XII

Cette dernière part, cette part inactive diminue chaque jour. Non pas

que le mystère de la justice disparaisse. Il est bien rare qu’un mystère

disparaisse; d’ordinaire il ne fait que changer de place. Mais il est

souvent très important, très désirable qu’on parvienne à le changer de

place. D’un certain point de vue, tout le progrès de la pensée humaine

se réduit à deux ou trois changements de ce genre; à avoir délogé deux

ou trois mystères d’un lieu où ils faisaient du mal, pour les

transporter dans un autre où ils deviennent inoffensifs, où ils peuvent

faire du bien. Parfois même, sans que le mystère change de place, il

suffit qu’on réussisse à lui donner un autre nom. Ce qui s’appelait «les

dieux», aujourd’hui on l’appelle «la vie». Et si la vie est aussi

inexplicable que les dieux, nous y avons du moins gagné que personne n’a

le droit de parler ou de nuire en son nom. Le but de la pensée humaine

n’est probablement pas de détruire le mystère ou de l’amoindrir. Cela ne

semble pas possible. On peut croire qu’il y aura toujours la même

quantité de mystère autour de ce monde, attendu que le propre de ce

monde, en même temps que le propre du mystère, est d’être infini. Mais

la pensée honnêtement humaine veut déterminer avant tout la situation

des mystères véritables et irréductibles. Elle veut arracher à ces

mystères tout ce qui ne leur appartient pas, tout ce qui n’en fait pas

partie, tout ce que nos erreurs, nos terreurs et nos mensonges y ont

ajouté. Et à mesure que tombent les mystères artificiels, elle voit

s’élargir l’océan du mystère réel, qui est le mystère de la vie, de son

but et de son origine, le mystère de sa propre existence, le mystère

qu’on a appelé «l’accident primitif» ou «l’essence peut-être

inconnaissable de la réalité».

Le temple enseveli · 第 18 / 111 题