IX

«Tout se paie», disons-nous. Oui, au fond de notre cœur et dans le

domaine humain tout se paie selon la justice en monnaie de bonheur ou de

malheur intime. Hors de nous, dans l’univers qui nous enveloppe, tout se

paie également, mais le bonheur ou le malheur ne passe plus par les

mains de la même intendante. Il est distribué d’autre façon et pour

d’autres motifs, en vertu d’autres lois. Ce n’est plus la justice de la

conscience qui préside; c’est la logique de la nature ignorante de notre

morale. Il y a en nous un esprit qui ne pèse que les intentions; il y a

hors de nous une puissance qui ne pèse que les faits. Nous nous

persuadons qu’ils agissent de concert. Mais, en réalité, si l’esprit

jette souvent un regard du côté de la puissance, la puissance ignore

l’esprit aussi totalement qu’un homme qui pèse de la houille dans

l’Europe du nord ignore l’existence d’un autre homme qui pèse des

diamants dans l’Afrique australe. Nous mêlons constamment notre

sentiment de justice à cette logique amorale; et c’est la source de la

plupart de nos erreurs.

X

Au reste, nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de l’indifférence

de l’univers et à la déclarer monstrueuse et incompréhensible. Nous

n’avons pas le droit de nous étonner d’une injustice à laquelle nous

prenons une part très active. Il n’y a, il est vrai, nulle trace de

justice dans les accidents, dans les maladies, ni dans la plupart des

hasards de la vie extérieure qui frappent aveuglément le bon et le

méchant, le traître et le héros, la sœur de charité et l’empoisonneuse.

Mais nous rangeons volontiers sous la rubrique: «Injustice de l’Univers»

un grand nombre d’injustices exclusivement humaines et infiniment plus

fréquentes et plus meurtrières que la tempête, la maladie et l’incendie.

Je ne parle pas de la guerre; on pourrait m’objecter qu’on l’attribue

moins à la nature qu’à la volonté des peuples ou des rois. Mais la

pauvreté, par exemple, que nous mettons encore au nombre des maux

irresponsables, au même titre que la peste ou le naufrage, la pauvreté

avec ses douleurs écrasantes et ses déchéances héréditaires, combien de

fois n’est-elle pas imputable à l’injustice de notre état social qui

n’est que le total des injustices de l’homme? Pourquoi, au spectacle

d’une misère imméritée, cherchons-nous dans le ciel un juge ou une cause

impénétrable, comme s’il s’agissait d’un coup de foudre? Oublions-nous

qu’ici nous nous trouvons dans la partie la mieux connue et la plus sûre

de notre domaine et que c’est nous qui organisons la misère et la

distribuons aussi arbitrairement, au point de vue moral, que le feu

distribue ses ravages et la maladie ses souffrances? Est-il raisonnable

de nous étonner que l’océan ne tienne pas compte de l’état d’âme de sa

victime, alors que nous, qui avons une âme, c’est-à-dire l’organe par

excellence de la justice, nous ne tenons pas compte de l’innocence de

milliers de misérables qui sont nos victimes? Est-ce une excuse

suffisante que d’éloigner de nos soucis quotidiens, pour en faire une

force fatale, une force qui est tout entière dans nos mains? En vérité,

nous sommes d’étranges juges et d’étranges amants d’une justice idéale!

Nous frémissons d’un bout du monde à l’autre, devant une erreur

judiciaire, mais l’erreur qui condamne à la misère les trois quarts de

nos frères, et qui est aussi purement humaine que l’erreur d’un

tribunal, nous l’attribuons à je ne sais quelle puissance inaccessible

et implacable. Que l’enfant d’un brave homme de notre voisinage naisse

aveugle, idiot ou contrefait, nous irons chercher n’importe où, jusque

dans les ténèbres d’une religion que nous ne pratiquons plus, un dieu

quelconque pour interroger sa pensée; mais si l’enfant naît pauvre, ce

qui d’habitude, non moins que l’infirmité la plus grave, rabaisse de

plusieurs degrés la destinée d’un être, nous ne songerons pas à poser

une seule question au Dieu qui est partout où nous sommes, puisqu’il

n’est fait que de nos volontés. Avant de désirer un juge idéal il serait

nécessaire d’épurer nos idées, car ce juge participera des tares de ces

idées. Avant de nous plaindre de l’indifférence de la nature et d’y

chercher une équité qui n’y est point, il serait sage d’attaquer, dans

nos régions humaines, une iniquité qui s’y trouve, et quand elle ne s’y

trouvera plus, la part réservée aux injustices du hasard paraîtra

probablement réduite de deux tiers. Elle sera, en tout cas, plus

diminuée que si nous avions rendu l’orage raisonnable, le volcan

perspicace, l’avalanche avisée, le froid et le chaud circonspects, la

maladie judicieuse, la mer intelligente et attentive à nos vertus et à

nos intentions secrètes. Il y a, en effet, beaucoup plus de pauvres que

de naufragés ou de victimes d’accidents matériels, et beaucoup plus de

maladies dues à la misère qu’aux caprices de notre organisme, ou à

l’hostilité des éléments.

Le temple enseveli · 第 16 / 111 题