«Tout se paie», disons-nous. Oui, au fond de notre cœur et dans le
domaine humain tout se paie selon la justice en monnaie de bonheur ou de
malheur intime. Hors de nous, dans l’univers qui nous enveloppe, tout se
paie également, mais le bonheur ou le malheur ne passe plus par les
mains de la même intendante. Il est distribué d’autre façon et pour
d’autres motifs, en vertu d’autres lois. Ce n’est plus la justice de la
conscience qui préside; c’est la logique de la nature ignorante de notre
morale. Il y a en nous un esprit qui ne pèse que les intentions; il y a
hors de nous une puissance qui ne pèse que les faits. Nous nous
persuadons qu’ils agissent de concert. Mais, en réalité, si l’esprit
jette souvent un regard du côté de la puissance, la puissance ignore
l’esprit aussi totalement qu’un homme qui pèse de la houille dans
l’Europe du nord ignore l’existence d’un autre homme qui pèse des
diamants dans l’Afrique australe. Nous mêlons constamment notre
sentiment de justice à cette logique amorale; et c’est la source de la
plupart de nos erreurs.
X
Au reste, nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de l’indifférence
de l’univers et à la déclarer monstrueuse et incompréhensible. Nous
n’avons pas le droit de nous étonner d’une injustice à laquelle nous
prenons une part très active. Il n’y a, il est vrai, nulle trace de
justice dans les accidents, dans les maladies, ni dans la plupart des
hasards de la vie extérieure qui frappent aveuglément le bon et le
méchant, le traître et le héros, la sœur de charité et l’empoisonneuse.
Mais nous rangeons volontiers sous la rubrique: «Injustice de l’Univers»
un grand nombre d’injustices exclusivement humaines et infiniment plus
fréquentes et plus meurtrières que la tempête, la maladie et l’incendie.
Je ne parle pas de la guerre; on pourrait m’objecter qu’on l’attribue
moins à la nature qu’à la volonté des peuples ou des rois. Mais la
pauvreté, par exemple, que nous mettons encore au nombre des maux
irresponsables, au même titre que la peste ou le naufrage, la pauvreté
avec ses douleurs écrasantes et ses déchéances héréditaires, combien de
fois n’est-elle pas imputable à l’injustice de notre état social qui
n’est que le total des injustices de l’homme? Pourquoi, au spectacle
d’une misère imméritée, cherchons-nous dans le ciel un juge ou une cause
impénétrable, comme s’il s’agissait d’un coup de foudre? Oublions-nous
qu’ici nous nous trouvons dans la partie la mieux connue et la plus sûre
de notre domaine et que c’est nous qui organisons la misère et la
distribuons aussi arbitrairement, au point de vue moral, que le feu
distribue ses ravages et la maladie ses souffrances? Est-il raisonnable
de nous étonner que l’océan ne tienne pas compte de l’état d’âme de sa
victime, alors que nous, qui avons une âme, c’est-à-dire l’organe par
excellence de la justice, nous ne tenons pas compte de l’innocence de
milliers de misérables qui sont nos victimes? Est-ce une excuse
suffisante que d’éloigner de nos soucis quotidiens, pour en faire une
force fatale, une force qui est tout entière dans nos mains? En vérité,
nous sommes d’étranges juges et d’étranges amants d’une justice idéale!
Nous frémissons d’un bout du monde à l’autre, devant une erreur
judiciaire, mais l’erreur qui condamne à la misère les trois quarts de
nos frères, et qui est aussi purement humaine que l’erreur d’un
tribunal, nous l’attribuons à je ne sais quelle puissance inaccessible
et implacable. Que l’enfant d’un brave homme de notre voisinage naisse
aveugle, idiot ou contrefait, nous irons chercher n’importe où, jusque
dans les ténèbres d’une religion que nous ne pratiquons plus, un dieu
quelconque pour interroger sa pensée; mais si l’enfant naît pauvre, ce
qui d’habitude, non moins que l’infirmité la plus grave, rabaisse de
plusieurs degrés la destinée d’un être, nous ne songerons pas à poser
une seule question au Dieu qui est partout où nous sommes, puisqu’il
n’est fait que de nos volontés. Avant de désirer un juge idéal il serait
nécessaire d’épurer nos idées, car ce juge participera des tares de ces
idées. Avant de nous plaindre de l’indifférence de la nature et d’y
chercher une équité qui n’y est point, il serait sage d’attaquer, dans
nos régions humaines, une iniquité qui s’y trouve, et quand elle ne s’y
trouvera plus, la part réservée aux injustices du hasard paraîtra
probablement réduite de deux tiers. Elle sera, en tout cas, plus
diminuée que si nous avions rendu l’orage raisonnable, le volcan
perspicace, l’avalanche avisée, le froid et le chaud circonspects, la
maladie judicieuse, la mer intelligente et attentive à nos vertus et à
nos intentions secrètes. Il y a, en effet, beaucoup plus de pauvres que
de naufragés ou de victimes d’accidents matériels, et beaucoup plus de
maladies dues à la misère qu’aux caprices de notre organisme, ou à
l’hostilité des éléments.