IV

Prenons une autre forme de cette justice physique: l’hérédité. Nous y

retrouvons la même ignorance des causes morales, la même indifférence.

Ce serait, il faut en convenir, une justice étrange qui ferait retomber

sur le fils et sur l’arrière-petit-fils le poids d’une faute commise par

le père ou le bisaïeul. Mais elle ne serait pas contraire à la morale

humaine, l’homme l’admettrait sans peine; elle paraîtrait même

naturelle, grandiose, passionnante. Elle prolongerait indéfiniment notre

individualité, notre conscience et notre existence, et, à ce point de

vue, elle s’accorderait avec un grand nombre de faits qu’on ne peut

guère contester, et qui prouvent que nous ne sommes pas des êtres

exclusivement bornés à nous-mêmes, mais que nous avons plus d’un rapport

subtil et encore incomplètement connu avec tout ce qui nous entoure,

tout ce qui nous précède et nous suit dans la vie.

Mais si cela est vrai à certains égards, cela ne l’est point en ce qui

concerne la justice de l’hérédité physique. L’hérédité physique ne tient

aucun compte des causes morales de l’acte dont les descendants paient

les conséquences. Il y a, entre ce qu’a fait le père qui a compromis sa

santé, et ce que souffre le fils, un lien physique, mais les intentions,

les mobiles du père, mobiles peut-être coupables, peut-être héroïques,

n’auront aucune influence sur les souffrances que le fils doit subir.

Ajoutons que le champ de la prétendue justice de l’hérédité physique est

apparemment très restreint. Un père peut avoir commis mille fautes

abominables, avoir assassiné, trahi bassement, persécuté l’innocent,

dépouillé les malheureux, sans que ces crimes laissent la moindre trace

dans l’organisme de ses enfants. Il suffit qu’il ait eu soin de ne rien

faire qui pût altérer sa santé.

En somme, la justice de l’hérédité punirait presque exclusivement deux

espèces de fautes: l’alcoolisme et la débauche. Mais si l’alcoolisme est

un vice assez répugnant et souvent très coupable, il est souvent aussi

une faiblesse plutôt qu’un crime, et, dans quelques cas, il serait

difficile d’imaginer une faute qui supposât moins de mauvaise volonté,

moins de perversité. On ne s’explique donc pas pourquoi la morale de

l’univers punirait d’une manière si spéciale, si terrible, et pour ainsi

dire éternelle, une faute relativement innocente, alors qu’elle n’a nul

souci du parricide, par exemple, de l’empoisonneur ou du tortionnaire.

Quant à la débauche, il est vrai que parmi d’autres maux, un mal

redoutable, et le plus funeste à la descendance, la châtie fréquemment.

Mais ici encore, c’est, de la part de la justice des choses, la même

ignorance des causes morales, le même aveuglement. L’acte de débauche

peut être monstrueux au point de vue moral, il peut avoir été préparé

par des machinations affreuses, être tout souillé d’abus de pouvoir, de

désespoirs et de larmes. D’autre part, il est possible qu’il soit

indifférent, innocent même. Peu importe à la justice des choses, elle

frappe à raison des précautions prises ou négligées, à raison de la

fréquence de l’aventure, et souvent au hasard, mais jamais elle ne tient

compte de l’état d’âme de sa victime. Au reste, on pourrait faire au

sujet de la débauche la même remarque qu’au sujet de l’alcoolisme:

pourquoi ce châtiment tout spécial et presque illimité d’une faute

souvent inoffensive? Il y a des débauches qui, aux yeux de la raison

froide et haute que devrait posséder une justice souveraine, sont

incomparablement moins coupables que bien des pensées basses, que bien

des sentiments mauvais, qui passent inaperçus dans notre cœur. Enfin,

pour conclure ce chapitre, il ne serait pas difficile d’imaginer ou de

trouver tel cas, où les enfants et les petits-enfants d’un très honnête

homme seraient irrémissiblement punis dans leur intelligence et dans

leur chair, parce que leur père aurait contracté un mal inguérissable

dans l’accomplissement d’un acte qu’il considérait, à tort ou à raison,

comme un acte de réparation, d’abnégation, de sacrifice ou de loyauté.

V

Voilà la Justice de la nature quant à l’hérédité physique. En ce qui

concerne l’hérédité morale, il ne semble pas qu’elle ait des principes

différents, mais, comme il s’agit ici de modifications de l’esprit et du

caractère, infiniment plus complexes et plus insaisissables, les

phénomènes sont moins frappants et moins sûrs. L’hérédité morale, du

moins dans le domaine pathologique, qui est le seul assez

caractéristique pour qu’on y puisse faire des observations décisives,

l’hérédité morale n’est que la forme spirituelle de l’hérédité physique;

celle-ci est le principe de celle-là, celle-là le prolongement de

celle-ci; et à l’origine de la première, au point de vue de la justice,

on trouve, par conséquent, la même indifférence, le même aveuglement.

Les descendants de l’alcoolique ou du débauché, quelle que soit la

perversité ou l’innocence de la cause morale de l’alcoolisme ou de la

débauche, pourront être frappés du même coup, dans leur esprit et dans

leur chair. Ils auront presque inévitablement une tare intellectuelle

s’ils ont une tare matérielle. Et qu’ils soient fous, idiots,

épileptiques, qu’ils aient des instincts criminels irrésistibles ou ne

doivent redouter qu’un très léger déséquilibre des facultés mentales,

peu importe; voilà l’âme atteinte en même temps que le corps, et la plus

effroyable peine morale que puisse inventer une justice suprême,--s’il

était un instant question de justice,--appliquée à des actes qui font

d’ordinaire moins de mal, et sont presque toujours moins pervers, que

des centaines d’autres que la nature ne songe pas à punir. Et de plus,

elle est appliquée aveuglément, cette peine, et sans tenir le moindre

compte des mobiles peut-être excusables, peut-être indifférents,

peut-être excellents de ces actes.

Est-ce à dire que l’alcoolisme et la débauche comptent seuls dans

l’hérédité morale? En aucune façon, et ce serait absurde. Mille facteurs

plus ou moins inconnus interviennent. Certaines qualités morales

semblent se transmettre, comme certaines qualités physiques. Dans telle

race on retrouve à peu près constamment telles vertus probablement

acquises. Mais quelle est la part de l’exemple, du milieu, de

l’hérédité? Le problème se complique tellement, les faits sont si

souvent contradictoires, qu’il n’est plus possible, dans la houle des

causes innombrables, de suivre le sillage d’une cause déterminée. Il

suffit de constater que dans les seuls cas nets, frappants et décisifs

où une justice intentionnelle puisse se manifester dans l’hérédité

physique ou morale, nous n’en trouvons pas trace. Et si nous n’en

trouvons point là, il nous est plus difficile encore d’en trouver

ailleurs.

Le temple enseveli · 第 12 / 111 题