VIII

J’imagine qu’il paraîtra inutile à ceux qui ne croient pas à l’existence

d’un Juge souverain d’examiner aussi gravement cette idée inadmissible

de la justice des choses. Oui, présentée de la sorte, telle qu’elle est

dans la réalité et mise pour ainsi dire «au pied du mur», elle devient,

en effet, inadmissible. Mais dans notre vie de tous les jours nous

n’avons pas coutume de nous la représenter de cette façon. En voyant le

crime malheureux, la prospérité mal acquise qui finit dans la ruine, la

débauche misérable, la méchanceté punie, l’agression inique, un moment

triomphante et bientôt désastreuse, nous confondons sans cesse l’effet

physique avec la cause morale; et bien que nous ne croyions point à

l’existence d’un Juge, nous en arrivons presque tous à vivre, avec plus

ou moins d’abandon, sur je ne sais quelle foi informe à la justice des

choses. Et lors même qu’à l’état de raison et d’observation froides nous

aurions éprouvé que cette justice n’existe pas, il suffit qu’un

événement nous touche de plus près, il suffit parfois de deux ou trois

coïncidences plus sensibles, pour que cette conviction croule dans notre

cœur, sinon dans notre esprit. Malgré notre raison, malgré notre

expérience, un rien réveille en nous l’ancêtre qui était persuadé que

les étoiles ne brillaient à leur place éternelle que pour prédire et

approuver une blessure qu’il ferait à son ennemi sur le champ de

bataille, une parole qu’il prononcerait dans l’assemblée des chefs, une

intrigue heureuse qu’il nouerait autour du gynécée. Nous aussi, nous

divinisons nos sentiments selon notre intérêt, mais, comme les dieux

n’ont plus de nom, nous les divinisons d’une manière moins précise et

moins sincère, et c’est la seule différence. Quand les Grecs,

impuissants devant Troie, ont besoin d’un secours et d’un signe

frappants, ils vont arracher à Philoctète l’arc et les flèches

d’Hercule, et l’abandonnent ensuite, nu, malade et sans armes, dans une

île déserte; et c’est la Justice mystérieuse plus haute que la justice

humaine, et c’est l’ordre des dieux. Et nous, quand une iniquité nous

semble utile, c’est au nom de la race future, au nom de l’humanité, au

nom de la patrie que nous la réclamons. Et, d’un autre côté, lorsqu’un

grand malheur nous atteint, il n’y a plus de justice, il n’y a plus de

dieux; mais s’il frappe notre ennemi, l’univers se repeuple à l’instant

de juges invisibles; et si c’est un bonheur inespéré et disproportionné

à nos mérites qui nous advient, nous nous imaginons sans peine qu’il y

avait en nous des vertus si cachées que nous les ignorions nous-mêmes,

et nous sommes plus heureux qu’on les ait découvertes que du bonheur

même qu’elles nous ont attiré.

Le temple enseveli · 第 15 / 111 题