme. Mais
mystère pour mystère, préférons celui qui est certain à celui qui est
douteux, celui qui est proche à celui qui est loin, celui qui est en
nous et qui nous appartient à celui qui était hors de nous et qui avait
sur nous une influence très funeste. Mystère pour mystère,
n’interrogeons plus les messagers, mais le souverain qui les envoyait;
n’interrogeons plus ceux qui fuyaient en silence aux premières
questions, mais notre propre cœur, qui renferme en même temps la
question et la réponse, et qui peut-être un jour se souviendra de
celle-ci.