Entrez donc Monsieur, si la fortune n'est perpetuellement co

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Sophonisba.

Tragedie tresexcellente, tant pour l'argument, que pour le poly langage

et graves sentences dont elle est ornée: representée et prononcée devant

le Roy, en sa ville de Bloys.

[Marque d'imprimeur]

A Paris.

De l'imprimerie de Philippe Danfrie, et Richard Breton, Rue S. Jacques,

à l'escrevisse

M. vc. lix.

Avec privilege du Roy.

Gilles Corrozet au Lecteur.

Il n'est besoin, lecteur, que je te recommande beaucoup le petit oeuvre

present, par ce que l'authorité, sçavoir, noblesse, et experience de

ceulx qui l'ont mis en François (et avec grande pompe et digne appareil

ont representé les mesmes personnages de la tragedie, devant la majesté

Roialle, en sa ville de Blois) sont tressuffisans tesmoignages de la

beauté et elegance de la matiere: laquelle de soymesme se descoeuvre

ornée des parties de bien parler, parer des affections, et passions

tragiques, et enrichie de sentences graves et moralles, demonstrantes

l'instabilité de fortune, et la varieté de la vie humaine: sur l'exemple

de la Royne Sophonisba laquelle pour ne venir captive en la puissance

des Romains eleut plustost la mort par poison que la conservation de sa

vie.

Advertissement.

Intermedie, signifie pause, à la manierre de France: ou Scene selon les

Latins.

Les personnages de la Tragedie.

Sophonisba Royne, Fille d'Asdrubal.

Herminia dame de chambre.

Assemblee de Dames, que les Latins nomment Chorus.

Premier Soldat.

Second Soldat.

Masinissa Roy des Massiliens.

Lelius Capitaine Romain.

Caton Consul Romain.

Scipion chef, ou lieutenant general des Romains en Afrique.

Siphax Roy de Numidie.

Premier Gentil homme de la Royne.

Second Gentil homme.

Femme premiere de la Royne.

Femme seconde.

Femme troisiesme.

Sophonisba.

Dequoy puis-je la [un mot illisible] tenir propoz sinon de ce que jour

et nuict tourmente ma pensée? et quel moyen ay-je de donner à mon triste

cueur aucun alegement de l'infinie douleur qui le tient opprimé, Si ce

n'est en la manifestant? Et si je la doy dire, a qui puis-je avec plus

de fiance descouvrir qu'a vous Herminia?

Herminia.

Madame vous ne vous sauriez adresser à personne qui plus que moy vous

porte d'obeissance et d'amour, ny qui plus vivement sente voz ennuiz.

Qui par dignité m'estes royne et maistresse, Et par affection et bonté

m'avez tousjours tenue en lieu de soeur: De sorte que vous povez

seurement descharger vostre cueur, et me dire ce qu'il vous plaira.

Sopho.

Je ne fay point de doubte, et vous ay tousjours trouvée fidelle des que

vous feustes contante en noz premiers ans de venir avec moy, en nostre

Cité de Cirte, plus pour l'amour que vous me portiez, que pour

consideration de parenté, ne d'affinité que vous eussiez. Et pource

Herminia je veulx librement et au long parler à vous comme à moymesmes.

Et vous souvient bien du temps que Hasdrubal mon pere passa en Hespaigne

pour faire teste aux Romains qui la travailloient: et de la prosperité

qu'il y eut au commancement. Et comme la fortune se tournant bien tost

apres, le contraignit de s'en retirer avec sept gaillaires seullement.

Et venir trouver Siphax Roy de Numidie.

Herminia.

Il me souvient, ma dame, que le jour mesmes qu'il revint, arriva aussy

Scipion chef de larmée des Romains, lequel l'avoit vaincu. Et diligenta

de praticquer le Roy Siphax qui tost apres entra en ligue avec luy.

Sophonisba.

Il est ainsy. Or ceste ligue despleut beaucoup aux nostres. Et pour la

rompre, et regaigner Siphax, Ilz me donnerent à luy en mariaige, sans

avoir esgard à l'accord que mon pere avoit faict de moy à Masinisa Roy

des Massiliens, lequel s'offença tellement de ce change, Qu'onques puis

il ne cessa d'estre de Siphax. Et de tout le pais, mortel ennemy.

Herminia.

Et ce fut ma dame, lors que vous vintes, et je vous accompaignay en ce

Roiaulme, et en ceste vostre ville de Cirte.

Sophonisba.

Mais bien tost se tourna la douceur de tant d'honneur et de grandeur en

tres amere vie pour moy. Car peu de jours apres, Scipion retournant en

Africque et trouvant mon pere Hasdrubal, et mon mary en armes, les

rompit. La fut le commancement de noz travaulx, pour lesquelz

accroistre, la fortune voulut que l'armee qu'ilz avoient assez

promptement remis sus, fust de nouveau deffaicte. Qui a esté cause que

Massinissa avec l'ayde des Romains, ait recouvert son roiaulme que nous

tenions, dequoy le Roy mon mary grandement indigné assemblant ses

forces, est allé essaier de le reconquerir, et ay esté advertie par le

courrier qui est venu ceste nuict, que aujourdhuy se doibt donner une

bataille, dont je suis en passion, qui ne se peult dire, craignant une

ruyne telle que nous ne puissions plus lever la teste. Car si les vieulx

Soldatz fraiz et entiers ne peuvent resister a l'effort de telz ennemys,

Que feront les nouveaulx desja las et rompuz? Et ce qui m'espouvente

encores plus, est un songe que j'ay faict un peu avant le jour. Il me

semble que j'estois en une forest obscure entournee de chiens et de

paysans qui tenoient le Roy prins, et le mal menoient, dont craignant

qu'il ne me feissent de mesme, me tournay devers un bergier, luy priant

qu'il me deffendist d'eulx. Et me sembla qu'il eut pitié de moy: Et

qu'il entreprint de me garder. Mais voians les chiens comme enragez

l'abbaier de tous costez, et craignant qu'ilz ne me dechirassent entre

ses braz, il me monstra une caverne, et me dit que puis qu'il ne me

pouvoit sauver je me sauvasse moymesme la dedans. Et que lon ne m'y

sçauroit mal faire. J'y entray: et lors disparut le songe, qui m'a

laissée toute pensive et confuse.

Herminia.

L'occasion de vostre soucy certainement n'est pas petite, mais il me

semble que vous imaginez une trop grande ruine. La fortune est

inconstante: Et ne peult si longuement durer favorable à un party:

doncq, ma dame, esperez mieulx, et laissez ceste aprehension, qui vous

aflige avant le temps.

Sophonisba.

O que vous estes heureuse, Herminia, heureuse en ceste tranquilité

d'estat, sans aulcune grandeur? Combien a moins de felicité la condition

de ceulx a qui il n'est permis de faire sinon ce qui est convenable a

leur supreme degré?

Herminia.

Si consiste toutesfois la gloire et reputation que le monde estime le

plus, en la haulteur de ceste fortune.

Sophonisba.

Oy bien, mais elle est incertaine et doubteuse, et tousjours acompaignée

d'ennuiz, importunitez, souspeçons, trahisons, guerres, et peines qui ne

se peuvent estimer.

Herminia.

Oh ceste vie presente ne peult passer sans quelque incommodité, et en a

l'un plus et l'autre moins, selon qu'il plaist à Dieu distribuer les

biens et les maulx: mais si vous devéz vous r'amentevoir que cest euvre

de magnanime de courage, d'entreprendre les grandes choses, et en

esperer bien, et puis supporter vertueusement ce qui en peult advenir.

Sophonisba.

Je congnois assez qu'il se debvroit ainsy faire comme vous dites, mais

la force de ma douleur lie mes sens de telle sorte qu'ilz ne peuvent

obeyr à raison: Tellement que si le ciel pitoiable ne prent mon affaire

en protection, je me veoy conduicte au but, oultre lequel les corps

n'ont plus de vie.

Herminia.

Retournons doncques, ma dame, du tout noz esperitz vers celuy qui le

tout gouverne. Et le supplions de nous conserver, et faire tourner sur

noz ennemys le mal present, et la peur de l'avenir.

Sophonisba.

Ce conseil me plaist bien, car Dieu seul nous peult donner la paix sur

tous biens desirée.

Premiere intermedie.

Assemblee de dames.

Que doy-je dire ou faire? Oseray-je appeller

Quelqu'une de leans, pour soudain s'en aller

Advertir Sophonisba, en ceste extremité

De leffroy qui sespend par toute la cité?

Pource qu'on veoit desja les bandes et cohortes,

Des ennemys, courir jusques devant les portes?

Attendray-je plustost qu'autre le luy revelle

Que de l'importuner de si dure nouvelle

Veu que ce qui desplaist ne se peult tant suspendre

Qu'on ne panse venir assez tost a l'entendre?

Ha, il vault mieulx laisser ses respectz, et ne craindre,

Car pour estre ignoré un malheur n'est pas moindre.

Et bien que pour un temps l'esprit ait quelque treve,

Si en sent il apres impression plus grieve:

Ayant nourry le mal, et tardé le secours,

Dont les biens prolongez semblent apres plus cours:

Car comme oisiveté, peine et travail aporte,

Ce plaisir donne apres ennuy de mesme sorte.

O decevant espoir, illusion, et songe,

Qui nous vient en veillant, et nous paist de mensonge,

Combien fasche aux mortelz de vous l'esloignement,

Qui sans vous vivroient mieulx, et plus heureusement.

Sans vous, O vain espoir, nostre jeune princesse

Seroit, peult estre, encor ches son pere en liesse,

Quite d'ambition, de sceptre, et de couronne,

Et du mal qui desja de bien pres l'environne.

O pauvre Sophonisba, O divine beaulté,

O doulceur assemblée à haulte roiaulté,

Combien luy seroit grief servir estrange prince,

Venant de donner loix à si grande province?

O Dieu, ne permectz poinct que ce malheur advienne,

Et de bonte si rare et vertu te souvienne,

Qui te doibt estre chere, et l'est comme je croy,

Si chose de ce monde eut oncq faveur de toy.

Mais voicy arriver un courrier, qui à peine

Pour avoir travaillé, peult avoir son alleine.

Premier Soldat.

Mes Dames.

Dames.

Que cherches-tu? quoy? ne sonnes tu mot?

Premier Sol.

O mon Dieu l'aleine me fault, je ne puis parler.

Dames.

Cestuy cy me remplit d'une crainte nouvelle.

Premier Sol.

Dites moy ou trouueray-je la Royne?

Dames.

Je la veoy sortir hors du chasteau bien a point.

Mais dys nous d'ou tu viens s'il ne te fasche point.

Et d'ou vient cest effroy, que tu sembles avoir.

Premier Sol.

Du camp helas, non plus camp, mais desconfiture.

Sophonisba.

Aiez de m'appeller soing, si tost que Herminia aura achevé ce qu'elle

appareille pour offrir au temple, peult estre auray-je ce pendant

quelque nouvelles du Roy.

Premier Sol.

He Dieu, de trop mauvaises en entendrez vous.

Dames.

Escoutons le propos de ce nouveau venu,

Car il doibt mieulx sçavoir le tout par le menu,

Que nous, qui n'entendons les choses que confuses

Premier Sol.

Ma dame, je vous aporte à mon grant regret, de tres mauvaises nouvelles.

Sophonisba.

O triste commencement, le Roy est il vif?

Premier Sol.

Il n'est point mort, et si ne le puis dire estre vivant.

Sophonisba.

Comment est il blessé? Ou le camp est il rompu?

Premier Sol.

Le camp est rompu, et luy n'est point blessé, mais pris.

Sophonisba.

Il est pris? o malencontre! o moy defortunée! Cestuy cy est le jour, le

jour qui m'a ruinée de fond en comble. Mais comme alla le tout? et

comment fut la prinse.

Esvanouissement.

Premier Sol.

Ce matin à l'aube du jour aucuns des nostres estoient allez dresser une

escarmouche, lesquelz mis en fuitte par les Romains, et puis soustenus

des nostres, vindrent si bien aux mains, que se renforceant les trouppes

d'une part et d'aultre, la bataille s'en est ensuivie. Et avoyent noz

gens de cheval d'entrée si bien faict, que les ennemys s'en alloient en

route, n'eust esté que quelques enseignes de leurs gens de pied se

vindrent mesler parmy noz gens d'armes, qui en furent un peu arrestez.

Et ce pendant marcherent leurs legions, et les vindrent charger, de

sorte qu'ilz prindrent la fuitte. Ce que voiant le Roy s'avança et donna

dans les Romains pour veoir, si ou de honte, de le veoir mieulx faire

qu'eulx, ou de peur de le laisser en danger, les siens retourneroient au

combat. Mais ce fut en vain, car il demoura si chargé et environné des

ennemys, que son cheval fut tué soubz luy, dont à vive force il fut

amené prisonnier, avec aucuns des siens: et la reste n'à tasché qu'a se

sauver, en tel effroy, que nous avons eu prou d'affaire à gaigner la

ville, sentant les Romains nous chasser de pres, tant qu'a peine avons

eu loisir de lever le pont, et fermer les portes.

Sophonisba.

O moy desolée! Je voy la fin de cest Empire.

Dames.

Las combien de pitié me fais tu, doulce dame.

Sophonisba.

O fortuné Syphax, ou es tu maintenant? et es mains de qui suis-je

demourée?

Dames.

Quel cueur est si cruel qui voyant en telz termes

Ceste princesse cy, peust contenir les larmes?

Sophonisba.

O malheureuse haultesse, a quel abisme m'as tu conduicte?

Dames.

Trop juste occasion vous meut à larmoyer.

Sophonisba.

Las à qui appartient-il de pleurer, qu'a moy? qui en peu de temps veoy

toute ma felicité tumbée en extreme decadence, et ma joie en perpetuelle

douleur, O fussé-je morte au berceau? Car il renaist qui peult mourir à

temps.

Dames.

Bien devriez vous pleurer, ma dame, incessament,

Si le pleur vous pouvoit donner allegement:

Mais si la peine en croist, il vault mieulx le laisser.

Sophonisba.

O Hasdrubal? O cher pere? quelle vous semblera la perte que je fay de

cest estat, auquel contre vostre jugement et volonté je fuz eslevée.

Comme m'a deceu la flateresse esperance. La joye que je m'estois promise

en fin de vous donner de cest avantageux mariage, sera que vous me

verrez en continuel tourment: sera que je seray desnuée de toute

grandeur, et esloignée du pays de ma naissance: Qu'il me fauldra passer

la mer, devenir esclave: et servir à la superbe nation, naturelle

ennemye de la mienne, non, non, vous n'entendrez point telles nouvelles

de moy, vous orrez plus tost dire que je seray morte que serve.

Dames.

Mon Dieu, madame, helas qu'avez vous dict?

Sophonisba.

Que plus tost je me determine de mourir que vivre esclave des Romains.

Dames.

Il faict bon s'exempter de si cruelles mains.

Mais non point par la mort, car la mort est le mal

Extreme, et le dernier de tous les autres maulx.

Sophonisba.

Nostre vie est comme un beau tresor, lequel ne se doibt despendre en

choses de petite importance: ny aussi espargner aux grandes, et

vertueuses entreprinses.

Premier Sol.

Fuiez mes dames, fuiez, retirez vous en quelque lieu plus seur, les

ennemys sont dans la ville.

Sophonisba.

En quel lieu de seureté nous sçaurions nous retirer qui nous puisse

deffendre, d'eux, si Dieu seul ne nous conserve? Mais dy moy, comment

sont ilz entrez? à ce esté par composition, par force, ou par surprinse?

Premier Sol.

Il se peult dire que par composition, et par force.

Sophonisba.

Comment cela? parle que je t'entende.

Premier Sol.

Ma dame, je vous conteray comment la chose est passée. Si tost que les

ennemys ont esté devant la ville, ilz ont envoyé un trompette la sommer

de se rendre, auquel on à respondu qu'il se retirast: ny pour menasses

qu'ilz ayent sceu redoubler de brusler le plat pays et la ville, ilz

n'ont tiré de nous responce aprochante de se rendre, jusques à tant que

Masinissa venu en personne sur le bort du fossé, et parlant aux

principaulx, leur a remonstré le grant nombre qu'ilz estoient, le peu de

munition que nous avions, la prinse du Roy, la deffaicte des nostres, le

desir qu'il avoit de conserver nous et les pays, dont il seroit bien

tost seigneur: Et sur cela faisant amener à la veue de tous le Roy

prisonnier, à sceu tant dire et promectre, que les portes luy ont esté

ouvertes.

Sophonisba.

O douloureux accident! Comme est mal conseillé qui se fie en l'amour des

peuples: à tout le moins s'ilz eussent voulu tenir un seul jour: et puis

qu'ilz se feussent renduz avec quelque meilleure et plus seure

composition je ne serois point si surprinse et despourveue comme je

suis.

Premier Sol.

Voicy les ennemys pres de la place.

Sophonisba.

Lequel est Masinissa?

Premier Sol.

C'est ce premier, celuy qui à sur son armet un panache rouge.

Dames.

Las je me sens au cueur

Une si grande peur,

Que je ne sçay que taire, ou que parler:

Je me sens toute telle

Comme la coulombelle,

Qui sur son chef voit un aigle voller.

Sophonisba.

Monseigneur, je sçay bien que le ciel, et la fortune, et voz vertuz,

vous ont donné la puissance de faire de moy ce qu'il vous plaira: Mais

si à une prisonniere estant à la discretion d'autruy est permis de

parler, et de supplier, je vous requiers une seule grace, C'est qu'il

vous plaise ordonner à ma personne condition telle que bon vous

semblera: Pourveu que vous ne souffriez que je vienne à la puissance et

servitude d'aucun Romain. Vous seul au monde, Seigneur, me pouvez

delivrer de ce joug. Et de cela seulement je vous supplie, par la

hauteur de vostre fortune, et de ce degré Royal, ou bien peu devant je

me suis veue aussi. Et pour l'honneur des Dieux protecteurs de ce pays,

lesquelz je prie vous recevoir avec meilleure fortune que n'a este celle

de Siphax. Car quand je n'aurois autre consideration que du lieu auquel

j'ay esté mariée, encores aymeroi-je mieux me commettre à la foy d'un

des nostres, et nay en Affricque comme je suis: que tumber en celle d'un

estranger. Pensez donc seigneur, ce que je doy faire, estant

Carthaginoise, et fille de Hasdrubal. Et si j'ay raison de craindre la

superbe maistrise des Romains, vous esmeuve à compassion la misere et

calamité ou je suis ores, et la felicité de ma vie passée.

Dames.

Refuser ne se doit à dame si honneste

Une si raisonnable et si juste requeste.

Masinissa.

Ma dame je ne veux point rememorer les oultrages et desplaisirs que

Syphax m'a faictz, de long temps, de peur de renouveller mes anciens

ennuiz: et vous en donner de nouveaux. Soit ce qui en à esté: ma

coustume est de persecuter mes ennemis jusques ad ce que je les aye

vaincus: Et puis d'oublier toutes leurs offences. Et quand bien j'aurois

deliberé de m'en ressentir, et d'en prendre vengence, si ne sçaurois-je

pourtant avec vous, si non user de courtoisie: car il n'est chose plus

vile que d'oultrager femmes, et courir sus à ceux qui sont opprimez: et

sont sans aide et resistance. Et puis la jeunesse ou vous estes, les

bonnes graces, et beauté dont vous estes pleine, voz doulces parolles et

prieres, meritent trouver non seullement pitié, mais faveur. Et pour ce

ostez toute craincte de vostre entendement, Car vous ne recevrez de moy

que tout honneur, Bien me faict il mal que je ne vous puisse prometre

ce, dont vous m'avez requis, de ne vous laisser tumber au pouvoir des

Romains, Car je me treuve si soubzmis à eux, que je n'ay aucun moyen de

le faire. Toutesfois je vous promez de les prier bien fort de vous

mettre en liberté: Combien qu'ilz soient de si bonne affaire que vous ne

devez esperer d'eux si non bon traictement.

Dames.

Renforcez le prier, tant qu'il soit combatu,

Un arbre au premier coup n'est jamais abbatu.

Sophonisba.

Mon seigneur vostre gracieux langage qui vous montre avoir quelque

compassion de moy ressuscite dans mon cueur beaucoup d'esperance, et de

la je prendray la hardiesse de parler avec plus de confiance à vous,

Combien que j'aye honte et regret à parmoy de ne pouvoir en ceste

tribulation parler si non de mes ennuiz: qui peult estre me feront

trouver importune. Mais je me reconforte, en pensant que la nature d'un

gentil cueur, est de donner volontiers audience et aide aux affligez: Et

de se complaire en si bonne euvre, et pource suivant mon premier propoz,

je vous supplie Monsieur avoir pitié de moy: et de ne me laisser venir

en la servitude d'aucun Romain. Ja ne sçauroit-il tumber en mon

entendement que vous ne le puissiez faire. Car qui ausera debatre qu'il

ne vous appartienne bien, oultre le principal du buttin, avoir une femme

en vostre disposition? Et ne me dictes point, s'il vous plaist, que

d'eulx je ne puis avoir traictement que raisonnable: l'inimité que de

tous temps ilz ont porté à ma patrie, et particulierement à ceulx dont

je suis descendue, me faict inevitablement attendre de leur domination

toutes les sortes d'injures, d'outraiges, Et de desplaisirs qui se

peuvent imaginer: chose à fuir plus que la mort. Qui me faict de rechef

vous demander ceste grace de m'en delivrer, par ces genoulx que

j'embrasse, et par ceste victorieuse main, pleine de valleur, et de foy,

que je vous baise. Autre refuge ne m'est demeuré en ce monde, si non

vous Monsieur, à qui j'ay recours comme au port de ma sauveté. Que si

toute voie m'est interdicte, et est force que vive je vienne en la

discretion de ces gens la, veuillez m'en aumoins delivrer, en m'e

donnant la mort. Je vous demande ceste derniere grace, laquelle vous ne

povez dire n'estre en vostre puissance. Pourtant, Monsieur, ne me le

refusez point, et adjoustez ceste promesse au louable commancement que

vous avez donné à mon esperance.

Dames.

Grande force devroit avoir un beau langage,

Prononcé doucement, et sortant du couraige,

D'une si acomplie et aymable personne.

Masinissa.

Il faict bon quelque fois user de gracieuseté, et quelque fois estre

audacieux: mais si jamais l'audace est de saison, elle l'est quand on en

use pour choses honnestes et euvres pitoiables. Car il n'est rien qui

tant rende l'homme semblable à Dieu, que s'emploier pour les hommes, et

metre autruy en seureté. Or pour faire donc nouvelle responce à voz

ardentes et trop gracieuses requestes pour estre refusees, je vous

asseure et promectz, ma dame, de faire pour vous ce que vous me

demandez. Et s'il se trouve homme si hardy qui ause seulement vous

toucher la robbe je luy feray sentir qu'il m'aura offensé: et en deusse

je abandonner mes pays et pour plus grande seureté je vous veulx donner

ma foy, et la jurer en vostre main, avecque le Dieu qui m'a donné faveur

au recouvrement de mon Roiaulme que vous n'yrez en puissance d'aucun

Romain tant que la vie me soustiendra.

Dames.

O courtoise responce, O acte memorable.

Sophonisba.

Avec quelles parolles pourray-je assez dignement vous rendre graces de

ceste liberalle et magnanime promesse, laquelle veritablement vous

monstres bien meriter les victoires, le nom et la hauteur en quoy vous

estes? Et pourtant si je me trouve doubteuse et confuse, et ne sçay bien

ordonner mes propoz je ne suis point indigne d'excuse. Car il me semble

chose impossible de pouvoir parler d'un cueur si genereulx comme est le

vostre, en la façon qu'il appartient, ne donner assez de louange à un si

glorieulx et louable fait comme cestuy cy. Et quant bien j'aurois

quelque suffisance de l'exalter et approcher de son merite, je ne

l'entreprendray point, sachant bien que je ne satisferois jamais à mon

desir n'y à l'obligation que j'y ay, Seulement diray-je bien que mon

esprit n'est jamais pour metre en oubly une si grande et si estimee

grace, tant qu'il aura memoire de moymesmes, mais autant que ma

rigoreuse fortune ne m'a laissé de toutes choses rien que la vie,

laquelle je recongnois de vous seul, et que je n'ay moien de vous faire

aultre retribution je prieray le grant Dieu qui au ciel regarde les

euvres de nous mortelz Qu'en lieu de moy il vous recompense de celle cy,

aussi haultement comme je la recongnois et l'estime.

Masinissa.

Je ne veulx aultre recompense du bien si non le plaisir de le metre en

effect, Car le bien se doit faire pour ce qu'il est bien, et qu'il est

la vraye retribution de soymesme, et le seul but de toutes noz actions.

Sophonisba.

Si voit on beaucoup de gens conviez à de glorieuses entreprinses par

l'esperance de retribution.

Masinissa.

Ouy ceulx à qui la doulceur de vertueusement et bien faire n'est pas

assez congneue.

Sophonisba.

Or soit ainsi, et plaise neantmoins à Dieu vous guerdonner de cest euvre

pour honorer si pitoyable aide.

Masinissa.

Assez bon loier ay-je eu de Dieu de m'avoir donné le vouloir de dire

comme j'espere le pouvoir d'executer chose qui vous est si agreable.

Sophonisba.

Grande modestie et vertu, mais Monsieur que dois-je faire? Car je n'ay,

ny veulx avoir volonté ny conseil que le vostre.

Masinissa.

Mon advis est, si bon vous semble, que vous vous devez retirer au

Chasteau et la nous delibererons du moyen qu'il faudra tenir pour vous

tenir ma promesse.

Sophonisba.

Je vous en supplie Monsieur, et ne m'abandonnez ny oubliez point.

Masinissa.

Comment oublier? avez vous si peu de foy en moy que vous soiez en

doubte.

Sophonisba.

Non, mais si grand desir de liberté me transporte, qu'il faict sembler

que je deubte.

Masinissa.

Ne doubtez nullement, car c'est ma coustume de garder ce que je promectz

comme ma vie: et ne siet bien à nul d'avoir une chose au cueur et une

autre en la bouche.

Sophonisba.

Entrez donc Monsieur, si la fortune n'est perpetuellement contraire aux

bonnes entreprises, Je puis esperer qu'en ceste cy elle me sera aydante:

Mais je ne sçay comment en mon cueur ne peult entrer asseurance de rien.

Seconde Intermedie.

Dames

Haulte celeste invisible lumiere

Qui estes source et naissance premiere

Des corps luisans qui restorent le monde

Par le retour de leur clarté feconde

Qui ordonnez que leur course eternelle

Ans mois, et jours, et saisons renouvelle,

Permettez leur nous amener un jour

Qui nous remette en l'ancien sejour

Dont joissoit ceste heureuse contrée

Avant qu'enseigne estrange y fust entrée.

Lors qu'en ces champs n'y avoit un seul homme.

Qui sceut le nom du Tibre ny de Rome.

Et nous contans des fruictz de nostre terre,

Aux fiers lyons seulement faisions guerre.

Helas seigneur, depuis que ceste Affrique,

Eut à desdain son ouvrage rustique,

Et naviga pour ailleurs dominer

Elle, à peu pres, s'est veue dominer.

Elle à tant faict cherchant les estrangiers.

Qu'elle les veoit ores en ses vergiers.

Siphax est pris, et Sophonisbe aussi,

Masinisse est luy mesme en la mercy.

Des fiers Romains, car assez est lié

Qui a plus grand que soy s'est allié.

Les ennemys sont depuis le matin

Dans le chasteau, qui est de leur butin.

Brief, il n'est mal publicque ne privé

Que nous n'ayons mille fois esprouvé.

Et ne sçauroit la fortune inventer

Nouveau moyen de plus nous tourmenter.

Un seul espoir d'assez loing nous regarde

C'est que le Roy qui à pris en sa garde

Nostre maistresse, aura sollicitude

De ne souffrir qu'elle aille en servitude.

Et s'il le faict et tient sa foy promise

Nous resterons avec elle en franchise

Et luy ferons service en liberté

Changeans noz nuictz en lumiere et clarté.

Lelius.

A chacun pas que je fay, j'entre en merveille de la grandeur de la

beauté et de la force de ceste ville, et me tiens presque pour mal

conseillé d'y estre entré avec si petite trouppe, que celle qui m'a

servi: craignant quelque stratageme et surprinse des ennemys: desquelz

la desperation est quelque fois plus a doubter, que la victoire. Et ce

qui plus m'y faict penser est que je ne voy nulz de tant de soldatz, qui

y sont entrez avec Masinissa. Et pource j'en veulx demander nouvelles à

ces femmes. Femmes quelle part à tiré le Roy, qui est entré n'aguieres

en ceste ville avec ses gens?

Dames.

Il entra au chasteau, et pensons qu'il y est

Encor avec la Royne, mais Seigneur s'il vous plaist

Dites nous vostre nom, car vos façons honnestes

Nous donnent grand desir de sçavoir qui vous estes.

Lelius.

On m'appelle Lelius.

Dames.

Point ne nous à trompé vostre grave presence,

Manifestant le bien que souvent en absence

Du Romain Lelius nous avions entendu,

Dont par tout l'univers le nom est espandu

Mais je voy mon seigneur un des vostres sortir

Qui de ceulx de leans vous pourra advertir.

Second Soldat.

Voicy bien à propoz Lelius, lequel j'allois trouver, Mon seigneur, jay à

vous dire aucunes choses s'il vous plaist les entendre.

Lelius.

Parle, n'oublie pas me conter du grant buttin qui est faict dans le

chasteau.

Second Soldat.

Je ne vous parleray point de buttin, Ayant este occupé par le Roy à

aultre chose.

Lelius.

Quelle occupation a-il leans si non de faire assembler les richesses qui

y sont?

Second Soldat.

Occuppation de festoier sa nouvelle espouse.

Lelius.

Quelle espouse?

Second Sol.

Sophonisba fille de Hasdrubal.

Lelius.

Sophonisba femme de Siphax?

Second Sol.

Celle mesmes, dy-je, qui estoit Royne.

Lelius.

Masinissa la il espousée?

Second Sol.

Je vous asseure, je ne parle point en vain.

Lelius.

O estrange cas, O audace insuportable!

Second Sol.

La chose est comme je dy.

Lelius.

Mais ou estoit elle? ou la veid-il premierement?

Second Sol.

En la place devant le chasteau.

Lelius.

Que luy dist-il d'entree?

Second Sol.

Elle parla à luy la premiere.

Lelius.

Comment, de l'espouser?

Second Sol.

Ha non, mais elle luy requist seulement un don.

Lelius.

Et quoy? la liberté?

Second Sol.

Ouy de ne tumber en povoir d'aucun Romain.

Lelius.

Et il la luy promist franchement.

Second Sol.

Mais bien la refusa-il quant à cela.

Lelius.

Que feist elle lors estant refusee?

Second Sol.

Elle se mist à l'en requerir avec plus grande instance.

Lelius.

Et luy se laissa vaincre.

Second Sol.

Il luy accorda tout ce qu'elle sceut demander.

Lelius.

O temerite! et comment le povoit il faire?

Second Sol.

Je ne sçay respondre de son intention.

Lelius.

Qui peult induire à faire si folle promesse?

Second Sol.

Amour, grande beauté, Et douces parolles.

Lelius.

Il estoit bien saison de faire l'amour parmy les armes.

Second Sol.

Mon seigneur, il n'est saison ny exercice sur qui amour n'ait

commandement.

Lelius.

Apres ceste promesse que devindrent ilz?

Second Sol.

Nous nous en allasmes les accompaigner dans le chasteau.

Lelius.

Et la il l'espousa.

Second Sol.

Non pas promptement, car elle feist des remonstrances de son mary vivant

et d'un petit enfant de deux ans, qu'elle à de luy, pour tousjours

retarder comme, je croy, l'affaire: Mais en fin la necessité de la

presente fortune feist qu'elle se accorda à luy auquel son pere l'avoit

aultres fois accordee.

Lelius.

L'entendement est la plus belle chose que Dieu ait conceddee aux hommes,

mais bien souvent la grande prosperité l'aveugle, cestuy cy qui

tousjours avoit este tenu pour homme prudent s'est laissé cheoir en une

grande erreur pour se trouver victorieulx: et luy à esté sa felicité

plus dommageable en le rendant insoleent, Que ne furent oncques ses

pertes en Espaigne.

Second Sol.

Monsieur voiez masinissa qui sort du chasteau.

Lelius.

Je l'avois bien apperceu, mais va t'en qu'il ne te voie avec moy, car je

ne veulx qu'il pense que j'aie rien entendu de son faict.

Second Sol.

Bien Monsieur.

Masinissa.

Tenez vous prestz trestous pour m'acompaigner, tantost au temple à la

sollennité. Et toy, va t'en au camp et fay diligence de m'advertir de ce

qu'on y faict.

Lelius.

Il ne fault aultre advertisseur que moy, qui vient tout maintenant de

la.

Masinissa.

O Lelius, je n'avois pas encores tourné ma veue de ce costé pour vous

voir. Dites moy je vous prie Scipion est il arrivé avec le reste des

forces?

Lelius.

Il n'y à guieres qu'il est arrivé pres d'icy, et ma mandé que je luy

envoye Siphax et les aultres prisonniers que nous avons.

Masinissa.

Ce sera bien faict.

Lelius.

C'est ce qui m'a faict un peu tarder, mais voila Caton qui les à en sa

compaignie, dictes luy qu'il attende un peu, affin qu'il y puisse mener

ensamble Sophonisba.

Masinissa.

Eh il n'est point besoing d'y mener la Royne.

Lelius.

Pourquoy n'i va elle avec les autres?

Masinissa.

Pour-ce qu'elle est femme, et ne seroit pas chose honneste qu'elle

allast en la trouppe des soldatz.

Lelius.

Ce respect ne doit point avoir de lieu la ou est son mary.

Masinissa.

Envoiez ce pendant les autres: car il ne serviroit de rien de haster

tant la Royne, et l'homme saige ne doit jamais faire chose qui ne serve.

Lelius.

Serve ou non serve je l'y veux resoluement envoyer.

Masinissa.

Lelius, ne me faictes point un si grand desplaisir, car le tort et

desplaisir desplaist mesmes à Dieu.

Lelius.

Quel tort et quel desplaisir vous fais-je faisant ce qui est raisonnable

de faire des prisonniers?

Masinissa.

Ceste cy ne se doit nullement mettre au rang des prisonniers, car elle

est ma femme.

Lelius.

Comment vostre femme, ne l'est elle pas de Siphax.

Masinissa.

Elle estoit premierement à moy, mais Siphax me l'osta: et maintenant

avec vostre aide je l'ay recouverte.

Lelius.

Je n'ay point à m'enquerir de ce qui s'est faict parcidevant: elle s'est

trouvée femme de Siphax, lequel, son Royaume, sa femme, ses enfans, et

ses tresors appartiennent au Senat et peuple de Rome.

Masinissa.

Elle n'est plus à Siphax, mais à moy qui l'ay espousée comme chacun l'à

veu.

Lelius.

Vous l'avez espousée, et en quel lieu?

Masinissa.

En ce pallais, dont je viens de sortir.

Lelius.

En ce Chasteau? en maison ennemye? sans nostre sceu? ha vous avez faict

chose indigne de vous.

Masinissa.

Je l'ay faict avec bonne raison, et meilleure esperance.

Lelius.

L'esperance de ce qui n'est point raisonnable est bien souvent la ruine

des hommes.

Masinissa.

Je choisiray plus tost avoir mal pour bien faire, qu'avoir du bien pour

avoir mal faict.

Lelius.

Je sçay bien que vous n'ignorez point qu'il n'est rien si utille aux

hommes que le sçavoir, et que celuy ne se doit tenir pour sçavant ny

saige qui ne l'est pour soy. Considerez doncq apart vous maintenant ce

que vous avez faict, metant apart la passion qui bien souvent trouble le

jugement, et vous congnoistrez avec combien mauvais conseil vous avez

prinse à femme Sophonisba, laquelle en premier lieu vous est mortelle

ennemye, et puis esclave du peuple Romain. Pour lequel recompenser du

Roiaume ou il vous à remis, et de cestuy cy qu'il vous à octroié, vous

le voulez frauder d'une prisonniere, et l'espouser estant encores en

armes contre le debvoir, et sans en demander nostre advis. Ha n'avez

vous point de honte seullement de l'oir racompter? laissez la je vous

prie, Car ce n'est pas peu de gaing d'abandonner une mauvaise

entreprise. Cecy pourroit estre un brandon qui enflammeroit vostre

maison et vostre pays. Si l'affection vous esblouit, supportez la un

peu, et puis vous verrez clair: car en ceste vie le doux quelque fois

devient amer, et puis revient apres en la doulceur.

Dames.

O que j'ay peur qu'un vain espoir nous trompe.

Et qu'un malheur le desseing interrompe

Histoire servant d'argument à ceste Tragedie.

Masinissa.

Ainsi comme sans quelque grande occasion on ne doit point estimer homme

de bien un qui ait esté mal vivant: ainsi ne doit on legerement tenir

pour meschant un qui ait accoustumé de bien faire. Or puis qu'ainsi va

que je suis blasmé d'une oeuure dont je m'atendois avoir louange, qui

est d'avoir aidé à une pauvre affligée, et ma femme. Je veulx avec

quelque raison monstrer que j'en suis reprins à tort. Il est congneu à

tout le monde que Hasdrubal filz de Gisgon, me donna Sophonisba sa fille

en mariage, et puis me mena avec luy en Espaigne, me traictant et

favorisant comme son gendre: Durant lequel temps Syphax à qui ceste

femme plaisoit grandement, et la desiroit avoir, se feist ennemy des

Carthaginois, et s'alia de vous autres: Dont le Senat à Carthage qui le

vouloit fort gaigner en sa devotion, pour le gratifier, luy permit

espouser Sophonisba, sans le sceu de son pere ny de moy: qui à mon

retour luy en fey la guerre, combien que la fortune ne m'y feust pas si

bonne comme estoit ma querelle: et qu'en lieu de recouvrer ma femme, j'y

perdy mon Royaume, et presque la vie. Ores je l'ay reconquise avec

vostre faveur, dont je confesse vous estre eternellement obligé, et

delibere vous faire veoir par bons offices que qui faict plaisir,

plaisir en doit attendre. Quel mal fay-je doncq de reprendre celle qui

m'appartient? et que j'avois tousjours cherché de r'avoir. Si cela ne

m'estoit concedé, je serois de bien pire condition que ne fut Siphax

auquel leur senat l'octroia bien, sans qu'il y eust droict: Et vous m'en

dessaisirez la tenant à juste raison? Et si en la prenant je n'ay

observé le temps, le lieu, ny la mode que vous y requerez, cela peult

estre erreur, mais non pas coulpe. Vous dictes qu'elle m'est ennemye, il

est impossible, car onc je ne luy pourchassay desplaisir, ouy bien à

Siphax. Et encores à elle ay-je faict plaisir. Je ne veulx point entrer

en consideration de mon portement avec vous, ne de combien moy et mes

gens avons servy à voz affaires. Il me suffit de ne vous estre point

inutille amy, et de meriter que lon me porte quelque respect meileur que

de me refuser, ou pour mieux dire, m'oster ma femme, mesmement apres

m'avoir liberallement donné un Royaume: Car qui refuse le moins apres

avoir donné le plus, semble vouloir perdre le gré du premier fruict: De

sorte que je vous prie ne m'exorter point de la laisser, mais plus tost

m'aidez à la conserver.

Dames.

Ayez, seigneur, de ce bon Roy pitié

De foy si rare, et si juste amytié.

Lelius.

Quand un homme se r'avise d'une faulte qu'il à faicte, et à par-soy s'en

repent, il merite qu'on luy pardonne, et en peult on bien esperer: mais

de celuy qui la soustient et l'excuse, on ne peult penser aultre chose

si non qu'il est habandonné et incorrigible. Je ne veulx plus consommer

de parolles avec vous Car il n'est pas bon Medecin qui voit que le mal

requiert le feu, et ferrement, et y use de charmes. Sus soldatz entrez

leans, et comment que ce soit amenez moy la Royne en bonne et seure

garde.

Masinissa.

S'il y a homme si hardy que d'y mettre le pied, je luy feray arrouser

ceste porte de son sang.

Lelius.

O quelle braeté, et quoy cuidez vous venir au dessus de toute nostre

armée?

Masinissa.

Je ne puis supporter que lon m'oste ce qui m'est plus cher que la vie.

Caton.

Gardez bien leans tous ces prisonniers: je voy icy s'aprester un debat

duquel pourroit bien sortir une grande ruyne et pource je veulx metre

peine de l'appaiser.

Lelius.

Caton, avez vous veu l'arrogance de Masinissa, et comme il nous menasse.

Caton.

J'ay veu tout vostre different.

Masinissa.

Je suis fort aise que vous laiez entendu, pour sçavoir de qui vient le

tort.

Caton.

Ce seroit bien faict de rompre le chemin à ceste vostre querelle sans

plus fort en attirer le feu et y metre du bois: Pource que l'inimitie

qui se met entre amys est plus aspre que nulle autre. Et quasi jamais ne

se peult arracher si on luy laisse prendre racine. Quant à moy, je vous

diray ce qui m'en semble et soit pris comme on vouldra. Car on doibt

porter honneur à la verité. L'un et l'autre me semblez hors de vous

mesmes, et que vous cherchez donner ennuy à tous voz amys et faire

plaisir à voz ennemis: Ou vous laissez vous transporter de la colere? ne

considerez vous point en quelle ville vous estes? Et parmy quelle

nation? Je parle à vous premier, Lelius, pource que vous avez icy plus

de puissance, et ou il est question de debattre pour la raison. Le plus

fort pour son honneur, doibt pourvoir à ce que le plus foible ne soit de

faict oultrogé. Ne vous obstinez doncq point je vous prie, à vouloir

tout promptement emmener d'icy par force Sophonisba, ains la laissez en

ce chasteau, pour cy apres en estre faict ce que Scipion en ordonnera.

Mais vous aussy Roy Masinissa, qu'avez vous en pensee de faire? Seriez

vous bien si mal conseillé de vouloir la guerre contre les Romains, pour

l'amour d'une femme? O ha pour dieu ne leur vueillez rendre si mauvaise

recompense, de la grace qu'ilz vous ont faicte, en vous reconquerant

vostre pays. Il n'est rien pire au monde, ne qui tant merite d'estre

hay, que celluy qui ne recongnoist, ou il peult, le bien qu'il à receu.

Car tant qu'en luy est, il estainct la source de liberalité: Et pour son

exemple degouste ceulx qui ont moyen de secourir la necessité, mais

oultre cela, ne vous advisez vous pas que telle guerre ne peult tourner

si non à vostre toute evidente ruine. Ce consideré je vous prie et

admoneste l'un et lautre que toute collere mise en arriere, vous vous

rapportiez à ce que Scipion en ordonnera.

Lelius.

Caton, vostre parler est si saige, que j'aurois honte d'y contredire n'y

contrevenir: mais ce jeune Roy icy me semble un peu avantageulx, et

veult par trop, tout ce qu'il veult: Toutesfois je feray en cela tout ce

qu'il vous semble pour le mieulx.

Masinissa.

Je serois bien de lasche cueur et homme de nulle valleur, si je me

laissois emmener ma femme devant mes yeulx: ce neantmoins je suis

trescontent de m'en tenir à ce que Scipion en arrestera.

Caton.

C'est assez, puis que tous deux estes d'accord de vous raporter à la

sentence de Scipion, il n'en fault plus contester. Ce pendant je m'en

vais devant au camp luy mener les prisonniers, et vous viendrez apres

ensemble le plus tost que vous pourrez.

Troisiesme Intermedie

Dames.

Las je pensois estre venue

Au bout de ma convenue

Qui plus ne pourroit empirer.

Mais voyant or, se retirer

Et si facillement se rendre

Celluy qui ausa entreprendre

De nous sauvegarde nouvelle,

Neufve peur de rechef me gele

Le cueur, opressé de martyre:

Si ne sçay plus ou me retire,

N'y de quel costé me tourner,

Me voiant ainsy mal mener,

De l'esperance tromperesse,

Pasture des nays à destresse.

Si c'est fatable destinee

Qui m'ait à ces maulx condannee,

Je sçay bien à la fin que vaine

Sera toute prudence humaine

Et qu'apres tout nous tumberons

Soubz le faiz, et succomberons

Si Dieu qui tout peult et tout veoit

Par sa clemence n'y pourveoit.

N'aiant donc plus d'autre recours

Seigner, qu'a ton divin secours,

Nous te supplions humblement

De vouloir pitoyablement

Garder de viollant oultrage

Cestuy nostre jeune et tendre eage:

Et sauver celle honnesteté

Qui jusques icy à esté

Par nous deffendue a l'encontre.

De mille aguetz que lon recontre,

Passant ceste vie traistresse

Mais ores je voy qu'on luy dresse

Tout à l'environ un assault,

Si aspre, que sy Dieu d'enhault

N'a pitie n'y estant sa main

Rien n'y vauldra secours humain.

Ottroye donc Seigneur piteux

A ce peuple calamiteux

Ta paix, et dispose le cueur

Du vaillant Scipion vaincueur,

A souffrir que par son ottroy

Sophonisba la Royne au Roy

Masinissa soit concedee

Non point au triomphe gardee.

Scipion.

Voicy les prisonniers que lon m'ameine et celluy qui marche le premier

devant tous les autres est le miserable Roy Siphax qui me faict grande

pitié: Et en effect le voyant en si pitoyable estat je resoubz en

moymesme que tous tant que nous sommes de vivans sur la terre ne sommes

qu'umbres et songe de fumée. O Dieux en quelle Majesté, et en quelle

hautesse je le vy lors que Hasdrubal et moy arrivasmes tous deux à un

mesme jour en sa maison! Cela nous monstre bien que la fortune ressemble

proprement à verre, qui plus est clair, plus est dangereux à rompre: et

n'y a jamais homme tant aymé des Dieux qui se puisse promettre

asseurance de sa fortune et de son estat pour un seul jour.

Caton.

Scipion, les prisonniers sont arrivez, ordonnez ce qu'il vous plaist en

estre faict.

Scipion.

Que tous les autres soient serrez en ces tantes la, et tenus bien

seurement: Le Roy Siphax demourera icy avec moy.

Caton.

Il y a grande foulle de peuple accourue de toutes pars pour les voir,

nous aurons beaucoup à faire à les conduire jusques la.

Scipion.

Quelle malheureuse fortune Siphax vous à conduit à faire accord avec noz

ennemys sans avoir satisfaict à la ligue et à la foy premierement jurée

avec nous? Et vous à davantaige esmeu à prendre les armes contre le

peuple Romain qui les avoit prinses pour vous contre ceux de Carthage.

Siphax.

La seule cause, Scipion, en à esté l'amour de Sophonisba, laquelle

estant affectionée envers son pays, autant ou plus que dame le sçauroit

estre, et m'ayant tellement enflammé le cueur de l'amour de sa bonne

grace, et de son incomparable beauté, qu'elle avoit toute puissance de

disposer de moy à sa volonte, sceut si tresbien dire que finablement

elle me retira de vostre alliance, et me tourna du tout à celle de son

pays. Ainsi m'a elle consequemment reduit du comble de la felicité ou

vous m'avez autresfois veu, en l'abisme de misere, ou vous me voiez

maintenant, En laquelle toutesfois encores ay-je reconfort que le plus

grand ennemy que j'aye en ce monde l'a prinse pour sa femme, Car j'ay

bonne esperance qu'il ne sera point plus constant que j'ay esté, ains à

l'adventure pour la jeunesse en laquelle il se treuve, plus esblouy de

l'amour, et plus leger: dont finablement s'en ensuyvra sa ruyne,

laquelle me sera reconfort et vengeance tresagreable de la mienne. Au

reste s'il est vray que la prosperité acquiere les amys, et l'adversité

les espreuve, vous n'aurez jamais occasion plus grande de faire

congnoistre au monde, combien vous estes digne de l'amytié de tous ceux

qui estiment la vertu, si sans avoir esgard ny à la faulte que j'ay

commise, ny à la calamité en quoy je suis encouru, vous vous monstrez en

ce mien extreme besoing souvenant de l'amitié privée que nous avons

autresfois contractée ensemble.

Scipion.

Certainement j'ay tousjours esté, et suis encores desplaisant de vostre

erreur, tant pour le regard de vous, comme de moy aussi: car il n'est

point blesseure qui plus ennuye que d'avoir de maladvisez amys, qui

veulent qu'on espouse leurs faultes: comme vous qui maintenant vous

estes vous mesmes reduit à telle calamité, que je (le desirant) ne vous

puis secourir.

Siphax.

Je ne vous demande point liberté, sachant tresbien qu'il n'est point en

vous de la me donner n'y ne crains point à mourir: Car qui se treuve en

l'estat ou je suis ne peult si non gaigner, en perdant bien tost la vie.

Mais je desirerois que l'on executast promptement ce qui doibt estre

faict de moy sans me faire languir en tourment.

Scipion.

N'aiez doubte de telle chose: Car de ma part vous sera faict tout le bon

traictement qu'il m'est permis de faire à un prisonnier ennemy: Qu'il

soit conduict en mon logis et songneusement gardé. Au demeurant traicté

non comme prisonnier de guerre, mais comme mien amy.

Siphax.

Dieu vous doint heureuse yssue de ceste vostre entreprinse, et de toute

autre aussy. Puis que vous estes tel que non seulement voz gens, mais

encores voz ennemys, sont contrainctz de vous aymer.

Dames.

He Dieux tant j'ay de douleur et de pitié au cueur, quand je considere

le piteux estat ou ce miserable prince est reduict, Qui n'agueres estoit

si grand, si riche, et si puissant Roy, et ores tout à coup se trouve

esclave prisonnier et indigent de toutes choses.

Scipion.

Avez vous point noté les parolles de Siphax? quand il m'a dict que les

persuasions de Sophonisba ont esté les poingnans aiguillons qui l'ont

incité contre nous: Cela me faict penser qu'il sera bon de pourveoir à

ce que ses doulx attraiz ne nous soustraient encores ceste aultre icy.

Caton.

J'ay entré dedans la ville, et ay parlé à Masinissa lequel m'a dict

qu'il estoit contant de s'en remetre et rapporter à vostre ordonnance.

Scipion.

Estimez vous qu'il soit pour se contenter que lon la luy oste?

Caton.

Je pense qu'il le fera bien à regret.

Scipion.

C'est tout un pourveu qu'il le face: car des remeddes que lon applicque

aux blesseures il n'y en a point qui soient si douloureux que ceux qui

sont ordinairement les plus salutaires.

Caton.

Voile-cy venir en personne, parles en vous mesmes avecques luy.

Dames.

Helas seigneur quelle batterie s'appareille contre vostre amour et

desir.

Scipion.

Vous soyez le bien venu Roy Masinissa, Car à la verité vostre valeur

merite toute louange. J'oy tant de personnes qui s'accordent à exalter

les haulx exploictz de prouesse et de prudence, que vous avez faictz en

la bataille, que je vous en seray en mon particulier obligé

eternellement, mais oultre cela le Senat et Peuple Romain vous en

rendront le loyer que vous meritez: car ilz n'ont jamais accoustumé de

laisser un bon service sans le remunerer.

Dames.

Ce propoz me donne quelque esperance.

Masinissa.

Je ne veulx point nier que je ne sois bien aise d'entendre que je vous

aye approuve mon devoir, car aussy à la verité y ay-je faict entierement

ce que j'ay peu, sans aultrement en esperer recompense. Car le plus

grand loier que j'en sçaurois recevoir à mon gré, est que mon service

soit agreable à un peuple sy honorable.

Scipion.

Retirez vous un peu à part vous aultres, et nous laissez icy Masinissa

et moy tous seulz.

Dames.

Tirons nous un peu à l'escart jusques à ce que nous saichons ce qui

devra estre de Sophonisba.

Scipion.

Sophonisba Tragedie tresexcellente, tant pour l'argument, que pour le poly langage et graves sentences dont elle est ornée · 第 1 / 3 段