III

Dès qu’il sort des sentiers faciles mais artificiellement éclairés de

toute religion positive, je ne crois pas que l’homme le plus avide

d’illusions et de mystères, s’il interroge sincèrement et attentivement

son expérience personnelle, s’il regarde les maux extérieurs qui

frappent aveuglément autour de lui les bons et les méchants, je ne crois

pas que cet homme puisse longtemps douter de cette vérité que, dans le

monde où nous vivons, il n’y a pas de justice physique provenant de

causes morales, que cette justice se présente sous forme d’hérédité, de

maladie, de phénomènes atmosphériques ou géologiques, ou sous toute

autre imaginable. Ni la terre, ni le ciel, ni la nature, ni la matière,

ni l’éther, ni aucune des forces que nous connaissons, hors celles qui

sont en nous, ne se préoccupe de justice, n’a le moindre rapport avec

notre morale, avec nos pensées et nos intentions. Il n’y a, entre le

monde extérieur et nos actes, que de simples relations de cause à effet,

essentiellement amorales. Si je commets telle imprudence ou tel excès,

je cours tel danger et je paie telle dette à la nature. Et comme l’excès

ou l’imprudence ont le plus souvent une cause que nous nommons immorale,

parce que nous avons dû accommoder notre vie aux petites exigences de

notre santé et de notre sécurité, nous ne pouvons nous empêcher

d’établir un rapport entre la cause immorale et le danger couru ou la

dette à payer, et nous reprenons cette confiance à la justice de

l’univers qui est le préjugé le mieux enraciné dans notre cœur. Mais en

reprenant cette confiance nous perdons de vue qu’il en eût été

exactement de même si l’excès ou l’imprudence avaient eu une cause

innocente ou héroïque, pour parler selon notre vocabulaire enfantin. Que

je me jette à l’eau par un froid rigoureux, afin de sauver mon

semblable, ou que j’y tombe en essayant de l’y jeter, les conséquences

du refroidissement seront absolument pareilles, et rien sur la terre ni

sous les cieux, hormis moi-même et l’homme s’il le peut, n’ajoutera une

souffrance à mes souffrances parce que j’ai commis un crime, n’enlèvera

une douleur à mes douleurs parce que j’ai fait un acte de vertu.

Le temple enseveli · 第 11 / 111 题