et au lieu d'une destresse n'en donnez deux à mon cueur. Il suffit bien
que l'une de nous meure. Si je ne vous ay mandee quand j'ay receu et
prins le poison je vous supplie n'imaginez que ce soit aucune diminution
de l'amityé que je vous ay tousjours portée, en vous communiquant toutes
mes plus secrettes pensées. Car ce qui m'en à gardee ce à esté seulement
la doubte que ne me volussiez destourner la voulonté de mourir, sachant
tresbien quelle efficace voz remonstrances et prieres ont en mon
endroit. Et celluy qui est nay en hault lieu, ne doibt vouloir si non
honnorablement vivre, ou magnanimement mourir. Parquoy m'aiant
maintenant la fortune mise au chois de mourir ou de servir, pour ne
perdre ceste belle occasion de couronner l'honneur de ma vie passee par
une glorieuse fin, je vous ay voulu celer ceste seule derniere de toutes
mes actions pour vous laisser au lieu de moy survivante en ce monde,
vous qui n'estes contraincte (par aucune rigueur d'ennemye fortune) de
faillir en cest extreme besoing, à celle qui vous à tousjours aymee
comme soy mesme. Car tant que vous serez en ce monde, mon filz au moins
n'aura point faulte de mere: ains sera eslevé et nourry par vous de
maniere qu'a l'aventure pourra il un jour estre le respir de sa race et
ressource de son affligee maison.
Herminia.
Dieu luy doint la grace de venger un jour noz pertes et publiques et
privees sur ceux qui nous les ont procurees.
Sophonisba.
Davantaige, vous estes pour en peu de jours retourner à Carthage, la ou
vous exposeres à mes parens l'occasion et la maniere de ma mort:
laquelle recitee par vous, portera avec soy tout reconfort, quand vous
leurs declareres comme pour eviter l'ignominie de servitude, et ne faire
honte à mon lignaige, j'ay voluntairement esleu de boire du mortel
poison en la fleur de ma jeunesse. Et si ferez compaignie à ma mere, qui
vous à de long temps éleve pour femme de mon frere. Ainsi tiendres vous
au pres d'elle lieu de fille et d'espouse de son filz. Pourtant ma chere
soeur et amye je vous requiers et vous conjure par l'amityé que vous me
portes, Que vous aies pacience de demeurer encores quelques annees en ce
monde: Car assez tost aurons nous moien d'estre en l'autre eternellement
ensemble. Ne me prives de ce reconfort en telle extremité, à ce que je
m'en puisse aller avec l'espoir de vostre survivance. Cela m'adoucira
l'aigreur du passage: Pource que vous survivante je ne mourray pas
toute, ains demourera en ce monde la meilleur partie de moy.
Herminia.
Lasse moy je ne sçay comment vous desdire n'y comment vous obeyr: Car si
ce n'est qu'une personne puisse vivre de douleur, je ne voy pas qu'il
soit possible qu'en telle angoisse je vous survive.
Sophonisba.
Si feres, quand il vous souviendra que c'est à la conjuration de ma
derniere priere: Et qu'en ce faisant vous vous acquiteres d'un devoir de
pitié. Et feres envers moy office d'amitié. Mais avant que l'ennemy
mortel que voluntairement J'ay receu en mon corps commence à faire ses
efforts, pour en chasser mon ame et ma vie, il fault pour le mieulx que
je me retire en ma chambre, pour me preparer à mourir.
Dames.
Las trop s'abuse qui fonde
En chose de ce bas monde
Le but de son esperance:
Au ciel fait sa demeurance
La vraie felicité
Sans peril d'aversité:
Car c'est la ou point ne regne
C'este inevitable chayne
Des contraires, qui se cedent
L'un à l'autre, et se succedent,
Comme le jour à la nuict.
Et paix qui la guerre suit,
Le plorer est joint au rire,
Et joye douleur atire,
Et brief, icy bas par tout,
Si le bien est à un bout,
Le mal son alternatif,
Vient tost apres plus hastif
C'est la au dessus du temps
Ou sont les espritz contans,
Qui plus ne peuvent vieillir
N'y leur rigueur defaillir:
Car tousjours y dure un estre,
Sans diminuer n'y croistre:
Au contraire n'y à chose
Soubz la Lune qui repose
En un estat longuement,
Et ne souffre changement:
Il n'y a rien qui demeure
Long temps vif et qui ne meure
A la fin. Or quand ce sont
Mutations, qui se font
Peu à peu sans violence,
Nature moins s'en offense:
Et sont de nous telles pertes
Plus facillement souffertes.
Mais quand d'une haute cime.
D'honneur, on tumbe en l'abisme
De toute calamité,
En si griefve extremité,
Il n'est si ferme couraige
Qui n'esbransle un tel orage.
Si est-ce que les grands Princes,
Roys et seigneurs des provinces,
Sont plus subgetz à telz saulx
Que leurs plus petitz vassaux.
Comme la fouldre tousjours
Presque donne aux hautes tours:
Et des plus grandes montaignes
Tousjours ez plaines campaignes
Tumbent les grosses rivieres:
Aussi larmes coustumieres.
Et regretz les plus perceans
Sont propres aux plus puissans.
Siphax le malheureux Roy
De numidie, en faict foy,
Qui n'agueres loy donnoyt
A tant d'hommes qu'il tenoit
Dessoubz son obeissance,
Et avoit en sa puissance
Tant de beaulx et grands pays,
Qui sont ores envahys,
Et luy prisonnier es mains
Des victorieux Romains.
Mais plus d'angoisse me donne
Sophonisba, noste bonne
Princesse, que tant j'ay veue
De toutes graces pourveue
Dont le ciel embellir peult
Ceux qui mieux douer il veult.
Que j'ay veue tant aymée
Tant haultement sublimée,
En tout triomphe mondain:
Et ores la voy soudain
En la fleur de son bel aage
Pour s'exempter de servage,
Estre contraincte de boire
Du poison. Ainsi la gloire,
Et toute autre chose passe,
En ceste region basse.
Mais que veult masinissa
Qui vient si grand pas en ça
Viendroit il point pour cuider
La royne de mort garder,
Trop est loing le secourable
Quand le mal est incurable.
Masinissa.
J'ay grand peur à voir la triste chere et les visages esplorez de ses
dames de Cirte, que je ne sois tart arrivé, car j'ay resolu en moymesme,
comment que ce soit, voyre jusques à mettre ma vie en peril, de
n'abandonner point la Royne Sophonisba: ains plus tost secrettement la
faire enlever, quand la nuict sera venue, et conduire par une trouppe de
mes chevaux legers, qui s'iront rendre à ceux de Carthage. Toutesfois
celuy que j'y avois envoyé m'a raporté qu'elle avoit posé la couppe ou
estoit le poison: et s'en estoit allée visiter quelques temples pour
faire ses prieres aux Dieux.
Dames.
Ha, Sire, si tost qu'elle à eu achevé ses prieres, elle l'a reprinse, et
avant que personne survint qui l'en peut destourner, à beu tout ce qui
estoit dedans. Puis comme estant certaine de sa mort, nous à dit le
dernier Adieu, à toutes, et s'est retirée en sa chambre, avec sa chere
Herminia et ses femmes.
Masinissa.
Ha Dieu y auroit il point encores de remede en luy donnant du
contrepoison?
Femme troisies.
He Dieux! Helas! comment n'esclate ce pauvre corps de la douleur qu'il
sent? Que ne s'en vont tous mes espritz espendus en souspirs? Que ne
sont mes yeux tournez en deux fontaines, pour eternellement plorer ceste
perte irrecouvrable.
Masinissa.
Ha Dieu, c'est faict, je voy bien qu'il n'y a plus d'esperance.
Femme troisies.
O monde obscur et tenebreux, ton Soleil est estaint, tu ne verras plus
sa lumiere.
Masinissa.
Dictes moy, dame, la cause de vostre dueil.
Femme iii.
Ha Sire!
Masinissa.
Qui à il? dictes le moy.
Femme secon.
Nous sommes perdues.
Masinissa.
Comment?
Femme secon.
La Royne est morte.
Masinissa.
Morte! ha pauvre Dame! si tost? O malheureulx que je suis! pourquoy
ay-je tant arresté? Qui à vouloir de faire euvre bonne ne doibt jamais
differer. O faulte irreparable que j'ay commise! Je vous prie revenez un
peu à vous, et m'exposez un peu au long comment elle est passee.
Femme seconde.
Helas, Sire vous rengregez la douleur de ma plaie, en me le faisant si
franchement exposer. Toutesfois pource qu'apres Dieu, Sire, nous n'avons
plus d'esperance qu'en vostre seule bonté, je m'efforceray pour vous
obeyr, de le vous dire le mieulx que je pourray.
Estant la pauvre Princesse, de retour en sa chambre, elle s'est assise
dessus son lict, et nous voiant toutes à l'entour d'elle, distiller en
larmes, elle s'est prinse à nous dire d'une parolle ferme et asseuree.
Le dueil que je vous voy demener, à cause que vous perdez ma compaignie,
m'aporte certainement grand regret de me departir de la vostre, Car
estant signe de la bonne affection que vous me portez, je cuiderois
grievement forfaire contre l'humanité, si je ne vous respondois en
amitié, Mais si vous considerez que je suis fille de Hasdrubal, arriere
fille d'Amilcar, et niepce du grand Hanibal: tous trois Ducs et chefz
des armees de Carthage: Que j'ay esté espousee au puissant mais
infortuné Roy des Numidiens: que j'ay vescu en tout l'honneur et
triomphe que saurait faire la plus heureuse Princesse du monde, et
maintenant voy le Roy mon mary, par deux fois l'une sur l'autre, rompu
en deux grosses batailles: ses forces renversées, ses pays occupez, et
luy mesme prisonier vif, entre les mains des ennemys: lesquelz ne
desirent rien plus que de m'avoir aussi en leur puissance vifve, pour me
mener esclave à Rome, et faire monstre de moy aux yeux du peuple,
naturellement ennemy des Roys: et qui à juré la ruine des miens et de
mon pays. Et puis me faire cruellement mourir ou ignominieusement
languir en chartre perpetuelle. Je croy que vous mesmes approuveres la
resolution que j'ay prinse: car il ne fault plus estre (Quand on n'est
plus en honneur) ce que l'on à esté. Qui sent sa vie nette, ne craint
point à mourir. Cest chose deue à la necessité de nature. Car tout ce
qui à eu commancement il est force qu'il prenne fin. Et ou la sçauroit
on prendre plus à propos, qu'à l'endroit ou l'honneur vient à faillir.
Masinissa.
O gentil cueur de dame! de tant plus estois tu digne de longue vie que
moins tu as redoubté la mort.
Femme secon.
Jusques icy, elle à tousjours parlé fermement, mais quand elle à voulu
particulierement adresser sa parolle à Herminia, alors la voix luy à
commencé à changer, mesmement quand luy à livré son petit filz entre ses
mains, en luy disant: Chere Herminia, ce qui plus me reconforte au
partir de ce monde c'est que je vous y laisse apres moy, pour avoir
soing de ce petit orfelin, qui pert son pere et sa mere en l'aage qu'il
en à plus de besoing. Je le deporte entre vos mains, comme joyau que
j'ay plus cher que ma vie: comme gaige de nostre amitié, comme image
vive de ma personne, laquelle ayant tousjours aupres de vous ne vous
pourrez plaindre que je vous aye abandonnee. Ces parolles estoient coup
à coup entrerompues de groz sanglotz, et de larmes, tumbantes avec telle
impetuosité quelles sembloient un torrent qui rompt à force tout ce
qu'on luy mect audevant. Ja luy commençoient les membres fort à
trembler, et pource l'avons nous couchee sur un lict, la ou tendant les
deux braz à Herminia, qui estoit plus morte que vive, luy à dict, ma
chere amye que je vous embrasse pour la derniere fois: vous m'estes icy
au lieu de mere, de frere, et de toute ma parenté. Si vous prie de faire
envers moy ce dernier office de pitié, Quand je seray tantost passee, de
me clorre les yeulx. Adieu vous dy car plus n'en puis. Sur ce point elle
à commencé à perdre la parolle, et est entrée en l'agonie des traitz de
la mort: ou elle n'a jamais monstré signe quelconque d'entendement
aliene de soy: ains contre la detresse de la douleur, la vigueur de son
couraige à esté si grande, qu'elle à tousjours surmonté, sans faire
aultre demonstration d'impatience, que de souspirer, jusques à ce que
finablement, l'esprit est sorty du corps, emportant, quant et soy, toute
nostre esperance. Et estaignant tout ce qu'il y avoit de parfaite
beauté, douceur, courtoisie, et bonté en ce monde.
Masinissa.
Or t'en va doncques noble et gentille ame au repoz des bien heurez
espritz, qui ont tousjours eu l'honneur plus cher que la vie. Que maudit
soit celuy qui premierement me garda de l'espouser. Et maintenant à esté
cause de ta mort si precipitee. Si la fortune m'a osté les moiens de te
sauver la vie, ja ne mostera elle la volunté n'y la puissance de faire à
ton corps l'honneur de sepulture Royal: Et de tout ce que lon peult
faire pour consacrer la memoire d'une si vertueuse Princesse.
Dames.
Ce qui de nous tous doit estre
Est escript au grand volume
Des cieulx, avant nostre naistre,
Qui de la premier s'allume.
Trop de soymesme presume
Qui cuide s'en exempter,
Soit doulceur ou amertume
Force est de s'en contenter.
Fin.
Sois adverty, lecteur, qu'en imprimant la presente Tragedie, nous avons
esté faictz certains que feu Mellin de sainct Gelais en à esté le
principal Autheur, duquel n'est besoin t'escrire les louanges. Au reste
que toute la Tragedie est en prose, excepté le Chorus, ou assemblée de
dames, qui parle en vers de plusieurs genres.
[Notes du transcripteur:
On a conservé à l'identique l'orthographe et la ponctuation de
l'original, en introduisant toutefois la cédille et la distinction entre
les lettres u/v, i/j suivant l'usage. Les accents et apostrophes sont
conformes à l'original, y compris en cas d'incohérence manifeste, comme
par exemple: à pour a, este pour esté, n'y pour ny, m'e pour me, etc.]