premierement fut que vous cuidastes voir en moy quelque umbre et
apparance de vertu, et vous à ceste amitié conduict à commetre vostre
personne propre et toute vostre esperance en ma foy: mais il fault que
vous sachiez que de toutes les louables qualitez qui apparoissent en
moy, si aucune en y a nulle aultre ne me donne contentement n'y ne me
rend tant honoré, comme faict la temperance et continence de commander à
tous appetitz de volupté. Pourtant desirerois-je que vous aussy
semblablement adjoustissiez encores celle la, aux autres grandes que
vous avez. Car soiez asseuré que les voluptez qui nous environnent et
aissaillent de tous costez, sont plus à craindre en l'aage ou vous et
moy nous trouvons maintenant, que ne sont pas les ennemys armez: et que
celluy qui avec la temperance refrene ces cupiditez, et ce dompte
soymesmes, merite plus de louange et de gloire, Que celluy qui avec les
armes au poing surmonte ses ennemys. Or quant à ce que vous avez faict
en mon absence tant de la personne vaillamment, que de bon sens
prudemment, je l'ay tousjours voulentiers publicquement presché, et me
demourera eternellement fiché en la memoire, mais quant au reste, j'ayme
mieulx que vous le repensiez à part en vous mesmes qu'en le vous disant
vous faire rougir la face de honte. Cela vous diray-je bien seulement,
que Sophonisba est prisonniere et proye du peuple Romain: et par
consequent que vous ne povez disposer d'elle en aucune maniere. Pourtant
vous admoneste-je que promptement vous la m'envoiez à cause qu'il me la
fault au premier jour envoier à Rome. Parquoy si d'avanture vous avez
mis legerement vostre amour en elle, surmontez en cest endroit vostre
dereiglé appetit, et vous donnez garde de deshonnorer (avec ce seul vice
d'incontinence) tant d'autres belles vertuz que vous avez: ny ne
vueillez perdre ou obscurcyr la grace de tant de bons services que vous
avez cy devant faicte au peuple Romain, par ceste seule faute trop plus
grande que n'est l'occasion d'icelle.
Autre partie de l'argument de ceste Tragedie.
Masinissa.
Je vous respondray en peu de parolles, seigneur Scipion, à fin que vous
ne me condamniez ainsi sans avoir ouy mes raisons. Ce n'a point esté
appetit desordonné qui m'a induit à contracter ce que j'ay faict avec
Sophonisba: ains à esté genereuse pitié, et l'estimez en cela ne faire
point de faulte, mesmement contre le peuple Romain. Je sçay bien que
vous estes assez adverty comme le pere d'elle me la promit en mariage
premierement: mais Siphax qui depuis en devint amoureux feit tant par
ses menaces qu'elle me fut ostée par les seigneurs du Senat de Carthage
pour la luy donner: Dont je conceu en moy un tel despit que tousjours
depuis je luy en ay faict la guerre: Et à la fin me suis joinct pour
cest effect avec vous, la ou vous sçavez comme je me suis porté: et
comme j'ay prins prisonnier Hanno: et fuz cause de rompre la gendarmerie
de Carthage pres la tour que feit edifier le Roy de Syracine Agathocles.
Et depuis quand vous defeistes Hasdrubal en bataille vous sçavez comment
j'ay trouvé moyen de vous descouvrir tous les conseilz des ennemys, et
comme seul avec mes gens je feis teste à l'armée de Siphax. Mais quel
besoing est il de vous raconter par le menu en combien de lieux je vous
ay faict service, entendu que nul aultre ne le sçait mieux que vous.
Pourtant vous diray-je seulement que sur la confiance d'iceux j'ay prins
ma femme qu'un autre m'avoit emblée, à quoy faire m'a encores donné
hardiesse ce que par plusieus fois vous m'avez faict promesse de me
rendre tout ce que Siphax occupoit du mien. Et si ma propre femme ne
m'est restituée que puis-je esperer que lon me rende plus? Toute
l'Europe anciennement print les armes, et passa la mer avec plus de
mille vaisseaux, et demoura plus de dix ans au siege devant Troye la
grande Jusques à ce qu'elle feut prinse, arse, et bruslée: pour faire
rendre à Menelaus sa femme Heleine, Qui volontairement s'en estoit fuye
avec Paris Alexandre, en la compaignie du quel elle avoit ja bien esté
l'espace de vingt ans: et vous ne me voulez pas rendre ceste cy que
Siphax m'a ostée par force, et par tromperie il n'y a que trois ans: et
qui point n'a esté reconquise avec tant de travaux. Je vous prie au nom
des Dieux ne me refusez point un don qui si peu vous couste, et à moy
est si cher. Et ne s'estende le courroux et la haine que vous portez à
Carthage jusques aux femmes: Ains aient mes services tant de pouvoir
envers vous qu'ilz luy Impetrent grace et pardon de son offence, pour
tascher de bien faire à son pays: car il est bien raisonnable que pour
l'amour d'un bon lon face grace à un mauvais: mais c'est contre tout
droict et toute raison, punir un Innocent pour le mesfaict d'autruy.
Raisons de Scipion contre Masinissa.
Scipion.
Qui ne sçauroit certainement de quel costé seroit le tort, oyant ce que
vous venez de discourir, mal-aisement se pourroit persuader que je ne
l'eusse: mais celuy n'est pas le plus juste, ny n'a le meilleur droict,
qui mieux sçait collorer de belles parolles, ce, à quoy le pousse son
desir: Ains est celuy qui jamais ne se depart de la verité. Or si
Sophonisba estoit vostre femme, comme vous dictes, sans point de doubte
je la vous rendrois: Car vous sçavez que je vous donnay Hanno l'un des
principaulx chefz de Carthage pour (en eschange de luy) retirer vostre
mere prisonniere: et tout aussitost que nous eusmes reconquis le Royaume
des Massiliens, que je sçavois à la verité estre vostre, je le vous
remis entre mains. Mais encores que Sophonisba vous eust esté promise en
mariage avant que à Siphax, Ce n'est pas, à dire qu'elle soit vostre
femme pourtant: car une simple promesse ne faict pas le mariage: vous
n'avez point eu enfans d'elle comme Menelaus en avoit eu d'Heleine.
Davantage si elle estoit vostre femme quel besoing estoit il doncq de
l'espouser une aultre fois, et si soubdainement en faire les nopces
dedans la ville, mesmes capitalle de vostre ennemy, et au meillieu du
bruit et du tumulte des armées. Et pourquoy fut ce que des le
commancement quand vous me declarastes tout ce qui vous appartenoit vous
ne me parlastes onques d'elle? Cela tesmoigne assez qu'elle n'estoit
point vostre, ains espouse legitime de Siphax: lequel ayant esté vaincu
et prins soubz l'adveu de ma fortune, et soubz la conduite de mes
enseignes, sa personne, sa femme, ses villes et pays, et generallement
tout ce qu'il possedoit en ce monde, vient à estre proie et conqueste du
seul peuple Romain: et est force que luy et sa femme, encores qu'elle ne
fut point Carthaginoise, et que son pere ne fut l'un des chefz de noz
ennemys, aillent à Rome, pour y recevoir la sentence telle qu'il plaira
au senat et au peuple Romain attendu mesmement que ce à esté elle qui
nous à soustrait un Roy, lequel paravant estoyt nostre amy, et la
encores de puis incité à prendre temerairement les armes contre nous, au
moyen de quoy il n'est plus en ma puissance d'en disposer. Et pourtant
envoiez la moy sans plus attendre. Et ne vous entremetez plus de vouloir
retenir à force ce qui est au peuple Romain: Mais si amyablement vous
desirez obtenir quelque chose de luy, dictes le moy, car j'en escriray
pour vous affectueusement au Senat.
Masinissa.
Puis qu'ainsy est que je vous voy resolu en ce propos de la vouloir
(comment que ce soit) avoir, je n'en contesteray plus contre vous. Car
je veux que non seulement d'elle, ains encores de ceste mienne personne,
vous puissiez tousjours disposer à vostre plaisir. Mais bien vous
veulx-je supplier de n'estre point mal contant si je cherche d'aquiter
ma parolle et ma foy, laquelle avant qu'y bien penser j'ay oubligée un
peu trop soudainement.
Scipion.
Ceste responce est digne de vous, si en faictes comme mieulx vous
semblera, pourveu que nous l'ayons.
Masinissa.
Je me retireray doncques en mon logis, pour à part moy penser comment je
pourray ensemble satisfaire à vostre voulonté, et à ma foy.
Quatriesme Intermedie.
Dames.
Amour qui des plus haultains
Voluntiers les cueurs attains,
Et non guieres jamais hors
Des gentilz espritz ne sors,
Il n'y à au monde force
Qui la tienne, rechape, ou force:
Et sont tes lacz et fillez
D'attraiz doulx emmiellez
Si subtillement tendus,
Que tous les mieux entendus
Ja chenuz et chargez d'ans
Encores donnent dedans.
Les plus fiers et plus farouches
Souffrent voulontiers les touches
De tes poignantes sagettes,
Que non seullement tu gettes
Ça bas, aux pauvres mortelz,
Ains la fus aux immortelz
Les fais aussi bien sentir,
Et ne s'en peult garantir
Au ciel mesmes, la hautesse
De pas un Dieu ny Deesse:
Non plus que dessoubz la Lune
N'a plante, ny herbe aucune,
Beste, ny chose aiant vie,
Qui ne te soit asservie.
Mais le servir gracieux
Auquel tu t'aimes le mieux
Sont les yeulx des belles Dames,
Au feu desquelz tu enflammes
Tes brandons, et d'ou depart
Ceste flame qui tout art:
Car comme les mathelotz
Voyageant dessus les flotz
De la mer ont esperance
Qu'en fin à port d'assurance
Les conduira la certaine
Guide de la tramontaine:
Ainsi les pauvres forsaires
Enferrez sur les gallaires
D'amour, n'ont autres estoiles
Ne guide à regir leurs voilles
Si non les Astres luysans
Des yeulx, qui leurs feuz cuisans
Ont allumé, c'est le vent
Qui tourne et change souvvent
Leurs diverses passions,
Selon les mutations
Des vouloirs de leurs maistresses,
Leurs donnant ores detresses,
Ores plaisir, ores pleur,
Et ores espoir trompeur.
Mais quand de ceste ruyne
On leur oste l'origine
Encores à leur malheur
En fondent ilz de douleur.
Ainsi leur perte leur plaist,
Et leur salut leur desplaist.
Je qui n'euz onc la pensée
Amour, de tes dards faussée,
Sens neantmoins en moymesme
Une passion extreme,
Oyant les souspirs ardens,
Et les sanglotz evidens,
Dont ce pauvre Roy aymant
Va l'air autour allumant,
De façon si vehemente
Qu'on l'oyt jusques hors sa tente:
C'est signe que la priere
Est rejectée en arriere.
Helas que nostre Princesse
Aura au cueur de tristesse
S'il est vray, O que celuy
Qui regne au vouloir d'autruy
A d'angoisses est soubmis:
Las tant je crains ce que mis
Il à en un vase d'or
Et qu'il à envoyé or'
A la Royne. O puissans Dieux:
Que ce soit un precieux
Joyau, qui la reconforte,
Non qui douleur luy apporte.
Premier gentilhomme de la Royne.
Dames esplorées et dolentes, ne demourez plus icy dehors, ains entrez
dedans, la ou vous trouverez la Royne qui s'est toute vestue de blanc,
et s'appareille pour aller faire ses offrandes au Temple, ou elle desire
que vous luy faciez compaignie.
Dames.
Tu ne sçais donques pas la nouvelle, qui nous tient le cueur en
tristesse ny à l'adventure la Royne mesmes, à qui plus il touche de
l'entendre. Alons devers elle pour luy aider de noz prieres à pacifier
l'ire des Dieux: mais, Helas, j'ay grand peur que ce ne soit trop tard.
Pre. gentilhomme.
Nous avons le jour esté occupez à donner ordre à la maison, par le
commandement de la Royne, qui à esté cause que nous n'avons peu entendre
ce qui s'est faict dehors: mais vous, mes dames, qui le sçavez, puis
qu'ainsi est que vous estez en peine, je vous prie nous le faire
entendre.
Dames.
Ha pauvre dame: Helas, tant j'ay de doubte que tu ne nous sois enlevée,
Et ne sois emmenée esclave et prisonniere en terre estrange.
Sec. gentilhomme.
Comment les nopces accordees, ne viendront elles point à effect? que
dictes vous?
Pre. gentilhomme.
Le Roy Masinissa ne tiendra il point sa promesse? c'est bien chose
estrange qu'il ait le cueur de si tost habandonner une si belle et si
vertueuse dame, car il aura assez moyen de la sauver pourveu qu'il le
vueille.
Dames.
Qui n'est le plus fort, il fault qu'il besse la teste: et qu'il ait
patience. Malaisement peult le subjet gaigner sa cause à l'encontre de
son seigneur. Le Roy ne feroit pas si triste chere s'il ne veioit les
choses aller au rebours de sa volonté. Ceste pauvre dame n'a homme qui
parle pour elle: Et ne sçauroit avoir si non mavaise nouvelle.
Pre. gentilhomme.
O Dieux! qui n'a donc faveur de la fortune, ne fault pas qu'il espere
avoir des amys: Les nopces à ce que je voy sont rompues.
Sec. gentilhomme.
Je vay devant, pour advertir la Royne que vous estes arrivees.
Dames.
Rien ne nous est encores asseuré, mais nous sommes tant agravées de mal,
que tout signe, moins que bon, nous faict tousjours imaginer le pis, qui
nous sçauroit advenir. Ce que le Roy se tient ainsi r'enfermé dedans sa
tante, sans sortir dehors, et que nous l'avons entendu gemir et
souspirer si fort, faict que nous perdons toute esperance de bien. O
pauvre Royne desolée! pendant que tu t'aprestes pour cuider faire
honneur à ton nouvel espoux, tu recevras en eschange quelque nouvelle
douleur. O combien te sera dure l'ambassade de celuy qui te viendra dire
qu'il fault que tu t'en ailles prisonniere au camp des ennemys, pour
desormais vivre tousjours esclave des Romains. Helas à y penser
seulement le cueur me fend de destresse, qu'il faille qu'une beauté si
excellente tumbe en servage de si cruelles mains. O Seigneur Dieu, je te
supplie fais que ce soit une crainte vaine. Helas voicy l'une des femmes
de la Royne qui sort du Chasteau toute esplorée, et se tourmente
merveilleusement.
Femme premiere, de la Royne.
O moy malheureuse! o mienne vie miserable!
Dames.
Helas, que veult dire ceste lamentation si douloureuse?
Femme pre.
Las qui seroit le cueur si dur qui se pourroit tenir de lamenter voyant
ce que j'ay veu?
Dames.
Quelle chose avez vous veue? O Dieux! tant vostre parler m'estrainct le
cueur de nouvelle fraieur.
Femme pre.
Vous le verrez vous mesmes tantost.
Dames.
Dictes le nous vistement, sans nous tenir plus en suspens.
Femme pre.
Nous perdons la Royne tout presentement.
Dames.
Nous la perdons? helas, et ou doibt elle aller?
Femme pre.
Au lieu dont jamais on ne retourne.
Dames.
Comment? jamais ne retourne celluy qui meurt.
Femme pre.
Aussi mourra elle.
Dames.
Elle mourra? o griefve perte! o douleur encores plus angoisseuse que je
ne pensay oncques! Helas, dictes moy je vous prie tout au long comme la
chose va.
Femme pre.
Apres que le Roy Masinissa est sorty du Chasteau, la Royne incontinant à
faict parer tous les Autelz de Festons, de Lierre et de Meurte. Et elle
mesme aussi s'est parée de ses plus beaulx et plus riches habitz blancs.
Auquel accoustrement il la faisoit si bon voir, que je ne pense pas que
le Soleil ait oncq veu rien de plus beau, mais sur le point qu'elle
mettoit à part certains Joiaulx pour aller presenter à la deesse Juno, a
ce que luy pleust estre favorable à ses nouvelles espousailles, voicy
arriver un escuier de Masinissa, portant en sa main une couppe pleine de
poyson, lequel s'estonna un peu d'arrivee. Mais apres s'estre revenu, il
dit ces parolles, ma dame, le Roy mon maistre m'envoie devers vous, et
vous mande par moy que voullontiers il vous eust tenu sa premiere
promesse: Mais puis qu'un autre plus puissant luy en à osté le moien, à
tout le moins vous tient il sa seconde. C'est que si vous voulez, vous
ne tumberez point vivante en la puissance des Romains: vous conseillant
en cest endroit, acte digne de noble sang, dont vous estes yssue. Ces
parolles ouytes, la Royne à tendu la main, et prins la couppe, avec un
visaige constant et asseuré. Puis à respondu au porteur, vous direz à
vostre maistre, que sa nouvelle espouse accepte de bon cueur le premier
present qu'il Luy envoye, qu'ainsy est qu'il ne luy en peult envoyer de
meilleur. Vray, que moins luy greveroit le mourir, si elle ne se fust
point remariee en ses funerailles. Cela dit, elle à fait un peu de
pause, tenant tousjours la couppe en sa main: Puis à recommencé à dire,
l'on ne doibt jamais laisser de faire honneur aux dieux pour quelque
inconvenient qui advienne. Ainsy à posé la couppe, puis elle à prins le
coffret, ou elle avoit mis les joiaulx dont elle vouloit faire offrande
à Juno. Et s'en est allee au temple, la ou devant l'autel à genoulx elle
à devotement prononcé ces parolles: O Royne du ciel avant que de mourir,
qui sera premier que le Soleil se couche au jourd'huy, je vous viens
offrir ces oblations, premieres et dernieres, bien differentes de celles
que j'esperois n'agueres vous presenter vous suppliant que si jamais
l'humble service de ma devotion, vous à esté agreable: Et si jamais
vostre bonté à eu compassion de ceste pauvre province d'Africque, il
vous plaise ores regarder en pitié ce petit enfant, lequel s'en va
demourer privé de pere et de mere, avant que d'arriver au deuxiesme an
de son aage: Et le preserver de l'ignominie de servitude. Non ja en la
maniere que je m'en garantiray maintenant ains plus heureusement, de
sorte que les ans qui par mort precipitee seront sustraitz à ma vie,
soient adjoustez à la sienne: à fin qu'a l'advenir il puisse estre
resource de son infortuné lignaige. En apres vous plaise aussy avoir
pitie de ces pauvres miennes femmes, que je laisse comme brebiettes au
milieu des loups affamez. Prenez en protection s'il vous plaist, leur
honneur leur vie. Ces parolles dictes elle s'en est retournee en sa
chambre, la ou sans delaier elle à prins et beu constamment tout le
poison entierement, sans en rien laisser.
Dames.
O pauvre Dame! Le cueur me disoit bien que ce present d'une couppe que
je vey envoier, n'apporteroit qui nous deust plaire: mais achevez je
vous prie de nous compter le demeurant.
Femme seconde.
Mais ce qui m'a semblé en ce cas plus esmerveillable, c'est qu'elle à
fait et dict toutes choses, sans jeter une seulle larme d'oeil, n'y
tirer un seul souspir: et sans changer seulement de voix n'y de couleur.
Cela fait elle à commandé tirer hors de ses coffres un beau et riche
drap de soye, et un aultre de lin. Et se tournant devers nous aultres,
nous à dict, Mes bonnes amyes, je vous prie que quand je seray passee de
ceste vie, vous ensevelissiez mon corps dedans ces draps, pour le metre
en sepulture. Puis elle s'est assise dessus son lict: Et prenant son
petit filz entre ses bras, à tiré adonc un souspir trenchant du plus
parfond de son estomac, en disant, Ha pauvre enfant, tu ne sçais pas en
quelle misere tu demeures, Qui est le mieulx que je voie en tout
malheur. Dieu te face plus heureux que ton pere et moy n'avons esté. En
disant ces parolles, elle le serre estroictement contre son sein, et
baise si affectueusement, que deux ruisseaux de larmes luy sont tout à
un coup sortiz des yeux en grande abondance. Quoy voiant chascune de
nous est aussy incontinent fondue en pleurs, si chauldement que nous ne
pouvions former une seule parolle jusques à ce qu'elle mesmes s'est
tournee pardevers nous, et nous à toutes baisees l'une apres l'autre, en
nous disant, Mes bonnes amies, voicy le dernier jour que vous me verrez
jamais, Adieu vous dis. Et vous demande pardon, si jamais j'ay offencé
aucune de vous. Or jugez maintenant si en telle amertume de douleur j'ay
occasion suffisante de plorer plaindre gemir et lamenter.
Dames.
O tromperesse esperance! O pauvres humains aveuglez! helas, comme toutes
choses ressortissent au rebours du vostre pensee. Mais pourquoy estez
vous yssue d'avec la Royne?
Femme seconde.
Pource qu'elle s'est retiree en son cabinet, ou elle veult faire à part
un sacrifice aux dieux, pour les prier de donner facille passaige à sa
mort. Et ce pendant m'envoié vous querir afin de vous voir, et vous dire
aussi le dernier Adieu avant que d'expirer.
Dames.
Helas, allons devers elle, mais dictes nous, que faisoit durant ces
piteulx Adieux Herminia qui l'ayme si cherement?
Femme pre.
La pauvrette n'a rien sceu de ceste douloreuse nouvelle, si non que bien
tart, estant ailleurs empeschée, à preparer les bagues de la Royne, pour
la solemnité des nopces infortunée. Mais soudain qu'elle en à senty le
vent, elle est accourue criant commme femme hors du sens, en s'arrachant
les cheveux, destordant les mains, et se deschirant le visaige, plorant,
et l'amentant, si deseperement qu'elle eust faict fendre les Rochers de
pitié.
Dames.
Helas, quand sera ceste malheureuse maison en repoz? qui tous les jours
se va plus avant abismant de malheur en malheur: et si n'en peult
encores arriver au fond. Qu'elle esperance luy est plus demeurée entre
tant de maulx? Helas, c'est bien maintenant qu'il nous fault laisser
tous habitz de joye, pour faire ce peu que nous povons d'honneur aux
vertus de la plus accomplie et plus excellente princesse qui fut oncq.
Femme pre.
He Dieu! ce sont bien aspres et cuisantes pointures de la fortune
indignée, que celles cy, mes dames, Helas combien de malheurs, combien
d'angoisses et de douleurs sont tumbées coup à coup sur ceste pauvre
dame. O Estoilles du Ciel: O Soleil: O Lune: O Dieu Eternel! qui en
dispenses à ta volonté: et de qui la puissance peult changer le cours de
la fatalle destinée, te plaise retourner tes yeux de pitié vers nostre
pauvre maistresse, à tout le moins ores qu'elle est prochaine de sa
mort.
Dames.
Infortuné Hasdrubal que feras tu? quand tu entendras la mort de ta chere
fille, Helas, il m'est advis que le piteux cry de tes lamentations m'en
sonne desja aux oreilles. O pauvre vieille mere: qui n'agueres avois
dequoy te reputer l'une des heureuses du monde, Comment pourras tu en ta
vieillesse porter une si grande surcharge de douleur? Rien ne sera le
reste de ta vie, aumoins si tu peulx survivre un continuel torrent de
pleurs, qui sans fin tumbera de tes pauvres yeux: mais voicy la Royne. O
qu'elle destresse me saisist le cueur en la voiant.
Sophonisba.
O claire lumiere du Soleil! adieu te dis. Et toy doux pays ou j'ay pris
ma naissance, encor ay-je bien voulu donner ce peu de contentement à mes
yeux de vous veoir avant que de mourir. Et vous autres dames de Cirte
que je laisse en la main d'un Seigneur nouveau, lequel (s'il plaist à
Dieu) regira ce Pais avec meilleure fortune que nous. Je vous supplie
d'avoir aucunes-fois souvenance de moy, et d'honorer ma memoyre à tout
le moins de quelque souspir, au demeurant je supplie aux Dieux que ma
mort apporte paix à ce pays: Et à vous toute asseurance et repos.
Dames.
Ma dame, les graces et vertus que le Ciel à mises en vous, ne sortiront
jamais de noz pensées, tant qu'il plaira à Dieu nous tenir en ceste vie.
Et puis que sa volonté est de nous priver (avec nostre infiny regret) de
vostre presence, laquelle nous souloit estre miroir de toute perfection,
à tout le moins nous en demeurera à jamais l'image imprimée au plus
profond de noz cueurs. Et frequentant vostre sepulture l'arrousant
souvent de noz larmes, en tesmoignage que toute nostre esjoissance y
sera avec vostre corps ensevelie, et tous les ans la revestiront de
nouvelles fleurs, en vous faisant tout l'honneur que nous sçaurions
faire à une terrestre Deesse.
Sophonisba.
Voz charitables offres et amiables parolles, m'obligent grandement à
vous: mais pour ce que le peu qui me reste de vie, m'oste les moyens de
le povoir autrement recongnoistre. Je prieray seulement aux Dieux, qu'il
leur plaise regarder et remunerer vostre si ardente et si pitoyable
charité. Et vous Herminia ma chere amye vous aurez (de cela suis-je
toute asseurée) le soing de nourrir et eslever mon filz, tout ainsi
comme s'il estoit vostre: mais bien vous prié-je que secretement et le
plus tost que vous pourrez le transportiez en lieu de plus grande
seureté.
Herminia.
Comment? Vous pensez que je puissé demeurer en ce monde apres vous? non,
non, je vous accompaigneray soubz la terre, Et jamais de vous ne me
departiray Ha cruelle! he me voudriez vous esloigner de vous? Ne vous
souvient il plus de nostre si parfaicte amitié? Avez vous donc oublié ce
que tant souvent vous m'avez redit? que si bien vous aviez à estre (par
manierre de dire) Royne du Ciel encores vous greveroit il d'y aller sans
moy: Et maintenant que vous estes preste à passer en une aultre vie,
faictes compte de me laisser icy en continuelle langueur. Ha ja à Dieu
ne plaise qu'il soit ainsy: aussy ne fera il, non. Car comment que ce
soit jamais ne vous abandonneray. Plus tost me deviez vous faire
appeller alors que le poison vous à esté presenté et m'en bailler la
moitié, à celle fin que toutes deux eussions renduz les espritz en un
mesme point d'heure. Et en nostre vie noz voulontez ont esté si
conjoinctes que lon pourroit veritablement dire que ce n'estoit qu'une:
aussy en mourant ensemble, on congneust que ce n'estoit qu'une mesme ame
qui tenoit en vie noz deux corps.
Sophonisba.