Cette dernière part, cette part inactive diminue chaque jour. Non pas
que le mystère de la justice disparaisse. Il est bien rare qu’un mystère
disparaisse; d’ordinaire il ne fait que changer de place. Mais il est
souvent très important, très désirable qu’on parvienne à le changer de
place. D’un certain point de vue, tout le progrès de la pensée humaine
se réduit à deux ou trois changements de ce genre; à avoir délogé deux
ou trois mystères d’un lieu où ils faisaient du mal, pour les
transporter dans un autre où ils deviennent inoffensifs, où ils peuvent
faire du bien. Parfois même, sans que le mystère change de place, il
suffit qu’on réussisse à lui donner un autre nom. Ce qui s’appelait «les
dieux», aujourd’hui on l’appelle «la vie». Et si la vie est aussi
inexplicable que les dieux, nous y avons du moins gagné que personne n’a
le droit de parler ou de nuire en son nom. Le but de la pensée humaine
n’est probablement pas de détruire le mystère ou de l’amoindrir. Cela ne
semble pas possible. On peut croire qu’il y aura toujours la même
quantité de mystère autour de ce monde, attendu que le propre de ce
monde, en même temps que le propre du mystère, est d’être infini. Mais
la pensée honnêtement humaine veut déterminer avant tout la situation
des mystères véritables et irréductibles. Elle veut arracher à ces
mystères tout ce qui ne leur appartient pas, tout ce qui n’en fait pas
partie, tout ce que nos erreurs, nos terreurs et nos mensonges y ont
ajouté. Et à mesure que tombent les mystères artificiels, elle voit
s’élargir l’océan du mystère réel, qui est le mystère de la vie, de son
but et de son origine, le mystère de sa propre existence, le mystère
qu’on a appelé «l’accident primitif» ou «l’essence peut-être
inconnaissable de la réalité».