Dès qu’il sort des sentiers faciles mais artificiellement éclairés de
toute religion positive, je ne crois pas que l’homme le plus avide
d’illusions et de mystères, s’il interroge sincèrement et attentivement
son expérience personnelle, s’il regarde les maux extérieurs qui
frappent aveuglément autour de lui les bons et les méchants, je ne crois
pas que cet homme puisse longtemps douter de cette vérité que, dans le
monde où nous vivons, il n’y a pas de justice physique provenant de
causes morales, que cette justice se présente sous forme d’hérédité, de
maladie, de phénomènes atmosphériques ou géologiques, ou sous toute
autre imaginable. Ni la terre, ni le ciel, ni la nature, ni la matière,
ni l’éther, ni aucune des forces que nous connaissons, hors celles qui
sont en nous, ne se préoccupe de justice, n’a le moindre rapport avec
notre morale, avec nos pensées et nos intentions. Il n’y a, entre le
monde extérieur et nos actes, que de simples relations de cause à effet,
essentiellement amorales. Si je commets telle imprudence ou tel excès,
je cours tel danger et je paie telle dette à la nature. Et comme l’excès
ou l’imprudence ont le plus souvent une cause que nous nommons immorale,
parce que nous avons dû accommoder notre vie aux petites exigences de
notre santé et de notre sécurité, nous ne pouvons nous empêcher
d’établir un rapport entre la cause immorale et le danger couru ou la
dette à payer, et nous reprenons cette confiance à la justice de
l’univers qui est le préjugé le mieux enraciné dans notre cœur. Mais en
reprenant cette confiance nous perdons de vue qu’il en eût été
exactement de même si l’excès ou l’imprudence avaient eu une cause
innocente ou héroïque, pour parler selon notre vocabulaire enfantin. Que
je me jette à l’eau par un froid rigoureux, afin de sauver mon
semblable, ou que j’y tombe en essayant de l’y jeter, les conséquences
du refroidissement seront absolument pareilles, et rien sur la terre ni
sous les cieux, hormis moi-même et l’homme s’il le peut, n’ajoutera une
souffrance à mes souffrances parce que j’ai commis un crime, n’enlèvera
une douleur à mes douleurs parce que j’ai fait un acte de vertu.