jamais rien fait de bon, ni même d’utile, c’est donc ainsi qu’il allait
manquer l’occasion unique, inattendue! D’avouer cette faiblesse à ses
supérieurs l’eût tué sur place: il n’y pouvait songer sans une
défaillance intolérable. Sa crainte était aussi qu’on la sût trop tôt,
qu’on lui refusât la magnifique, la suprême chance de sa déplorable vie.
Alors il résolut de fermer sa porte, ne se montra plus, rêvant d’épuiser
peut-être sa misère, de la consommer en secret. Vain espoir! En une
semaine, cette solitude héroïque acheva de l’accabler. N’ayant jamais
connu d’autre remède à ses peines que de prodiguer à autrui, au plus
fort de la tristesse, les étonnantes consolations d’un cœur dévoré de
paternité, ce repliement sur soi-même l’étouffa. Il en faisait parfois
l’aveu à la hideuse compagne de son agonie, il tentait de forcer son
indifférence stupide, prodiguant dans cette folle entreprise, jetant à
pleines mains les puissances sacrées de son être, sa flamme insigne,
tout le génie de sa charité. Ainsi achevait-il de se vider de son sang
mystique.
Car il croyait s’établir dans la solitude, qu’il s’enfonçait déjà sous
les ombres. La chair qu’il avait réduite, domptée avec une si implacable
douceur, saisie déjà par le froid éternel, gémissait d’angoisse, et bien
qu’une volonté presque surhumaine la retînt encore esclave, elle
détachait sournoisement ses liens pour obéir une première fois à la loi
de sa nature, pour faire à part son agonie. Cette espèce de plainte
monotone, comparable au murmure, dans la nuit lointaine, du troupeau
abandonné, humble, incessante, l’amollissait quoiqu’il y fermât
d’instinct son âme. Et presque à son insu, il souhaitait le visage d’un
ami.
Entre tant de présences désirables, celle de Mlle de Clergerie eût été
plus douce à son cœur. La fille de l’historien servile, mort presque
centenaire, et qu’on a vu survivre inexplicablement à tant de renommées
rivales et haïes qu’il avait patiemment rongées de ses dents
laborieuses, infatigables, n’est pour tous à présent qu’un pauvre
fantôme évanoui. Le drame obscur dans lequel s’est perdue cette petite
vie si claire l’a comme recouverte à jamais d’une nappe de boue, scellée
dans un de ces mille faits divers, au goût ignoble. L’oubli qu’elle
avait tellement désiré lui a été ainsi dispensé sous cette forme
hideuse, et qu’elle y doit donc dormir en paix!
La tendresse de l’abbé Chevance pour la seule de ces filles, sans doute,
qui risquât de lui faire honneur aux yeux du monde était connue de M. de
Clergerie, et il n’y pensait pas sans inquiétude, tenant le bonhomme
pour original, après l’avoir un moment vanté comme un autre Vincent de
Paul. C’est le sort de l’ancien desservant de retenir ainsi l’attention
des sots, et leur admiration même, par une simplicité dont ils croient
saisir aisément le secret. Qu’une pareille fraîcheur est bonne! Quelle
fleur sauvage dérobée au jardin du Paradis! Seulement, dès qu’il
l’approche de près, le plus grossier ou le plus retors reçoit à
l’improviste, avec stupeur ou avec rage, la brusque révélation d’une
force mystérieuse à laquelle il ose à peine donner un nom, d’ailleurs
toujours choisi à dessein, toujours faux. Ils s’avisent tous à la fois,
mais trop tard, que ce prêtre est mal élevé.
M. de Clergerie s’en est avisé comme eux assez vite, et n’a pas celé à
sa fille l’amertume de cette déception. Puis il s’est plaint, non sans
dignité paternelle, d’avoir à prendre parti en un tel débat, car son
autorité, il n’en doute, s’arrête au for interne. Il s’y décide
néanmoins: sa conviction est désormais faite. L’abbé Chevance semble un
prêtre excellent, ses supérieurs l’estiment, louent son zèle. Mais ce
qui mérite d’être loué, ne vaut pas toujours d’être imité sans prudence.
Une jeune fille est tenue à plus de réserve que personne, la
malveillance la guette. Élire pour directeur un homme qui prête à rire,
même innocemment, ne va pas sans risques, qu’une cervelle de vingt ans
aurait du mal à imaginer. «Il y a de la présomption dans votre choix, je
le crains.» «Prenez donc un autre directeur, conclut-il, du moins
officiel. Je ne vous refuse pas la permission de visiter celui-là, je le
crois inoffensif. Aidez-moi seulement à décourager la médisance. Que
vous reprocherais-je? J’ai moi-même été pris, un temps, au charme
extraordinaire, évangélique, de notre vénérable ami. Je le respecte
infiniment. Je le respecterai toujours.»
Elle ouvrit plus grand ses yeux calmes, un peu rieurs:
--Pauvre abbé Chevance! Vous verrez qu’il aura de la peine!
--Ma chère Chantal... commença l’historien servile.
--Oh! je veux dire seulement qu’il sera surpris, un peu, au moment même,
voilà. Et puis, il oubliera très vite, rassurez-vous! Il est si
distrait!
--Non, non, ma chère Chantal, reprit gravement M. de Clergerie; tu ne
peux me tromper. Le sacrifice que je t’impose...
Alors elle secoua de nouveau la tête, en riant, se glissa plus près, mit
une main sur chaque épaule de son père, offrit aux yeux étroits et
clignotants son regard inaltérable.
--Je ne vous trompe jamais, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Je suis
heureuse ainsi, toujours, toujours. N’êtes-vous pas content que je sois
heureuse? Je n’ai jamais de peine, papa. M’en voulez-vous d’être
heureuse?
Il saisit au vol la petite main, aussitôt frémissante et docile entre
ses doigts.
--Tu m’inquiètes, Chantal, au contraire, dit-il sincèrement. Je ne suis
pas sûr de comprendre. Mon Dieu, certes! tu es incapable de te dérober:
pourquoi ai-je l’impression de te poursuivre sans t’atteindre, de te
manquer d’un rien, d’un cheveu, comme en rêve? Je te manque chaque fois
d’un cheveu, voilà le mot.
Avant de répondre, elle fronça les sourcils.
--C’est peut-être, fit-elle, que vous calculez un peu trop... les
historiens sont ainsi, je pense? Alors je déjoue vos calculs, sans le
vouloir. Vous me prenez pour un navire bien gréé, bien chargé, avec une
riche cargaison, un capitaine étonnant, tout ce qu’il faut. Et je ne
suis qu’un pauvre petit bateau vide qui va comme il peut.
--Si! tu me trompes, reprit M. de Clergerie. Tu me trompes sans le
vouloir, faute de t’astreindre une minute à voir par mes yeux, à parler
mon langage, à te justifier par des raisons que je puisse entendre. Que
veux-tu que je connaisse de toi, ma chère enfant, sinon ce que chacun de
nous laisse paraître, dans la vie familiale, quotidienne, de ses
habitudes, de ses goûts--ses préférences enfin! Or, tu n’as pas de
préférences, tu sembles contente de tout. Cela serait déjà monstrueux à
ton âge. Mais il y a pis: tu ne saurais donner aucun prétexte à cette
perpétuelle allégresse. Il faut la prendre telle quelle. Elle est parce
qu’elle est.
--Mon Dieu! prenez-la donc comme elle me vient, dit-elle. Je ne suis pas
si compliquée...
--Nous y voilà. Oh! mon rôle est facile à tenir, fit-il avec amertume.
Elle tourna vers lui un regard si limpide et si triste qu’il ne put le
soutenir, et rougit légèrement.
--Accorde-moi, du moins, que j’ai le droit de m’étonner un peu? Tu n’as
jamais menti, tu es la loyauté même. Hé bien, supposons... tiens! en vue
de ton établissement, par exemple, supposons qu’il me soit posé
certaines questions... très simples... je n’y pourrais répondre. Quelle
espèce de femme seras-tu? Bien malin qui le dirait. Tu te plais dans ta
maison, soit! tu parais plutôt casanière. Mais si je t’annonce demain
notre départ pour les Indes ou le Canada, tu en recevras la nouvelle, je
le parie, avec le même sourire content. Aimes-tu le monde? Ne l’aimes-tu
pas? Ceci est encore un problème: je ne l’ai pas résolu. Tu y montres
une vivacité, une sensibilité charmantes: juste assez pour plaire, pas
assez pour que je sois sûr que tu t’y plaises réellement. Tu es fidèle à
tes amis, jusque dans les petites choses, jusqu’au scrupule. Et pourtant
tu ne parais pas souffrir de leur abandon, tu te laisses tromper avec
bonne humeur, pour ne pas dire avec une naïveté déconcertante.
Quelquefois la volonté se dénonce brusquement, comme par éclairs, puis
elle reprend aussitôt sa place, docilement, dans le cours paisible de ta
vie. Où va-t-elle? Où la caches-tu? Car tu la caches. Il faudrait être
aveugle, il faudrait ne t’avoir jamais vue pour douter que tu ressembles
à ta pauvre mère, que tu as le même cœur, la même passion... Je te
regarde aller et venir avec un pressentiment si douloureux! Oh! tu n’es
pas de celles, je le sens bien, qui évitent l’obstacle, ou au moins
savent le tourner. Sur quel obstacle te briseras-tu? Je me le demande...
Ne pleure pas, Chantal! s’écria-t-il tout à coup. Je suis un pauvre
homme!
Elle ne pleurait pas, bien que sa bouche tremblât de fatigue.
--Mais je ne pleure pas! fit-elle en tâchant de rire. Je voudrais tant
vous contenter! Seulement vous m’observez sans cesse: vous voyez en moi
beaucoup de choses. Je ne les vois pas, moi. Non, je vous assure.
Elle ferma le poing, appuya dessus son menton, et les yeux mi-clos, son
fin visage tendu par l’effort, elle dit doucement:
--Je suis très, très simple, voilà tout.
Et elle pâlit aussitôt, comme si on lui eût arraché ce secret enfantin.
--Je te demande pardon, reprit M. de Clergerie; je te fais peut-être du
mal. Il est si difficile d’interroger sans offenser! Certes, tu as une
nature exquise, mais non, mais non!... cela n’explique pas tout... A
dix-huit ans, on fait des rêves. Quels rêves fais-tu?
--Des rêves? demanda Mlle Chantal.
--Oui, enfin: des rêves d’avenir?
--Oh! je ne me soucie pas de l’avenir, fit-elle en secouant la tête.
Vous y avez pourvu: à quoi bon?
--Comprends-moi donc: tu n’es pas de ces têtes légères qui ne peuvent
rien prévoir au-delà du lendemain. Tu as au contraire l’attitude, le
regard, la voix,--que sais-je?--la sérénité d’une femme qui a fait son
choix, pris parti. Car enfin, cette espèce d’allégresse a un sens.
Lequel? Tu ne rêves pas, dis-tu? Hé bien, ton silence même est plein
d’un rêve qui te fait sourire à ton insu.
Elle laissa tomber ses bras, découragée.
--Que voulez-vous que je réponde, papa? fit-elle. Je suis ainsi; ne vous
fâchez pas; il me semble que je ne pourrais être autrement. L’avenir ne
me fait pas peur, il ne me fait pas envie non plus. Les grandes épreuves
sont pour les grandes âmes, n’est-ce pas? Les petites passent tout
doucement au travers... Hé bien! je ne suis pas une grande âme. Comme
disait ce vieux pauvre impitoyable que j’ai rencontré un jour:
--«Moi, ma vocation est de recevoir.» Il me faut si peu pour vivre!
Alors, je me tiens sagement sous le porche de l’église, je tends la main
au bon Dieu, je pense qu’il y mettra bien toujours deux sous...
--C’est très joli, riposta froidement M. de Clergerie. Cela mène tout
droit chez les Clarisses.
--Chez les Clarisses! s’écria-t-elle en riant. Seigneur! Où prenez-vous
que je puisse être jamais Clarisse, ou seulement Carmélite!
Il passa nerveusement ses doigts dans sa barbe.
--Je ne te contredirai pas, fit-il, pas du tout. Je te crois une piété
solide, éclairée même, néanmoins très calme, très raisonnable. Raison de
plus pour ne pas emprunter si légèrement aux mystiques une règle de vie
faite pour eux.
--Hélas! (tout son visage frémissait de joie) je n’emprunte que ma part,
la part du mendiant, vous avez mille fois raison. Ai-je l’air d’une
jeune personne à rechercher l’humiliation, la pauvreté, l’obéissance? Je
n’irai jamais au-devant d’elles, rassurez-vous. Je mourrais de peur dès
le premier pas. Ce que vous appelez ma sérénité, mon allégresse, c’est
justement cette certitude de n’être bonne à rien, et aussi l’espoir
d’être au dernier jour jugée comme telle, de bénéficier d’un traitement
de faveur. Je ne veux pas me défendre. Voyez mon chien Tabalo: que je
fasse mine de courir dessus, il se sauve. Que je le poursuive
réellement, il se met tout de suite sur le dos, les pattes en l’air.
Voilà. Je ne me défends pas. Je voudrais que Dieu n’en demandât pas
plus. Je ne défie personne, ni la douleur, ni la mort, ni même le plus
petit ennui: je craindrais de les réveiller, de les mettre en colère. Si
l’épreuve s’avançait vers moi, je reculerais sans doute un peu; d’abord,
c’est naturel... Mais je me persuaderais aussitôt que je ne suis pas de
force, je m’étendrais par terre, je rentrerais la tête dans les épaules,
en fermant les yeux. Il n’y a peut-être, au fond, qu’un seul héroïsme,
mais je suis sûre qu’il y a cent manières d’avoir peur, et je voudrais
que le bon Dieu daignât m’enseigner celle qui lui déplaît moins. On a
toujours assez de force pour recevoir les coups sans les rendre, et dès
qu’on n’attend pas autre chose de soi, qu’on n’en demande pas plus, on
finit par dormir tranquille. Ce n’est pas la crainte qui tient éveillé,
c’est le calcul des chances.
M. de Clergerie l’avait écoutée sans un geste. Lorsqu’elle se tut, il
l’observa longtemps encore, avec une attention extraordinaire. Puis, de
ses deux mains ouvertes, il ramassa nerveusement les papiers épars sur
la table, ainsi qu’un avocat battu fait de son dossier:
--Tu t’amuses! dit-il.
Sa tête vénérable oscilla lentement, comme s’il se fût répondu à
lui-même un «non» anxieux. Quarante années d’un labeur vide et têtu,
poursuivi à travers tant d’intrigues non moins vaines que lui,
l’expérience amère de son propre néant, la crainte puérile de toute
vérité, de toute simplicité où sa méfiance ne voit qu’une ruse complexe,
un mensonge d’une espèce moins facile à déceler, toute sa vie enfin, la
médiocrité intolérable de sa vie, parut en clair dans ses yeux gris,
vite dérobés. Il soupira profondément.
--Cela est bel et bon, dit-il encore. Mais vague, bien vague... Non! ce
n’est pas une règle de conduite! Je te fais d’ailleurs remarquer que tu
n’as pas répondu aux questions que je t’avais posées.
Il leva la tête, siffla rêveusement.
--Note bien que j’approuve... j’approuve ce qu’il est possible
d’approuver. Seulement, j’appartiens--grâce à Dieu!--à une génération
qui a prouvé plus loin qu’aucune autre la perfection des méthodes de
mesure, d’analyse, de contrôle. Je ne suis pas l’ennemi du surnaturel,
j’entends rester même un catholique irréprochable, et pourtant je crois
fermement qu’à quelques exceptions près (dont l’ensemble constitue le
fait miraculeux, jusqu’à présent irréductible) nous restons, toi,
moi--nous tous--dans la dépendance étroite des circonstances et des
conjonctures, et ton rêve d’acceptation pure et simple m’apparaît
irréalisable. Je doute fort qu’il ne t’apparaisse ainsi à toi-même, que
ton attitude ne soit forcée. Allons donc!
Il frappa légèrement de la paume sur le bord de la table.
--Tu ne me feras pas croire que tu fasses si aisément le sacrifice... le
sacrifice de ton directeur par exemple?
--Pourquoi? dit-elle. Oh! vous m’avez mal entendue... Vous parlez de
sacrifice: je n’en suis pas encore là, voyez-vous. Je ne saurais
sacrifier personne. Vous me prenez trop au sérieux, papa, voilà le mal.
Il m’en coûte si peu d’obéir que je suis bien forcée de croire que mes
peines valent ce que je vaux, qui ne vaux rien. Je ne sais pas souffrir,
j’en ai honte. Peut-être n’apprendrai-je jamais?
--Cependant, fit-il, tu aurais pu montrer... témoigner de... Enfin, il
me semble... C’est invraisemblable, mon enfant... L’abbé Chevance t’a
toujours marqué une affection... Je voulais justement te prier sans
doute de... de choisir un confesseur plus sage... moins... moins
pittoresque... mais je ne pensais pas du tout d’interdire... enfin, il
te suffira d’espacer tes visites, simplement.
--Je vous remercie, dit Chantal. Je suis heureuse pour lui...
--Tu vois! s’écria-t-il, en la regardant de biais. Tu savais comme moi
que cette rupture lui serait désagréable, douloureuse même... Il t’aime
beaucoup.
Elle ouvrit la bouche, remua les lèvres, rougit. Puis avec un
emportement mystérieux, qui n’effaça pas son sourire, elle dit, de sa
voix douce, inaltérable comme son regard:
--Oh! lui, papa, il ne tient pas beaucoup à ce qu’il aime!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Voilà votre déjeuner, annonça Mme de la Follette tranquillement, bien
que sur un ton d’exceptionnelle gravité.
Seulement, comme elle repoussait la porte d’une ruade discrète, de sa
grosse pantoufle fourrée, elle vit à droite, étendu, immobile, le corps
de l’abbé Chevance, la face tournée contre le mur.
--Sûr qu’il est mort, misère! murmura la pauvre femme entre ses dents.
Il est dit qu’il ne fera rien comme les autres, vieux fou. Une histoire
à vous tourner le sang--et à mon retour d’âge encore!
Le haricot fumait sur la nappe. Le réveille-matin, tombé dans la ruelle,
y battait aussi bêtement que jamais. Déjà elle regagnait le seuil à
reculons, les yeux baissés, lorsque le plus naturellement du monde, le
mort se souleva sur ses coudes, tourna lentement, puis réussit enfin à
s’asseoir.
--Quelle sotte aventure! bredouillait-il... J’ai glissé sur le carreau
sans doute... fait un faux pas? Je vous demande pardon.
--Glissé sur le carreau, ah la la! dit Mme de la Follette, vexée. Avec
ça que vous avez la mine d’avoir fait un faux pas, peut-être? Je
voudrais que vous vous regardiez dans la glace: vous ne savez pas encore
où vous êtes, malheur!
--Mais si, je le sais, je le sais très bien, répliqua M. l’abbé
Chevance, avec un peu d’aigreur. Croirait-on? Ce n’est qu’un
étourdissement, tout au plus. Je n’ai pas perdu connaissance une
seconde: je me suis très nettement senti tomber.
--Entendu! fit la concierge: tâchez de le croire si vous pouvez. Pour
moi, vous vous en êtes allé de faiblesse, faut vous refaire du sang.
Mangez toujours, tant que c’est chaud.
Il s’était mis debout et remuait douloureusement la tête, le regard
ivre. Enfin, il gagna la table à petits pas, saisit une chaise de sa
main pesante et s’y laissa brusquement glisser, un terrible sourire aux
lèvres.
--Voilà, voilà! disait-il de sa voix docile. Je vous remercie, madame de
la Follette... Je crois nécessaire de réparer... réparer... réparer mes
forces. Le jour baisse, madame de la Follette... le jour baisse
terriblement... Je n’y vois plus guère, madame de la Follette.
--Que vous dites! s’écria-t-elle, encore méfiante. Au lieu de
plaisanter, mangez donc, ça vaudra mieux: j’attends que vous ayez fini
pour descendre. M. de la Follette fait sa partie, mais il va rentrer
d’une minute à l’autre, et il n’aime pas trop poser, cet homme-là!
Elle l’observait sournoisement, se régalait sans méchanceté d’un
spectacle semblable à ceux de la rue, où l’horrible même est cocasse. Le
sourire hébété du malheureux, la lenteur calculée de ses gestes, leur
maladresse, un dandinement bizarre qu’il réprimait soudain, tout
contribuait à donner au pauvre prêtre un air de solennité grotesque, et
tel qu’on en voit aux ivrognes pensifs et laborieux, d’un trottoir à
l’autre, traçant lentement leur route, à travers la foule frivole. Et
justement, à cette minute même, par la fenêtre tout à coup immense dans
le soir, et la grave rumeur du dehors allant s’affaiblissant, ainsi qu’à
la pointe du jet d’eau qui tremble, une aigrette d’écume, l’atroce
refrain d’une chanson de café-concert monta de la rue, assourdie,
méconnaissable, inexplicablement pure, avec une bouffée de brise
fraîche.
--Madame de la Follette, dit-il, vers quinze ans, au petit séminaire de
Montligeon--excusez-moi--j’ai dû engloutir de grandes quantités de
viande crue, sur l’ordre du médecin, sur l’ordre formel, comprenez-vous?
D’y penser, aujourd’hui encore, le cœur me manque. Quel dégoût!
Il atteignit le plat, remplit son assiette jusqu’aux bords, et tenant sa
fourchette dans son poing fermé, commença de manger avec une hâte
extraordinaire, voracement.
--Ça va, dit la concierge; vous vous refaites. Vous avez déjà meilleure
mine.
--Je sens un grand vide dans ma tête, avoua le pauvre homme, la bouche
pleine. Mon récent étourdissement venait de là, peut-être? Il y a de la
faiblesse dans mon cas, c’est sûr.
Sa voix gardait une espèce d’enjouement qui rassurait Mme de la Fouette,
tandis qu’elle ne pouvait détacher son regard du visage embrasé,
étincelant, mais frappé de stupeur, où les mâchoires seules remuaient.
--J’ai très soif, fit-il encore.
Il se servit coup sur coup deux verres de vin, qu’il avala d’un trait.
Un mince filet rouge glissa lentement de la commissure des lèvres
jusqu’à son menton.
--Il faudra que vous allumiez la lampe, reprit-il doucement. Le soir
vient tôt... Jadis... Oh! madame de la Follette, sur les étangs de mon
pays... sur les étangs, c’est curieux--le jour n’en finit pas de
mourir--c’est très curieux... et il y a une heure fraîche, très fraîche,
la plus fraîche, quand nous menons boire nos bœufs, les belles bêtes. La
maison n’est pas loin, au bout du sentier, du sentier qui paraît noir
dans les arbres, sous les arbres... C’est le paradis. J’y conduirai mes
enfants, mes pauvres enfants... Jugez-en, madame de la Follette... Je
connais des femmes qui nourrissent leurs bébés avec des soupes
d’épluchures. Il faudrait beaucoup de lait... beaucoup de lait... Il y a
du lait qui se perd, madame de la Follette. Il coule à côté du seau,
dans l’herbe, une mousse blanche, la rosée l’efface peu à peu. Tant de
lait gâché! Je l’ai dit à la fille de Simon Clos, en revenant de
l’école. Sylvie! Sylvie! Veille à poser ton seau d’aplomb, ma fille!
Elle a rempli son sabot dans la fontaine, et m’a jeté l’eau à la
figure... attrape! attrape! en plein sur mon petit tablier neuf... Quoi,
Éminence... Éminence, il y a de nos gens qui meurent de faim! Qu’est-ce
que vous voulez que je dise à des gens qui meurent de faim?
Il remplit de nouveau son verre, le porta en tremblant jusqu’à ses
lèvres, puis l’ayant flairé deux fois, le reposa gravement sur la table.
--Hé là! Hé là! cria Mme de la Follette.
Elle le vit tourner la tête comme s’il entendait, ou s’efforçait
d’entendre, des profondeurs de son rêve, et elle écoutait aussi claquer
les gencives dans la bouche vide.
--Voyons! Voyons! dit-elle; vous dormez, s’pas? C’est embêtant!
Il faisait signe qu’on ne s’inquiétât pas, qu’on le laissât. La vieille
main traça dans l’air un signe obscur, puis s’abattit doucement vers la
nappe, s’y blottit sur le dos, la paume en l’air, ainsi qu’une bête qui
meurt.
--Madame de la Follette, murmura-t-il, vous pouvez sans inconvénient
parler plus haut. Je le disais hier à M. l’archiprêtre: un peu de
sommeil me suffit, très peu de sommeil. Quelle heure est-il? Bah! Bah!
je sais que vous vous effrayez à tort... si! je vous assure! Je
comprends tout, madame de la Follette, absolument tout. Je vous aperçois
très distinctement, la table, le verre... voilà même la nappe que je
serre entre mes doigts, comme ça... tenez! Ainsi! Qu’il ne soit plus
question de cette bêtise... Qu’on n’en sache rien, je vous en prie...
Promettez-moi...
--Les yeux! hurla Mme de la Follette. Il me rendra folle!
Car il venait de lever sa misérable face aux mâchoires infatigables, et
deux globes gris, noyés de larmes, virèrent lentement, majestueusement,
sous les cils, puis tournèrent sur eux-mêmes, et découvrirent de nouveau
la prunelle hagarde et contractée.
--Mais qu’est-ce qu’il a? qu’est-ce qu’il a? gémissait la concierge,
dévorée d’une curiosité plus forte que la peur. Qu’est-ce qu’il a, bon
Dieu de polichinelle!
Elle recula vivement, se glissa le long du mur, y resta collée de tout
son corps, les bras étendus, avec un rauque soupir d’attention. Le
malheureux prêtre avait saisi les bords de la table à pleines mains, et
courbé en deux, jetant les épaules en avant, comme arraché du sol par la
suffocation inexorable, sa bouche ouverte mordant l’air perfide, il
défendait terriblement sa vie, en gémissant. Elle voyait, sous la sueur,
la peau ruisselante se tacher peu à peu de rouge sombre, le nez livide,
le hideux ondulement du cou. Un long moment, l’homme et la mort se
regardèrent ainsi face à face, front contre front, sans fléchir. Puis la
vieille poitrine, comme crevée enfin, s’affaissa, se creusa sous le drap
noir, le râle de la gorge s’éteignit, et un dernier haut-le-cœur jeta
sur la nappe un petit tas de boue sanglante.
«Le cochon! mais c’est qu’il est ivre!» pensait Mme de la Follette, ses
dix doigts pressés sur ses lèvres, fascinée.
Sans doute avait-elle parlé tout haut à son insu, car la même voix
qu’elle eût reconnue entre mille répondit après un silence.