écoutez bien... Cela va déjà mieux... cela s’arrange... Vous allez...
vous irez de ce pas... appeler... retenir un fiacre... une voiture
enfin... Immédiatement. J’ai une démarche urgente... excessivement
urgente... Indispensable.
--Fait comme vous voilà, tout de même! dit-elle, rouge de confusion.
Reposez-vous. Je vais chercher M. de la Follette... S’il n’est pas
là--voyons!--le collègue du 12 _bis_ ne me refusera pas un coup de main.
On vous mettra au lit. C’est le lit qu’il vous faut, sûr et certain.
Elle attendit la réponse, une minute, puis deux, puis trois... Elle vint
enfin, articulée avec lenteur, presque un murmure, mais du même ton de
douceur inflexible:
--Je ne bouge pas... j’attends... c’est pour éviter une nouvelle
crise... par prudence... comprenez-vous? uniquement. Les forces
reviennent... Courez vite retenir une voiture, madame de la Follette...
L’abbé Cénabre!...
--Allons donc! fit-elle. Soyez raisonnable. Ça peut se remettre à
demain.
Il était resté à la place où la noire compagne avait desserré son
étreinte, les bras croisés, la face appuyée sur la nappe. Il répondit
patiemment:
--Non, non: pas demain, aujourd’hui. Je puis être alité cinq jours, une
semaine... qui sait?... Perdez-vous la tête pour si peu? N’avez-vous pas
honte, madame de la Follette? Si vous tardez encore... mais j’irai la
chercher moi-même, voyons, cette voiture! Je serai debout dans cinq
minutes: je me connais. Ah! l’âge vient, madame de la Follette; je dois
me ménager. Sinon vous ne me verriez pas si accablé... Ces... ces sortes
de crises me sont beaucoup plus familières que vous ne pensez... J’avoue
que la..., la durée de celle-ci... m’a un peu surpris... étonné... Là...
là... là... c’est bon. Me voilà sur pied maintenant.
Elle recula devant lui, en frémissant. Il avançait d’un pas inégal, un
bras légèrement tendu, l’autre inerte, sa face marbrée toujours
ruisselante de sueur, les joues souillées d’une écume grise qui avait
coulé jusqu’à son épaule, les yeux mi-clos. S’écartant pour lui livrer
passage, elle le vit chanceler contre le mur, y appuyer ses deux mains,
puis il revint droit vers elle, aperçut son propre visage dans la glace,
et sourit.
--Je ne suis pas beau à voir, quelle horreur! dit-il. Mais quoi! nous ne
devons pas juger les gens sur la mine, madame de la Follette... Un peu
d’eau fera l’affaire: il... n’y... paraîtra...
--Hé bien... s’écria Mme de la Follette... Hé bien!... HÉ BIEN!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La voiture fit une brusque embardée vers la droite, ralentit docilement,
reprit sa course. Elle allait dans la nuit molle et légère, nouvellement
tombée, encore retentissante de la rumeur du jour avant que s’éveille le
féroce et sourd grondement de la ville nocturne qui ne s’apaise qu’à
l’aube. Dans la glace, tour à tour reprise et lâchée par l’ombre,
fouettée de biais à chaque coin de rue par une double gerbe
éblouissante, l’interminable route qui, presque d’un trait, court du
dernier faubourg au cœur de la cité-mère, se déroulait paresseusement,
déjà désertée, fenêtres closes. Mais le regard de l’abbé Chevance n’y
discernait plus qu’une espèce de danse vaine et cocasse, singulièrement
accordée au rythme accéléré de son cœur. Car depuis un moment, quoi
qu’il fît pour se reprendre, ce battement monotone, intolérable,
l’absorbait tout entier. Ce qui lui restait de vie consciente était
comme inexplicablement suspendu au furieux bondissement de ses artères.
A peine reformé, au prix d’un effort inouï, dans sa pauvre cervelle
confuse, le silence était aussitôt brisé, mis en pièces, émietté, par
l’inexorable cadence dont l’imagination affolée répercutait l’écho à
travers le réseau douloureux des nerfs. En vain étreignait-il la
poitrine sonore, le corps exténué vibrait jusqu’à sa dernière fibre,
avec de merveilleuses reprises, des silences étranges, des trous noirs
où sombrait d’un seul coup l’angoisse glacée, tout un jeu de feintes
subtiles, d’attaques brusques, de rémissions perfides, qui prenait la
volonté en défaut, l’épuisait en violences inutiles, l’arrachait de
l’âme par morceaux...--«Ce n’est qu’une palpitation, une simple
palpitation», répétait-il à voix haute, avec ce doux entêtement qui
l’avait si souvent secouru au long d’une vie pleine d’amertume. Mais la
parole illusoire, à peine articulée, l’obsession revenait plus forte
qu’avant. Bien plus, elle gagnait tous les sens, un par un. Il semblait
parfois que le battement ridicule s’accélérât, jusqu’à n’être plus qu’un
seul bourdonnement d’abord grave, puis aigu, qui à la limite de
l’échelle des sons, crevait en mille bulles d’un rouge aveuglant.
L’illusion était si cruelle que le malheureux serrait les doigts de
toutes ses forces pour échapper à la tentation de saisir ces globes
mystérieux, de les palper, d’éprouver leur résistance élastique. Alors
il jetait furieusement sa tête dans l’angle capitonné, implorait, du
même gémissement, le silence et la nuit... La résolution qu’il avait
prise, l’acte qu’il avait juré d’accomplir, coûte que coûte, l’idée en
subsistait sans doute quelque part, dans un coin secret de la mémoire,
mais c’était comme une figure voilée, méconnaissable, immobile dans
l’écœurant tourbillon du vertige, et il n’osait d’ailleurs l’interroger
de peur qu’elle ne restât muette, qu’elle se détournât de lui en
silence, emportant avec elle un bien plus précieux que la vie, à
jamais... Ne pas perdre en un moment la chance suprême!... Quelle
chance? La chance de qui?... Car dans le désordre de sa raison, une
humble consolation lui était venue, tombée du ciel, angélique. Il
savait, il était sûr de tenir entre ses vieilles mains non pas son
propre salut, mais le salut d’autrui, d’un autre homme plus malheureux,
plus abandonné que lui-même... Quel homme?... Ah! la réponse viendrait à
temps! Il avait oublié le nom, il ne distinguait pas le visage à travers
tant de signes étranges, mais il allait vers celui-là; il courait à son
secours, il le presserait bientôt sur son cœur! Par un phénomène
singulier--non pas si rare--le délire partiel laissait intact tel
souvenir, telle image récente, tel pan du passé, comme dans un
brouillard épais l’arête d’un toit, l’angle d’un mur, une fenêtre
solitaire. Mais il était incapable encore de relier ces souvenirs entre
eux, selon les lois d’une perspective familière. Ils se présentaient un
à un, s’éloignaient de même, reparaissaient tout à coup. Parfois même
les mots précédaient la pensée, et il les prononçait machinalement,
presque à son insu. Longtemps après--à ce qu’il lui semblait du
moins--l’image montait lentement derrière eux, se dégageait à
mesure...--«Je devais m’attendre à cela, murmura-t-il. Je m’affaiblis
chaque jour, les facultés baissent... baissent...» Puis il revoyait le
salon vert Empire du chanoine Degrais, la table, le flacon d’éther
apporté en hâte, la mine inquiète du bonhomme, son regard
compatissant... il sentait de nouveau la crampe atroce du mollet, la
douleur s’irradiant en un éclair jusqu’à la hanche, puis le bruit d’eau
courante à l’oreille, et presque aussitôt l’effondrement dans la nuit...
Alors, alors seulement, avec effort, il retrouvait le sens des paroles
prononcées un moment plus tôt: c’est ainsi qu’il avait répondu à la
question anxieuse de son ami, après la longue syncope, en ouvrant les
yeux... D’ailleurs la vision précise était déjà dépassée, quittait le
champ de la conscience, le cœur furieux sonnait plus fort contre les
côtes, la ronde infernale liait et déliait ses anneaux étincelants, le
corps allégé, vide, flottait comme un haillon, retenu au sol par la tête
énorme, douloureuse, une masse de plomb. Le voilà couché au pied d’un
peuplier, en plein midi, ses petits pieds nus hors des sabots, le poing
fermé sur le manche du fouet... la vache Muguette promène gauchement son
mufle sur sa blouse, il sent sa chaude haleine à travers la toile, il
l’écarte d’une caresse, écoute son mugissement, reconnaît l’appel
saccadé de la trompe, le ronflement du moteur, la vitre ouverte sur la
rue illuminée, sa misérable agonie emportée à travers la foule, parmi
tant de visages inconnus... «J’irai à lui... je le trouverai... je lui
dirai... J’aurai sûrement la force de dire...» L’homme est devant lui,
tout droit, tout noir, inflexible... Ah! quelle pitié! quelle détresse!
Il était temps!... Si du moins ce cœur pouvait ralentir une minute, une
seule minute son galop frénétique--ou qu’il ne l’entendît plus!--«Non!
je ne paraîtrai pas devant Dieu sans vous avoir donné le baiser de
paix... Moi... Moi qui sais... Moi seul! Je puis vous pardonner en son
nom... Ayez pitié de vous! Je... Je...» Mais les mots se pressent en
désordre, puis s’envolent comme un essaim de mouches, tous ensemble,
dans un murmure immense...--«Enfin, que me veut-on?» lui demande
l’homme, avec un sourire amical. Alors il rassemble ses forces, il tâche
de former un cri, un seul cri, dans sa gorge serrée:--«Votre vie! Votre
vie éternelle!»... Hélas! c’est sa vie, sa propre vie, sa pauvre vie
qu’il sent couler hors de lui, par mille canaux invisibles... Quel
recueillement soudain... Quel silence! Le cœur enragé, lui-même,
hésite... va s’arrêter... s’arrête... tout se tait.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--M’entendez-vous, monsieur? dit le chauffeur. M’entendez-vous
maintenant?
Car il vient d’entrer par le panneau avant de la voiture, qui a tourné
silencieusement sur ses gonds, comme une porte ordinaire. En vain l’abbé
Chevance soulève un peu la tête, essaie de jeter un regard à travers la
vitre.
--Où sommes-nous donc, mon ami?
Mais l’autre hausse les épaules sans répondre, prend une bougie sur la
cheminée, l’approche, la promène un instant devant les yeux du vieux
prêtre, si près que la flamme frôle les cils.
--_J’aime mieux attendre, dit-il. Je ferai un nouvel essai tout à
l’heure._
--N’attendez pas! supplie l’abbé Chevance. Je suis très pressé: je n’ai
pas une minute à perdre. Si votre voiture est en panne, monsieur,
aidez-moi plutôt à descendre... Je ne vois pas clairement où
nous sommes? A... A Saint-Germain-des-Prés peut-être? A
Saint-Germain-des-Prés, n’est-ce pas? C’est parfait. Laissez-moi partir!
Il serre de toutes ses forces le poignet de son interlocuteur, qui de la
paume le repousse doucement sur la banquette, en disant:
--_Je m’en vais me laver les mains. Vous pouvez le laisser libre, à
condition de ne pas vous éloigner._
--Merci, ah! merci... fait l’abbé Chevance, horriblement confus. Mais,
monsieur, je dois vous avouer encore... j’ai de mauvais yeux... de très
mauvais yeux... Enfin je ne distinguerai sûrement pas le chiffre marqué
au compteur. J’ai dormi, monsieur, je m’éveille à peine... Qu’est-ce que
je vous dois?
Il s’éveille en effet. Du moins une part de lui-même, une petite part,
et c’en est assez--pour traîner après elle l’autre masse pesante,
inerte. Il retrouve peu à peu sa souffrance avec une espèce de joie, une
souffrance vraie, efficace, non plus ce rêve affreux. C’est comme s’il
se glissait de nouveau, prudemment, humblement en elle, avec des
précautions infinies, ainsi qu’on endosse un vieil habit usé, mais
fidèle. Tout autre que lui, en une telle conjoncture, avec un courage
égal, eût sans doute par trop de hâte, gaspillé en vains efforts ces
précieuses minutes. Il n’en a garde. Il a toujours tiré patiemment parti
du bon, du médiocre ou du pire. Ce que Dieu refuse est superflu. Ce qui
est donné suffit... Déjà il est debout, au bord du trottoir, face au
chauffeur interdit.
--Qu’est-ce que je vous dois?
--Onze cinquante, monsieur. Tarif de nuit.
--Ah!
Le trottoir a l’air de s’enfoncer sous ses semelles, la rue commence à
virer lentement de droite à gauche, puis se balance imperceptiblement
sur place, comme un navire retenu par ses ancres... Onze cinquante!...
Du bout de ses doigts gourds, il tâte au creux de son porte-monnaie,
avec une hâte fébrile, il additionne mentalement des nombres et des
nombres, sans espoir, pour gagner du temps... Ah! s’il pouvait seulement
se recueillir une seconde, la tête entre ses mains?
--Tenez, mon ami, fait-il en tendant sa bourse. Payez-vous! Je n’y vois
plus...
--_Rien de pis que ces formes convulsives! répond la voix, mais
lointaine, comme entendue à travers la cloison. Ne vous affolez pas! Je
reviens._
--_Revenez! hurle à tue-tête l’abbé Chevance. Faites appeler l’abbé
Cénabre! Je le veux! Il viendra! Je veux... j’exige!_
Mais le chauffeur rejoint sa voiture, à pas mesurés, sans l’entendre, et
le pauvre prêtre est bien honteux d’avoir crié si fort. Qu’a-t-il crié
même?... Il ne s’en souvient pas.
Encore un long moment, il resta immobile, à la même place, de l’air d’un
homme qui s’oriente avant de prendre parti, mais surveillant du coin de
l’œil le lent démarrage de la voiture. Sa détresse était telle qu’il
n’eût pas trouvé la force de répondre à une nouvelle question, n’importe
laquelle, plutôt mourir! Pour la première fois de sa vie peut-être, pour
la première et dernière fois, là, en plein carrefour, l’ancien curé de
Costerel se souvint des humbles délices qu’il avait jadis connues,
laissées sans regret, perdues pour toujours. Entre deux angoisses, le
vieux corps découvrait enfin la lassitude, et non pas le seul
accablement de l’extrême fatigue, mais la molle paresse, irrésistible,
le mol étirement de la paresse, pareil à une défaillance de l’âme. Les
autobus accouraient de la lointaine gare de Montparnasse, traversaient
d’un bond la place déserte, et venaient s’arrêter à deux pas de lui, en
rugissant. Il revit la porte du presbytère couleur d’ocre, la courette
envahie d’herbes, la niche en ruine du chien, l’étroit couloir sombre et
frais, et il sentit--ah! il sentit surtout--l’odeur de cretonne et de
lavande du grand lit de plumes, au fond de l’alcôve. C’est vrai qu’il
aurait pu mourir là, si tranquille! «J’ai été curé de Costerel,
jadis...» Il a répété cela tant de fois, comme on rapporte un fait
légendaire peu vraisemblable, sans grand espoir d’être cru sur parole...
Et maintenant, les mêmes mots reviennent humblement sur ses lèvres, et
il n’ose les prononcer, de peur d’éclater en sanglots.
Il se remit en marche à petits pas, longea le parvis, disparut... Mais
la brusque solitude de la rue de l’Abbaye lui fit peur, et on revit tout
à coup, dans la foule rapide, son étroite silhouette lente et noire. Une
minute il resta pensif, face au portail, sans oser lever les yeux,
observant sournoisement, avec angoisse, l’ombre des passants sur le mur.
Sa tête était de nouveau si douloureuse et si pesante que chaque
mouvement brusque lui arrachait une plainte qu’il retenait à peine entre
ses dents serrées, épouvanté à la pensée d’être entendu, remarqué,
interrogé peut-être... Il gagna ainsi l’angle du boulevard, se glissa le
long de la grille du square, jusqu’à la hauteur du chevet, et là, dans
un coin d’ombre, ses doigts noués aux barreaux de fer, appuyant son
menton sur les mains croisées, il aspira longuement, bruyamment, de
toutes ses dernières forces, le silence du petit jardin.
Démasqué une seconde, le jet d’un puissant phare frappa de biais l’un
des vitraux du transept, en fit jaillir une pluie d’étincelles.
L’immense muraille de pierre parut frémir de haut en bas, puis se
raffermit aussitôt sur son énorme assise et se retournant
dédaigneusement vers la nuit reprit avec elle son formidable entretien.
* * * * *
--Mon ami, murmurait l’abbé Chevance, mon pauvre, mon malheureux ami!...
Il répétait ses paroles, tout bas, sans y attacher peut-être aucun sens
précis, mais elles soulageaient son cœur; il ne se lassait pas de les
entendre. Il était sûr qu’elles finiraient bien par éveiller, lentement,
délicatement, au plus creux de la mémoire, ce souvenir rebelle,
poursuivi en vain... Pourvu que rien n’en vînt briser la trame légère, à
peine affermie, si fragile!... Derrière lui tout était bruit, lumière et
mouvement, mais il tâchait de ne pas quitter du regard un petit coin
d’ombre, dans un retrait de la pierre, protégé par un maigre et
languissant laurier. La terre luisait faiblement tout autour, une herbe
grêle perçait entre les cailloux, un vent léger, au ras du sol, y
faisait tourner un peu de poussière, silencieusement... «Mon ami! mon
pauvre ami!...» Il se dissimulait de son mieux, pressant la grille
contre sa poitrine, s’efforçait d’oublier un moment la ville énorme et
vaine à laquelle il avait donné trente ans de son dur labeur, et qui
venait lui arracher encore le seul bien qui lui restât, qu’il n’eût pas
encore laissé prendre, son humble agonie. Et certes, il n’eût pas songé
à la lui disputer, n’ayant jamais rien eu en propre, depuis si
longtemps! Mais ce don suprême était déjà réservé, il n’en pouvait plus
disposer sans trahison... Un autre! un autre!... Ah, tête vide!...
Timidement encore, il essayait de refaire, étape par étape, le chemin
parcouru, dans l’espoir de retrouver peut-être, à quelque détour oublié,
la solution du problème dont sa mémoire exténuée ne parvenait même plus
à retenir les termes. Tous les détails de sa chétive aventure se
présentaient à la fois, ou se dérobaient pareillement, sur un plan
unique, sans aucun lien d’effet à cause, à moins qu’ils ne se
déroulassent soudain à contresens, selon l’absurde logique des rêves, et
il n’en remontait alors le cours qu’au prix d’une cruelle contrainte.
D’ailleurs le moindre obstacle, la moindre difficulté surgie à
l’improviste remettait tout en question, l’arrêtait longtemps sur un
point futile, jusqu’à ce qu’une image délirante fît dévier d’un coup la
pensée, l’engageât dans un nouveau labyrinthe de déductions
extravagantes, dont il cherchait laborieusement l’issue. Mais alors
même, quand faiblissait jusqu’à l’idée du devoir impérieux, urgent, pour
l’accomplissement duquel il allait donner le dernier souffle de sa
poitrine, l’élan de sa pitié le portait toujours vers l’ami inconnu,
dont le péril surpassait le sien. La pire angoisse, au lieu de le
briser, resserrait ce lien fraternel. Le suprême secret du vieux prêtre
était un secret d’amour.
* * * * *
A la fin, il cessa de lutter, moins découragé que vaincu. Dans le
désordre de la conscience, la volonté, jusqu’à ce moment tendue à la
limite de son effort, se relâchait aussi, demandait grâce. Il croyait
sentir, sous le pariétal, sa cervelle douloureuse, pareille au moignon
d’un membre amputé. Sa faiblesse était extrême. Pour se tenir debout, il
devait s’appuyer de tout son poids sur la grille, heurtant des genoux le
rebord de pierre. Dégageant ainsi sa main gauche, il l’appuya sur ses
yeux, et le plus silencieusement possible, regardant avec terreur
croître et décroître au mur l’ombre des passants, il pleura.
Il pleura comme pleurent parfois les enfants, non par lassitude ou
dépit, mais seulement parce qu’il faut pleurer, parce que c’est la seule
réponse efficace à certaines contradictions plus féroces, à certaines
incompatibilités essentielles de la vie, simplement enfin parce que
l’injustice existe, et qu’il est vain de la nier... Les lèvres usées
retrouvaient d’instinct la même grimace puérile, ses vieilles épaules le
même geste d’impuissance naïve, avouée, sans remède. Et c’était vrai
qu’il ne pouvait plus rien, ni pour lui-même, ni pour autrui, consommant
le reste de ses forces dans une lutte inutile pour ne pas tomber là,
donner le dernier scandale d’une agonie publique, parmi les passants
curieux. Ce sentiment d’impuissance ineffable, d’humiliation infinie,
baignait son cœur. Nulle parole n’eût su l’exprimer, nulle prière même,
du moins humaine, n’en eût su porter le témoignage à Dieu, car une telle
certitude rayonnait bien au-dessus du misérable corps appesanti, bien
au-delà du monde des symboles et des figures. Il ne distinguait plus, à
travers ses doigts, qu’un mince filet de lumière pâle, glissant sur la
pierre; mais l’illustre église l’avait déjà reçu dans son ombre, elle
était près de lui, familière, ses puissantes racines plongeant au cœur
de la ville, indestructible. Que de fois, levé avant l’aube, il l’avait
vue, jadis, de ses yeux alors vivants, de son vrai regard d’homme, toute
nue et dorée dans le soleil, sévère et pure! Mais il s’éloignait sans
comprendre, parce que si sûr qu’il fût déjà d’être un serviteur
maladroit, de petit service, il lui restait au moins la force de ses
bras, et que cette force même n’est plus. Il n’est plus rien. Il peut
entrer sans effort, comme de plain-pied, à jamais, dans la grande
simplicité de Dieu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--«Retirez la cuvette, dit l’homme aux mains rouges. C’est inutile. Le
sang ne coule plus.»
Il essuie lentement ses doigts, un par un, puis se penche tout à coup,
tâte gauchement le drap, pour retrouver son binocle.
La fenêtre blanchit à peine. Une bougie brûle encore sur la cheminée. La
chambre s’emplit d’une rumeur légère, qui va s’affaiblissant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les genoux de l’abbé Chevance heurtent encore rudement la pierre... En
vain, il a saisi au vol l’un des barreaux de fer et s’y cramponne. Une
dernière secousse le lui arrache des mains... L’immense boulevard
lumineux glisse à toute vitesse devant lui, s’arrête brusquement, sans
aucun bruit.
Le vieux prêtre a roulé sur le trottoir, se lève, retombe. Personne ne
l’a vu. Ce n’est qu’un faux pas... Mais qui donc? Mon Dieu, qui donc l’a
jeté à terre, d’une si rude poussée?... Une fois, déjà... «J’aurais
voulu que vous me bénissiez, dit-il tristement. J’aurais voulu vous
demander cette grâce, avant de vous quitter pour jamais...» Ah! mon
Dieu!