VII

Cette idée, qui dort au fond des moins mystiques et des moins crédules,

est-elle salutaire? Cette partie de notre morale n’est-elle pas posée

comme un insecte sur un rocher qui tombe, et qui, durant la chute,

s’imagine que le rocher ne se déplace que pour le soutenir? Existe-t-il

des erreurs et des mensonges qu’il faille encourager? Peut-être y en

eut-il qui furent un moment bienfaisants; mais, leurs bienfaits passés,

ne s’est-on pas retrouvé en face de la vérité, et n’a-t-on pas dû lui

faire le sacrifice qu’on avait différé? Était-il nécessaire d’attendre

que l’illusion ou le mensonge qui paraissaient nous faire du bien

commençassent à nous faire du mal, ou retardassent tout au moins

l’accord indispensable entre la réalité bien sentie et la manière de

l’interpréter, d’en profiter ou de l’accepter? Qu’était-ce que le droit

divin des rois, l’infaillibilité de l’Église et les récompenses

d’outre-tombe, sinon des illusions qui attendirent longtemps que la

raison les sacrifiât? Qu’a-t-on gagné en ne les sacrifiant pas tout de

suite? Un peu de paix trompeuse, quelques consolations parfois funestes,

quelques espérances inactives. Mais on a perdu bien des jours; et

l’humanité, qui veut connaître enfin la vérité, et qui a trouvé dans

cette recherche une raison d’être qui remplace toutes les autres,

a-t-elle beaucoup de temps à perdre? Il est certain que rien ne lui en

fait perdre davantage, car rien n’est plus vivace, plus habile à changer

de forme, qu’une illusion déjà déracinée.

Mais qu’importe, dira-t-on, que l’homme fasse telle chose qui est juste,

parce qu’il est persuadé que Dieu le regarde, ou parce qu’il s’imagine

qu’il y a une sorte de justice dans l’univers, ou simplement, enfin,

parce que cette chose lui paraît juste dans sa conscience? Au contraire,

cela importe par-dessus tout. Il y a là trois hommes différents. Le

premier, que Dieu regarde, fera plus d’une chose injuste, car il n’y eut

pas de Dieu qui n’ait voulu beaucoup de choses injustes. Le deuxième

n’agira pas toujours comme le troisième, et le troisième est l’homme

véritable que le moraliste doit interroger, car il survivra seul aux

deux autres. Il est plus intéressant pour le moraliste d’essayer de

prévoir de quelle manière l’homme se conduira dans la vérité,

c’est-à-dire dans son élément naturel, que d’examiner de quelle façon il

se comporte dans l’erreur.

Le temple enseveli · 第 14 / 111 题