J’imagine qu’il paraîtra inutile à ceux qui ne croient pas à l’existence
d’un Juge souverain d’examiner aussi gravement cette idée inadmissible
de la justice des choses. Oui, présentée de la sorte, telle qu’elle est
dans la réalité et mise pour ainsi dire «au pied du mur», elle devient,
en effet, inadmissible. Mais dans notre vie de tous les jours nous
n’avons pas coutume de nous la représenter de cette façon. En voyant le
crime malheureux, la prospérité mal acquise qui finit dans la ruine, la
débauche misérable, la méchanceté punie, l’agression inique, un moment
triomphante et bientôt désastreuse, nous confondons sans cesse l’effet
physique avec la cause morale; et bien que nous ne croyions point à
l’existence d’un Juge, nous en arrivons presque tous à vivre, avec plus
ou moins d’abandon, sur je ne sais quelle foi informe à la justice des
choses. Et lors même qu’à l’état de raison et d’observation froides nous
aurions éprouvé que cette justice n’existe pas, il suffit qu’un
événement nous touche de plus près, il suffit parfois de deux ou trois
coïncidences plus sensibles, pour que cette conviction croule dans notre
cœur, sinon dans notre esprit. Malgré notre raison, malgré notre
expérience, un rien réveille en nous l’ancêtre qui était persuadé que
les étoiles ne brillaient à leur place éternelle que pour prédire et
approuver une blessure qu’il ferait à son ennemi sur le champ de
bataille, une parole qu’il prononcerait dans l’assemblée des chefs, une
intrigue heureuse qu’il nouerait autour du gynécée. Nous aussi, nous
divinisons nos sentiments selon notre intérêt, mais, comme les dieux
n’ont plus de nom, nous les divinisons d’une manière moins précise et
moins sincère, et c’est la seule différence. Quand les Grecs,
impuissants devant Troie, ont besoin d’un secours et d’un signe
frappants, ils vont arracher à Philoctète l’arc et les flèches
d’Hercule, et l’abandonnent ensuite, nu, malade et sans armes, dans une
île déserte; et c’est la Justice mystérieuse plus haute que la justice
humaine, et c’est l’ordre des dieux. Et nous, quand une iniquité nous
semble utile, c’est au nom de la race future, au nom de l’humanité, au
nom de la patrie que nous la réclamons. Et, d’un autre côté, lorsqu’un
grand malheur nous atteint, il n’y a plus de justice, il n’y a plus de
dieux; mais s’il frappe notre ennemi, l’univers se repeuple à l’instant
de juges invisibles; et si c’est un bonheur inespéré et disproportionné
à nos mérites qui nous advient, nous nous imaginons sans peine qu’il y
avait en nous des vertus si cachées que nous les ignorions nous-mêmes,
et nous sommes plus heureux qu’on les ait découvertes que du bonheur
même qu’elles nous ont attiré.