tranquillement l’abbé Cénabre: je ne reprends jamais ce que j’ai donné.
Mais écoutez-moi: vous en aurez peut-être un autre semblable, pourvu que
vous consentiez à parler comme un homme et non comme une bête.
--C’est juste, fit l’homme (une espèce de rougeur inattendue,
effrayante, parut et disparut presque aussitôt sur ses joues et sur son
front). Puis il se remit à geindre, d’abord doucement, de plus en plus
fort, et tout à coup si bruyamment que, pour le faire taire, l’abbé
Cénabre dut le frapper rudement sur l’épaule. Le vieux corps était agité
d’un tremblement convulsif, sans doute à demi volontaire, car une
extraordinaire grimace exprimait autant la ruse que la douleur ou
l’effroi.
--Je ne suis pas nourri, gémit-il. Ça n’est pas du travail pour un homme
pas nourri. Des questions pareilles!... Et qu’est-ce que vous voulez que
je vous raconte sur ma jeunesse, bon Dieu! Je m’aurai tourné les sangs
avant de vous avoir trouvé une histoire, comme ça, en cinq secs...
A-t-on idée! D’abord et d’une, défunte ma mère était une...
--Vous allez mentir encore, lui dit l’abbé Cénabre, de sa voix calme.
--Que je sois!... commença le voyou en levant solennellement la main
pour un serment, mais il n’acheva pas: sa vieille face s’éclaira d’une
surprise sincère. Il laissa retomber son bras.
--C’est bien possible, dit-il. Il faudra que je réfléchisse à ça...
Il renifla encore bruyamment, cracha par terre ses dernières larmes, et
reprit, comme délivré d’un poids immense.
--J’ai eu tort de pleurer, je suis trop sensible. Tout ce qui n’est pas
dans mon truc, vous comprenez, patron? Ça me casse la tête.
Il soupira de nouveau, d’un air de soulagement indicible.
--J’ai vu des types, j’en ai vu... Mais vous!... Ah! vous... Vous, bon
Dieu de bon Dieu! Vous m’avez arraché ça comme avec la main. Je suis un
autre homme, je suis comme neuf.
--Qu’est-ce que c’est que cette comédie? demanda l’abbé Cénabre. Arraché
quoi?
--L’histoire de moman, dit le vagabond, avec un sourire énorme. C’est
une blague. Pour de vrai, je ne sais pas si elle était putain ou non:
elle est morte. A l’époque je tétais encore mon pouce, ainsi! Seulement
j’ai raconté la même blague des fois et des fois: c’est toujours mon
sacré polichinelle, une misère. Le vrai, le faux, voyez-vous patron, on
mêle tout. Un bachelier ne s’y reconnaîtrait pas... Mais vous!... ah!
vous... Vous l’avez arrachée comme une molaire.
Il se tut un moment, passa la langue sur ses lèvres avec gourmandise, et
faisant probablement pour comprendre le suprême effort de sa vie, il
conclut:
--Vous n’êtes pas plus curé que ma pomme, voilà mon idée. Les curés,
c’est tous des croquants.
--Une minute encore, demanda l’abbé Cénabre. Vous ne me ferez pas croire
que vous avez tellement oublié le passé que vous n’y distinguez plus le
vrai du faux: Oui, oui: vous entendez très bien ce que je vous dis!
Hein?
--Bien sûr, oh! la la! répondit l’autre, vaguement.
* * * * *
D’ailleurs son visage avait repris aussitôt son expression habituelle de
malice stupide, et il tirait doucement la manche de l’abbé Cénabre, pour
s’en aller.
--Répondez-moi, répéta le prêtre. Répondez-moi doucement, gentiment. Je
ne veux pas vous faire du mal. Si vous me donnez satisfaction, si vous
parlez bien franchement, comme à un ami, je ne m’en tiendrai pas là, je
m’occuperai de vous, hein? Vous aurez à manger, à boire, un lit, pas une
fois, pas deux fois, tous les jours.
--Pensez-vous! dit le vieux pitre.
Il caressait néanmoins son front et sa nuque d’une main tremblante. La
grimace singulière qui semblait faire converger vers la racine du nez
les mille rides de ses joues s’effaça lentement. Jamais, depuis des
années sans doute, la face obscure n’avait reflété un tel souci. Il
parut comme hésiter au bord du passé sordide, puis s’y laissa glisser
ainsi qu’on coule à pic. L’abbé Cénabre crut voir se refermer sur la
carcasse famélique--si légère!--une eau polie et sombre couleur de
plomb.
--Vous allez comprendre, disait le malheureux. Je dois vous faire
l’effet d’un ballot. Ça n’est pas mauvais vouloir: de nature, je serais
plutôt finaud, mais je ne suis pas nourri, voilà le malheur. J’ai de
l’air dans le ventre, et les boyaux en papier de soie... Pour la
mémoire, notez bien, je crains personne. Seulement j’ai tant roulé, tant
roulé!... On n’a plus sa couleur véritable, comme vous diriez mon
paletot. Avec ça...
--Quel âge avez-vous? dit l’abbé Cénabre.
--C’est sur mon certificat: cinquante-huit ans.
Il parut tout à coup stupéfait de l’énormité du chiffre, regarda ses dix
doigts étendus avec une sorte d’épouvante, puis secouant la tête, il
prononça gravement ces paroles peu compréhensibles:
--Vous êtes vache, sans offense... j’y avais pas réfléchi.
--Savez-vous lire? demanda encore le prêtre, brusquement.
Il hésita.
--Des fois, finit-il par dire prudemment. Comme ça. Pour être juste,
c’est l’occasion qui manque.
L’abbé Cénabre haussa les épaules.
--Allons donc! On sait ou on ne sait pas, ne racontez pas d’histoires!
Et si vous savez lire, mon ami, vous avez été à l’école--oui--vous avez
été à l’école--vous avez été un enfant comme les autres. Il n’y a pas de
sauvages à Paris!
--Des sauvages, cette blague!... dit le voyou.
Il s’écarta un peu en chancelant, les mains replongées dans ses poches,
la tête basse, le dos arrondi, les épaules jetées en avant,
extraordinairement mince, pareil à une ombre sans épaisseur, faisant ce
premier pas dans un passé mystérieux ainsi qu’il avançait, depuis tant
d’années, à travers les rues sans commencement ni fin, pleines
d’embûches de la ville au bruit souterrain.
--Je sais ce que c’est, reprit-il d’une voix sinistre: je ne suis pas si
bête. Vous êtes un type à me voler mon polichinelle. Qu’est-ce que ça
peut vous foutre que j’aie été jeune ou non? Et vous me le prendrez, nom
de Dieu! J’ai pas de défense, je ne suis pas un homme. Pour dire le mot
de la chose, je... je...
Il frissonna comme si un coup de vent glacé l’eût souffleté des
profondeurs. Et ni l’abbé Cénabre, ni personne, ne connut jamais le mot
de la chose.
--A l’école--vous parlez--une belle saleté. J’étais pas nourri non plus
à l’époque mais je savais déjà y faire. Sans me vanter, j’aime à être
maltraité, c’est dans le sang. Je ne veux pas qu’on me respecte: leur
respect, je l’ai où je veux dire. Ils me font rigoler. Est-ce que je me
respecte, moi? Des nèfles. Une supposition que je me respecte, je
pourrais crever. Et ce n’est pas seulement pour la chose de ne pas
crever, c’est pour l’agrément, quoi? hein? ça me plaît. Hein, patron?
Toujours à l’école, que vous dites, des gars comme moi, des pauvres gars
mal foutus, ça se garait, ça vous filochait entre les jambes pareils à
des rats, tout pareils, les deux mains sur leur petit der rapport aux
coups de pompe, ah! les vaches. Moi, je me collais aux grands, aux
marles, aux rigolos--il y a toujours à prendre, il y a toujours profit,
faut savoir, faut être mou. Une paire de claques, vous ne m’auriez pas
seulement entendu renifler. C’était leur plaisir. Et puis après, des
douceurs--vous comprenez, patron? Une bille par-ci, une croûte par-là,
autre chose encore. Ils m’avaient donné un nom de fille, et un surnom
que je peux pas vous répéter, sans offense. Il y avait aussi un nommé
Poitrine, Poitrine Amédée, le fils d’un marchand de viande de la rue
Haxo, un vrai marle. J’y portais ses commissions à l’école des filles,
et il me cognait la tête par terre quand la môme le faisait poser.
Autrement, gracieux comme tout: il chipait à son vieux des bouts de
barbaque que je mangeais crus, c’est plus meublant. Un vrai marle, je
vous dis. Un gars qu’on se serait fait marcher dessus. Une fois, vous ne
croirez pas, il m’a fait boire de l’encre, des blagues!--j’avais le
dedans de la bouche comme un roquet, et les boyaux sens dessus dessous.
L’instituteur a fait des boniments, pour me défendre, soi-disant, de
quoi je me mêle? La pitié, je vas vous l’exposer tel que je le pense,
patron: c’est un truc à seule fin de marmiter les pauvres bougres, voilà
mon idée.
Et il cracha par terre avec dégoût.
L’extraordinaire parole retentit dans le silence et s’y enfonça la
dernière, comme à regret. La curiosité dévorante, le désir aride et sans
merci qui avait précipité l’abbé Cénabre au-devant du terrible et
grotesque passant eut cette fois un fléchissement non de pitié sans
doute, mais assurément de surprise et peut-être d’effroi. Car ce qu’il
écoutait depuis une heure, la confidence ridicule ou détestable pour
tout autre, avait un sens pour lui plus caché, une vérité plus urgente
et plus profonde. Il ne reconnaissait pas encore quelque chose de sa
propre misère dans l’insurmontable infortune de ce malheureux dépossédé
de lui-même, bien que la soudaine révélation en eût néanmoins bouleversé
une certaine part de son âme jusqu’alors calme et préservée. Telle
quelle, sa propre angoisse s’en emparait à mesure, l’épousait
étroitement, la prolongeait à l’infini. Elle lui imposait sa forme et
son rythme. Mais la dernière parole parut avoir rompu net cet accord
fondamental.
--Enfin, c’était votre ami? demanda-t-il doucement.
L’homme errant pencha de côté la tête, releva et abaissa deux fois les
sourcils, et dit enfin, avec un rire confidentiel:
--Un ami? Pensez-vous!
Et il plongea de nouveau dans son rêve.
C’était maintenant l’abbé Cénabre qui le suivait, car il s’éloignait à
petits pas, traînant derrière lui sa jambe infirme, vacillant et
trébuchant sans bruit ainsi qu’une ombre. Avec une immense amertume, le
prêtre contemplait la proie misérable, débuchée entre mille, désormais
sans défense, si pareille à une bête épuisée, lorsque à la limite de
leur effort la victime et son bourreau trottent et soufflent côte à côte
à travers la plaine interminable où la nuit tombe, dans une espèce de
poursuite lente et solennelle.
--Patron, disait-il, comme vous, comme vous voilà, j’en ai jamais vu. Je
suis fatigué, patron. Hein? d’où ça vient que je suis cuit?
Cinquante-huit ans, des pommes! A bien raisonner, c’est bougrement long.
Cinquante-huit tournées sur le comptoir, une paille. Hein, patron? Mais
voilà, elles ont filé droit aux boyaux, je les ai même pas senties.
--Racontez-moi du moins ce que vous savez, dit l’abbé Cénabre. Vous avez
raison: je ne suis pas un homme comme un autre. Cela m’intéresse. Cela
m’intéresse énormément. Et d’ailleurs...
Il posa un moment sa main sur la maigre épaule qu’il sentait frémir et
plier sous ses doigts.
--Et d’ailleurs, cela vous soulagera, mon ami.
--Possible, dit l’homme.
Il avança encore du même pas craintif, avec de grands soupirs, les yeux
fixés au sol, peut-être pour continuer d’y chercher dans la poussière
quelques-uns des débris épars du passé si curieusement aboli, anéanti,
perdu comme un navire... Puis il s’arrêta découragé.
--Ça voudrait venir, dit-il, mais ça ne peut pas.
L’abbé Cénabre joua la surprise.
--Sans charre, reprit le malheureux, je ne peux pas remonter la côte,
c’est trop dur. Faut croire que je l’ai descendue d’un seul coup, sur le
derrière. Vous rigolez? Une supposition que j’aye tué ou volé, je me
souviendrais, ça ferait corps. Mais je n’ai jamais eu la santé à faire
le mariolle. Mes occases, à moi, je les cherche dans les poubelles. Et
pour les combines, ah! nom de Dieu, voilà le hic! Je fais ce qu’on veut,
je dis ce qu’on demande, on me tripote pareil une poupée en mastic, je
change de peau. Vous pensez que je raconte encore des blagues? J’ai rien
à moi, parole d’honneur! Dès qu’on n’a pas la force, faut être malin,
faut se laisser manger. Il y a des ballots qui veulent faire pitié:
c’est un truc qui ne rend pas, c’est un mauvais truc. Je ne m’en ressens
pas pour m’asseoir dans les courants d’air et poser au joseph, à seule
fin qu’une vieille pie me refile un rond en sortant de la messe. Le
pauvre d’abord--je vous parle et réitère,--ça ne se caresse pas, ça se
mange. Rien pour rien. Comprenez-vous?
--Je commence, fit l’abbé Cénabre, mais vous pouvez continuer: je
comprendrai mieux tout à l’heure.
--J’observe le riche, reprit l’homme errant. Moi, je le vois au grand
air: je sors que la nuit. On ne peut se faire une opinion du monde que
la nuit. C’est la nuit que le riche mange le pauvre, voilà mon idée.
--Mange le pauvre? dit l’abbé Cénabre.
Le vieux le regarda de côté, avec méfiance. Puis il rit à petits coups,
incrédule.
--Des fois? Elle est bonne! Et qu’est-ce que vous faites, patron? Il y
en a qui se contentent avec mon polichinelle. Vous, il vous faut le
vrai, il vous faut l’homme. Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Que
faites-vous?... Notez qu’il n’y a pas d’offense: je voudrais vous
contenter. Seulement j’ai pas l’habitude, c’est dur, ça me fout le
cafard, bon Dieu! Je peux pas arriver à me tirer de ma coquille. Au lieu
que d’ordinaire, je vas vous expliquer...
Instantanément sa face rayonna d’une joie terrible.
--C’est la première fois que je m’emballe sur un type dans votre genre:
vous m’avez fait peur. Je préfère les rigolos. Je dors le jour du côté
de l’Observatoire. Je me mets en route sur les minuit. Autrefois, je
grimpais tout doucement vers Montmartre, à présent je descends plutôt
vers la Concorde, ou ailleurs, n’importe où: je ne fais pas de plan,
j’ai du flair. D’abord, patron, je repère mes types. Les types à poules,
préféremment. Quand ils sont noirs, tant mieux! Ça sort du dancinge,
c’est échauffé. La difficulté de la chose, patron, c’est de les
accrocher; à première vue, j’ôte l’appétit. Mais au petit jour,
voyez-vous, le type a marre de la musique, des soyes, des dorures, et de
l’odeur à cent balles la bouteille: ça finit par lui tourner sur
l’estomac. Au lieu qu’un vrai pauvre, ça a du montant, ça remet le cœur.
On est content que le bon Dieu vous ait pas fait la peau trop courte, et
d’être si à l’aise dedans. Vaut mieux dégoûter que faire pitié,
d’accord. Et puis, il y a le coup de la surprise. «Ho! mon chéri (qui
disent, les poules) quel sale bonhomme! Y sent mauvais. Quelle horreur!»
Alors je me mets à rigoler: c’est le moment. Quand je leur ai montré mon
polichinelle, laissez faire! elles ne s’en vont plus, elles en
redemandent.
--Vous parlez sans cesse de votre polichinelle, demanda l’abbé Cénabre.
Qu’est-ce que c’est?
Il leva les épaules avec dédain.
--Ça n’est pas une idée, c’est de nature. Je trouve des mots, des
histoires, je suis jamais à court, je vois ce qu’on veut dans les yeux.
Des mensonges, vous ne croiriez pas! A se cracher dessus, patron! Mais
dans ma combine, pas moyen d’y regarder. Faut la salir!
Il étendit devant lui sa main noire, comme pour un pacte ténébreux.
--Voilà le boulot!
Et il se tut, émerveillé.
Un moment l’abbé Cénabre le contempla sans désirer rompre le silence. En
dépit de l’inavouable fierté du regard, l’homme errant laissait
reparaître depuis quelques instants une inquiétude, une sorte
d’impatience maladroite et fébrile, comparable à l’agitation, à la vague
terreur des bêtes devant un danger inconnu ou la mort. Visiblement, pour
la première fois sans doute, cet animal humain dégradé, ainsi qu’une
épave monte à la surface avant de s’engloutir à jamais, s’interrogeait
sans se comprendre.
Mais le prêtre n’y put tenir. La sauvage détresse l’avait saisi à la
gorge. Il dit, en articulant chaque mot, ainsi qu’on parle à un sourd ou
à un fou:
--Vous m’aviez promis de me raconter...
Il ne put achever. L’affreux vieil homme se mit à trembler de tous ses
membres et le visage contre celui de son bourreau, ses yeux pâles
agrandis par une souffrance à laquelle il n’aurait su donner un nom, il
cria:
--Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise! Je ne sais rien. Je suis
un honnête homme, entendez-vous! J’étais paré, j’étais tranquille. Oui,
mossieur! j’aurais crevé tranquille! Vous raconter quoi? J’ai le droit
pour moi. J’ai le droit d’être ce que je veux, et mon polichinelle, et
tout, c’est la loi. Un pauvre bougre, comme vous voyez moi, ça n’a pas
d’histoire. Pourquoi voulez-vous m’en donner une, eh? face de cadavre!
Là-dedans (il entr’ouvrit le drap de son paletot sur sa peau ridée) ça
remue--c’est que des mensonges. Où voulez-vous que j’aille démêler ça?
C’est trop vieux, ça ne fait qu’un tout ensemble, ça bloque, bon
Dieu!... Cinquante-huit ans!
Il se cramponna les deux mains à la soutane de l’abbé Cénabre, il lui
hurlait dans la figure:
--Je devrais vous faire coffrer, entendez-vous!
Le reste se perdit sur ses lèvres dans une mousse épaisse. Déjà sans
doute l’épilepsie lui nouait autour des reins ses mains de marbre. Les
prunelles s’agrandirent encore, devinrent fixes, puis tournèrent
lentement sur elles-mêmes. Et, à sa grande stupeur, le prêtre y vit
paraître et disparaître, ainsi que dans un remous de l’eau profonde,
l’âme traquée, forcée enfin.
Il reçut entre les bras le corps léger. La tête était appuyée sur son
épaule, le dos reposait sur sa main ouverte, et il ne sentit qu’un
instant contre son mollet le frémissement des jambes qui se roidirent à
leur tour, les pieds reposant sur leurs talons avec, au trottoir vide et
blême, leur double ombre décroissante. Une longue minute le prêtre n’osa
bouger, prêta l’oreille. Le faible râle, presque enfantin, se ralentit
puis cessa brusquement. Il n’entendait plus que l’imperceptible
frémissement de la salive, l’éclatement des petites bulles d’air entre
les dents serrées... Deux passants qui les avaient devancés une minute
plus tôt avaient disparu: la rue était déserte. Au fond du jardin des
Plantes, très loin, un animal inconnu poussait par intervalles un cri
ridicule. L’abbé Cénabre jeta un dernier regard alentour, puis ayant
hissé sur son dos la chose légère, il descendit lentement.
* * * * *
Lorsque l’abbé Cénabre rentra chez lui à trois heures du matin sans
avoir vu M. Guirou, il trouva une enveloppe soigneusement pliée dans un
papier sur lequel sa femme de ménage avait écrit au crayon:
_Aporté à Monsieur par un Comisionaire, à 8 (huit) heures. Praissé._
Il retourna d’abord la lettre entre ses doigts. C’était une de ces
enveloppes telles qu’on en trouve dans les buvards des cafés pauvres, et
elle était scellée de deux petits carrés de papier gommé. Il lut au
verso, d’une écriture hâtive: _Extrêmement urgent, à remettre en mains
propres. Pernichon, 98, rue Vaneau. Paris._ Il haussa les épaules, et
jeta la lettre sur la table.
Il ne souffrait plus. Depuis longtemps même, il ne s’était senti si
dispos, si impatient de s’examiner, de calculer ses chances. La
rencontre de la nuit, ses épisodes cruels et absurdes, leur enchaînement
détestable, tout, jusqu’au dénouement, l’avait prodigieusement délivré.
La lutte soutenue contre l’homme errant, le débat furieux, inexplicable,
poussé à fond, avec une atroce sincérité, une rage terrible à ne rien
laisser dans l’ombre, lui semblait à présent comme une victoire
remportée sur lui-même. En déposant, au milieu des rires du corps de
garde, entre les mains d’un sergent de ville, le tas léger de haillons
d’où sortait un gémissement enfantin, il avait senti une joie terrible,
et telle qu’il n’en avait jamais rêvé. Le secrétaire du commissaire,
retenu là par une affaire urgente, les yeux gonflés de sommeil et
d’ennui, ayant reconnu le prêtre célèbre avant qu’il ne se fût nommé,
cachait mal sa stupeur dans un flot de paroles banales, déplorant qu’un
tel vagabond, gibier familier de toute la police parisienne, eût
détourné de son chemin un homme éminent, qui avait mieux à faire. «Une
épave, monsieur, une véritable épave... Nous le ramassons deux jours sur
trois. Le dépôt n’en veut plus. Notez qu’il nous donne un mal de chien:
il a perdu ses papiers, il n’a plus d’état civil, comprenez ça? Votre
profession... oui... enfin, je veux dire votre ministère... a ses
devoirs pénibles, la nôtre est plus dure encore. Et on semble prendre à
tâche de la compliquer. C’est à ne pas croire.»
Sans l’entendre, l’abbé Cénabre couvait du regard le tas de haillons
toujours vagissant, jeté sur la planche, entre un ceinturon-baïonnette
et une boîte vide de camembert. Il attendait qu’il en sortît on ne sait
quoi, un gémissement plus aigu, peut-être, un cri de douleur
intelligible. Il l’épiait, prunelles mi-closes, avec une sollicitude
tragique. Il eût voulu le reprendre, le tenir de nouveau entre ses
fortes mains, l’interroger encore, comme si le misérable eût caché tout
au fond de sa honte, exprès, ainsi qu’un effroyable espiègle, la part la
plus utile, la plus rare, de leur commun secret, sa part magique. Et,
dans le même moment, il sentait que sa crainte était vaine, que
l’occasion manquée ne se retrouverait plus, à supposer qu’elle eût
jamais été. Il ne garderait que la joie amère, détestable, connue de lui
seul, incommunicable, d’avoir touché le fond de sa propre conscience,
d’avoir prodigieusement abusé de son âme... Le regard qu’il jeta du
seuil, une dernière fois, à son compagnon fantastique, était moins de
haine ou de pitié, que de volupté assouvie.
* * * * *
Il réfléchissait à toutes ces choses les jambes étendues, ses souliers
posés sur un coussin lamé d’argent, laissant tomber les bras jusqu’à
effleurer du bout des doigts la laine du tapis. Sa fatigue lui était
douce, et il ne sentait pas le sommeil, les tempes battantes d’une
légère fièvre, jouissant du silence, de la solitude, de la sécurité
retrouvée, ainsi qu’après un long voyage. Il semblait qu’il commençât
une nouvelle vie, qu’il se fût déchargé, en quelques heures, d’un poids
énorme, comme après la longue obsession de l’abstinence, le débauché
gorgé de joie.
A portée de sa main le tiroir gauche de son bureau, entr’ouvert,
laissait voir entre deux tas de feuilles blanches, un étui de forme
suspecte, qu’il connaissait bien, le pistolet _Star_, désormais
inoffensif. Drôle d’histoire! En le jetant ce soir-là si violemment, il
avait fait sauter l’un des pignons, et il s’était amusé parfois, de ses
mains maladroites, à tenter de remettre en place les ressorts délicats.
A chaque mouvement la petite bête brisée faisait entendre le cliquetis
des mécaniques mortes, la détente folle cédant sous le doigt, la culasse
glissant à fond dans la rainure, et il finissait par remettre l’arme
dans sa gaine, avec un frémissement de plaisir... Cette fois, il pinça
fortement les lèvres.
Même le souvenir du péril couru jadis, à la même place, ne pouvait lui
faire illusion: l’image de la mort ou du crime était impuissante à
cacher à ses yeux la médiocrité du minuscule univers où il avait voulu
enfermer sa vie. Mais il le défiait à présent, il se sentait plus fort
que lui. Il n’était plus dupe du décor, d’aucun décor. Il contemplait
celui-ci avec un dégoût lucide, dont il n’était pas près sans doute
d’épuiser les délices. Fermant les yeux, il imaginait l’homme errant
lâché tout vif entre ces murs sévères, il écoutait son pas inégal sur le
parquet ciré, il pressait de nouveau contre sa poitrine le misérable
fardeau. L’hallucination fut si forte qu’il cracha devant lui, entre ses
deux souliers pleins de poussière, sur le coussin de soie. Ayant fait,
il s’endormit.
QUATRIÈME PARTIE
Les fenêtres se vidèrent tout à coup de leur lumière, puis elle
réapparut ainsi qu’une double raie livide qui s’évanouit à son tour.
Alors la nappe grise instantanément répandue se mit en marche, défila
majestueusement, noire vers son centre, éclairée vers les bords d’un
jour blême, avec une extraordinaire lenteur... Mais presque aussitôt
elle se piqua de points aveuglants, flotta une seconde, commença de
tourner furieusement, s’ouvrit de haut en bas, et découvrit de nouveau
la fenêtre calme, traversée du même rayon oblique, comme suspendue dans
l’air du soir. L’abbé Chevance se frotta doucement les yeux.
--Quel ennui! dit-il tout haut, quelle infirmité! Que faire?
Il s’assit au hasard, sur le lit, soupira. Son regard errant était plein
de la tristesse innocente des enfants, si ingénue qu’elle ressemble à la
joie, et sa bouche avait la même moue impatiente, qui annonce les larmes
ou le rire, on ne sait. La porte s’ouvrit brusquement.
--Madame de la Follette, dit le pauvre prêtre, je viens d’avoir encore
un étourdissement. A la fin, n’est-ce pas, ça m’inquiète. Hein, n’est-ce
pas?
Mais la concierge se contenta de hausser ses fortes épaules.