Cette idée, qui dort au fond des moins mystiques et des moins crédules,
est-elle salutaire? Cette partie de notre morale n’est-elle pas posée
comme un insecte sur un rocher qui tombe, et qui, durant la chute,
s’imagine que le rocher ne se déplace que pour le soutenir? Existe-t-il
des erreurs et des mensonges qu’il faille encourager? Peut-être y en
eut-il qui furent un moment bienfaisants; mais, leurs bienfaits passés,
ne s’est-on pas retrouvé en face de la vérité, et n’a-t-on pas dû lui
faire le sacrifice qu’on avait différé? Était-il nécessaire d’attendre
que l’illusion ou le mensonge qui paraissaient nous faire du bien
commençassent à nous faire du mal, ou retardassent tout au moins
l’accord indispensable entre la réalité bien sentie et la manière de
l’interpréter, d’en profiter ou de l’accepter? Qu’était-ce que le droit
divin des rois, l’infaillibilité de l’Église et les récompenses
d’outre-tombe, sinon des illusions qui attendirent longtemps que la
raison les sacrifiât? Qu’a-t-on gagné en ne les sacrifiant pas tout de
suite? Un peu de paix trompeuse, quelques consolations parfois funestes,
quelques espérances inactives. Mais on a perdu bien des jours; et
l’humanité, qui veut connaître enfin la vérité, et qui a trouvé dans
cette recherche une raison d’être qui remplace toutes les autres,
a-t-elle beaucoup de temps à perdre? Il est certain que rien ne lui en
fait perdre davantage, car rien n’est plus vivace, plus habile à changer
de forme, qu’une illusion déjà déracinée.
Mais qu’importe, dira-t-on, que l’homme fasse telle chose qui est juste,
parce qu’il est persuadé que Dieu le regarde, ou parce qu’il s’imagine
qu’il y a une sorte de justice dans l’univers, ou simplement, enfin,
parce que cette chose lui paraît juste dans sa conscience? Au contraire,
cela importe par-dessus tout. Il y a là trois hommes différents. Le
premier, que Dieu regarde, fera plus d’une chose injuste, car il n’y eut
pas de Dieu qui n’ait voulu beaucoup de choses injustes. Le deuxième
n’agira pas toujours comme le troisième, et le troisième est l’homme
véritable que le moraliste doit interroger, car il survivra seul aux
deux autres. Il est plus intéressant pour le moraliste d’essayer de
prévoir de quelle manière l’homme se conduira dans la vérité,
c’est-à-dire dans son élément naturel, que d’examiner de quelle façon il
se comporte dans l’erreur.