cette part déchue de lui-même, dès longtemps condamnée, à présent morte.
Son terrible, son féroce bon sens que nulle angoisse n’est assez forte
pour détruire entièrement, lui avait inspiré de pousser l’expérience à
fond, d’en finir une fois d’un seul coup. Ayant souvent médité sur le
sort malheureux des renégats, même illustres, qui finissent dans une
monotone et humiliante dispute, impuissants à se dégager tout à fait, et
qui ont l’air, en l’injuriant, de traîner avec eux leur dieu outragé
ainsi qu’un compagnon de chaîne, il s’était fait la solennelle promesse
de rester jusqu’à la fin, jusqu’à la mort, impénétrable. Il pensait, non
sans raison, que la maladresse de ces négateurs anxieux, bourrelés, est
de n’avoir libéré que leurs cerveaux, tandis que la croyance n’en finit
pas de se survivre et de se corrompre lentement aux replis les plus
secrets, les moins faciles à atteindre, de leur sensibilité. Une telle
contradiction, et si réservée, si profonde, les exerce d’autant plus
cruellement qu’ils ne sauraient se faire d’elle une idée claire, ni
l’exprimer, sinon par les vains et puérils bégaiements de la haine. Ils
ne participent plus à une foi dont ils demeurent les esclaves écumants.
Qu’importe s’ils pensent l’avoir tuée?--«Ils restent liés à un cadavre»,
disait d’eux, avec mépris, l’abbé Cénabre. Car il s’était flatté de
croire qu’il n’aurait jamais, avec ces misérables déclassés, rien de
commun, et pour échapper lui-même, en quelque mesure, au sentiment de sa
propre solitude morale, il se rassurait en pensant que le nombre était
sans doute grand dans l’Église de ceux qui lui ressemblaient, âmes
vigilantes et fortes, capables de tenir un secret, inflexibles.
C’est alors que son orgueil avait reçu le coup le plus dur.
Chose étrange, incroyable! L’équivoque renaissait, mais plus subtile,
plus perfide. En vain cherchait-il à se convaincre, par d’irréprochables
arguments, qu’ayant décidément renoncé une certaine discipline
intérieure, devenue inutile, son intérêt comme sa dignité lui
commandaient d’y conformer néanmoins sa vie. La contrainte qui lui avait
paru jusque-là si légère, en si parfait accord avec son goût de l’ordre,
de la respectabilité, du travail, il l’endurait avec peine, il tentait
d’y échapper sournoisement. Ç’avait été d’abord de ces petits
manquements volontaires qui ressemblent à des distractions, et qui
n’échappent jamais toutefois à l’œil d’un secrétaire ou d’une servante.
L’abbé Cénabre laissait croître sa barbe, négligeait ses mains qu’il
avait belles, prolongeait ses repas, sa sieste. Il lui arrivait de se
jeter, tout habillé sur son lit, que sa gouvernante s’étonnait de
retrouver le soir en désordre, la courtepointe en satin grenat souillée
de boue, gardant la marque de ses gros souliers. «Mon maître (elle
disait mon maître, avec l’accent limousin), mon maître devient sale,
confiait-elle à ses amies. Un homme si soigneux!»
«A quoi bon?» pensait-il sans oser avouer que la sinistre parole, qui
est au principe de tous les abandonnements, n’exprimait sans doute qu’à
demi sa bizarre transformation. Le peuple dit, en son langage, d’un
homme qui ne résiste plus à l’écœurement, qu’il se laisse aller, qu’il
s’oublie. Or l’abbé Cénabre ne s’oubliait pas, il se désertait
volontairement, ou du moins il désertait peu à peu cette image de lui si
patiemment formée. Il s’essayait, encore timidement et non pas sans un
confus plaisir, à ce désordre qu’il avait cru jadis haïr, moins dégoûté
que curieux, ainsi qu’une fille chaste trébuche au seuil d’une mauvaise
pensée, avant d’y entrer pour tout de bon... Une journée de paresse le
laissait anxieux, irrité contre lui-même ou convulsé de mépris, avec le
désir absurde de retrouver le lendemain les mêmes douloureux loisirs.
D’ailleurs il eût pu noter d’autres symptômes plus singuliers. Par
exemple, certaines éditions rares qu’il avait le plus aimées, lui
étaient devenues odieuses tout à coup, inexplicablement, comme si le
luxe et l’éclat des reliures, la blancheur des marges, la bonne odeur du
papier net, intact, l’eussent défié. Un soir, il avait posé,
stupidement, ainsi qu’on écrase une bête inoffensive, sur une page de
garde d’un Hollande immaculé, son pouce gras. Puis tremblant de honte,
avec un geste d’assassin, il avait couru jeter dans le poêle le livre
souillé.
Ceux qui se nomment d’eux-mêmes, avec une admirable modestie,
psychiatres, eussent vu là sans doute les signes précurseurs du grand
trouble sexuel dont la menace pèse sur la cinquantaine, et conseillé
selon le rite antique, un voyage en Italie. Mais nul autre voyage qu’au
pays des ombres n’eût apporté à l’abbé Cénabre le silence et la paix. Il
allait et venait à travers une sorte de rumeur confuse, que le sommeil
même n’apaisait pas tout à fait, désormais trop familière pour
l’inquiéter sérieusement, bien qu’elle contribuât à entretenir en lui
une irritation sourde qui finissait par exploser en violences soudaines,
et dont il se rendait maître, toujours trop tard, au prix d’un effort
inouï. De tels accès apaisaient pour un moment l’infatigable murmure,
puis il reprenait doucement, prudemment, ainsi qu’un chœur docile qui
voit se lever le bâton du chef... Et pourquoi, d’ailleurs, appeler
murmure ce qu’aucune oreille humaine ne peut entendre?
Car en s’appliquant à suivre d’aussi près, pas à pas, la lente et
progressive dégradation d’une âme, sa chute oblique, on risque de
paraître accorder une importance excessive à certains signes matériels
qui passent inaperçus du patient, ou du moins ne le troublent qu’à demi.
L’abbé Cénabre était alors tout à fait incapable de prêter à ces
accidents divers une véritable attention, et ils se confondaient
d’ordinaire en un même malaise, profond, mais supportable, plus
supportable à mesure que la résistance faiblissait. On ne croit pas
aisément à sa propre transformation, lorsque la volonté presque intacte
commande encore aux muscles, et règle les gestes et l’attitude. Mais un
autre piège, et que la plus extraordinaire malice n’eût pas réussi à
déceler, car il était tendu au point le plus inaccessible et le plus
délicat de son être même, et comme à la racine de sa vie, devait être
fatal au malheureux. Il ne se transformait point, à vrai dire, il
semblait plutôt qu’il reculât vers le passé, qu’il remontât vers sa
source. Il ne découvrait pas un homme nouveau, il retrouvait l’ancien,
il se retrouvait peu à peu. Telle avait été la conséquence inattendue,
imprévisible, surnaturelle, de la pleinière, de la définitive
acceptation du mensonge! La forte image qu’il avait formée, le
personnage d’artifice et de fraude que tous--et lui-même--tenaient pour
l’homme véritable et vivant, se désagrégeait petit à petit, se détachait
de lui par lambeaux. Il semblait que cette laborieuse création de son
industrie, amenée à son point de perfection, s’effondrât, comme si
l’espèce d’âme qui l’avait animée jusqu’alors eût été justement ce rien
de doute, ou du moins d’hésitation, l’équivoque détestable qu’il avait
osé aborder de front et détruire. Ainsi qu’un soir d’émeute on voit
surgir de toutes parts des hommes oubliés que les caves et les prisons
dégorgent tout à coup sur la ville, éblouis par la lumière, prudents,
furtifs, se hâtant vers la clameur et l’incendie d’un pas silencieux,
ainsi l’abbé Cénabre eût pu reconnaître et nombrer, un par un, les mille
visages de son enfance. Dans cette âme entre toutes prédestinée,
l’orgueil et l’ambition avaient établi trop tôt leur empire, la volonté
infléchissable avait moins vaincu que refoulé, rejeté dans l’ombre, les
fantômes. Tous les coins obscurs grouillaient d’une vie féroce,
embryonnaire--pensées, désirs, convoitises à peine évoluées, réduites à
l’essentiel, au germe endormi mais vivant. Et ce petit peuple
monstrueux, soudain tiré des limbes de la mémoire, s’avançait en
chancelant au bord de la conscience, aussi difficile à reconnaître et à
nommer que ces nains quinquagénaires, sans âge et sans sexe, obsession
de peintres hantés.
L’homme qui voit se relever dans l’âge mûr, ou la vieillesse, la brutale
adolescence, sait du moins à quelle sorte d’ennemi il a affaire, et
quelle est sa force. Au lieu que le misérable prêtre ne rencontrait rien
devant lui qui pût être saisi à bras-le-corps, et terrassé. A vrai dire,
il n’avait été jusqu’alors nullement tenté, ou sa tentation avait le
vague et l’indéterminé des curiosités de l’enfance. Cette part si
sensible de notre être, si découverte, la première touchée, et dont les
réactions profondes, si toutefois notre raison osait en tirer parti,
nous mettraient le plus souvent en garde contre les entreprises plus
poussées et plus perfides du mal, la chair restait chez lui froide,
indifférente. On sait que son immense orgueil, plus encore que sa vie
laborieuse, avait depuis longtemps comme frappé de stupeur, engourdi sa
sensualité. Elle se réveillait pourtant. Et le premier signe de ce
réveil fut aussi peu aisé à interpréter, non moins obscur. Alors qu’il
s’était si souvent flatté jadis de ne laisser jamais ses plus hautes
facultés sans exercice, toujours argumentant et méditant, même au cours
de ses promenades solitaires, il se surprenait maintenant à laisser
traîner sur tant de choses étrangères du dehors, jadis méprisées, un
regard avide ou sournois. Il cherchait parfois, avec une sorte de
nostalgie, un attendrissement indéfinissable, cela qui, jadis, ne lui
eût assurément inspiré que mépris ou dégoût, par exemple le tumulte
heureux des faubourgs, à midi, leur coudoiement brutal, la vie grossière
et fraternelle qui a son flux et son reflux. Il souhaitait par moments
se perdre en elle, puis il l’affrontait, il la défiait avec de sombres
délices. Car il avait jadis redouté la foule et le bruit, et cette
crainte absurde à surmonter était un des éléments de son capricieux
plaisir. Tel regard méfiant d’un compagnon, telle injure entendue sans
sourciller, jaillie d’une gargote, le rire d’une fille ou son timide
appel, les mille petites aventures de la rue l’agitaient
extraordinairement. Jamais il ne sentait mieux qu’alors sa solitude,
jamais il ne souhaitait plus ardemment d’y échapper, de rompre le cercle
enchanté à n’importe quel prix, de se rendre à discrétion, corps et âme.
C’était comme un de ces coups de vent brusques qui volent le souffle
jusqu’au creux de la poitrine et vous font plier les genoux. Il avait
envie de crier à ces gens heureux, ou qu’il croyait naïvement tels:
«--Recevez-moi! Délivrez-moi! ou du moins insultez-moi...» Car tout
menteur a connu ce besoin de provoquer l’injure, qui ne va pas à lui,
mais à ce qu’il paraît, aux apparences dont il est devenu l’esclave, à
son masque.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Non, monsieur, dit le pauvre bougre, j’ai ma claque. C’est surtout à
cause de mon nerf forcé: il me tire comme le tonnerre de Dieu... Vous
aimez la blague, j’en suis pas ennemi--mais permettez! sans charre! Il
n’y a pas d’humanité chrétienne à me faire trotter comme un pur sang,
avec une jambe pareille. Je connais le truc: c’est une balade histoire
de rire, pour la rigolade de la chose à raconter à des copains. J’en
peux plus, patron.
Sa misérable voix tremblait, non de colère, mais de fatigue. Le dos
appuyé au mur, sa jambe malade repliée sous lui, pareil à un oiseau
maléfique, enveloppé tout entier dans la grande ombre de l’abbé Cénabre,
il le regardait humblement.
--Vous êtes fou, mon ami, répondit rudement le prêtre. Je ne me moque
jamais des pauvres. J’ai d’ailleurs agi moi-même sans réflexion: vous
deviez m’arrêter plus tôt, voilà tout.
--Il n’y a pas d’offense, dit l’homme. Vous m’avez toujours répondu
gentiment, faut être juste. Oui, je connais le truc de la chose: le
prêtre, c’est éduqué, c’est poli, ça sait le mal qu’on se donne. Je
voudrais vous avoir fait mieux rigoler, mais je n’ai qu’à moitié le cœur
à la rigolade, une déveine! Ordinairement, il n’y a pas plus carnaval
que moi. Les gens me tombent dessus, rien qu’à voir ma bobine sous un
bec de gaz. Tenez, hier encore, rue Richer, en face des Folies-Bergère,
j’ai fait comme ça deux Américains, saouls comme deux vaches...
--Allez-vous vous taire! s’écria l’abbé Cénabre. Je vous défends de
penser...
Il se ressaisit aussitôt et ajouta simplement:
--Je vous plains de me croire capable, mon ami, d’une telle cruauté.
J’ai eu tort de vous imposer par étourderie une fatigue inutile, et
aussi de vous laisser jouer cette absurde comédie comme si j’en étais
dupe ou complice.
--Dupe ou complice! Dupe ou complice! répéta docilement le pauvre
diable, avec un sourire idiot... Vous allez chercher! Dupe ou complice!
Si on peut dire!
--Fichez-moi la paix, hein? cria l’abbé Cénabre hors de lui. Si vous
continuez, je ne vous donne pas un sou, avez-vous compris? Voilà trois
grands quarts d’heure que j’essaie de tirer de vous une parole
raisonnable, sincère, et vous ne m’avez raconté que des mensonges qui ne
tromperaient pas un enfant, ou d’abjectes plaisanteries. Je sais ce que
je désirais savoir.
Il tira son portefeuille, y prit un billet de cent francs, le froissa du
bout des doigts.
--J’ai pas de monnaie... dit le voyou, incorrigible.
Il fit le geste de rattraper sa plaisanterie au vol, comme une mouche.
Mais quand il vit substituer au papier désirable une simple coupure de
dix francs, il regarda le prêtre, fixement.
Ce n’était pourtant qu’un de ces regards de mendiant, après une longue
attente, net de toute ruse, cynique. Le cœur de l’abbé Cénabre sauta
néanmoins dans sa poitrine. Ce ne fut pas la peur, ce fut cela qui
précède la peur, comparable à un coup de gong en pleine nuit.
* * * * *
--Vous n’aurez rien! hurla-t-il. Je ne vous dois rien! Et il lui tourna
le dos, pour la seconde fois.
Il gagna presque courant la rue de la Harpe. Il fonça dans l’ombre comme
un furieux. La nuit était si douce que dans un marronnier, derrière un
mur, un oiseau réveillé fit entendre une espèce de chant. Déjà la pente
assez raide contraignait le prêtre à ralentir le pas. Il pencha
légèrement la tête. A la hauteur de la rue de Luynes son inoffensif
ennemi se hâtait d’un trot inégal. Puis, sans doute dans l’excès de son
désespoir, il prit une sorte de galop fourbu.
L’abbé Cénabre eût pu fuir. Il ne lui en eût coûté qu’un petit effort.
Il ralentit au contraire, attentif seulement comme la première fois à ne
pas se laisser rejoindre trop tôt. Sa colère n’était point tombée, mais
il y sentait aussi la déception d’une curiosité impitoyable. Autour de
ce vagabond hideux s’étaient pour un moment comme rassemblées, fixées,
les images éparses de son angoisse, et par un phénomène plus
inexplicable encore, il semblait qu’il eût reconnu quelques-unes de ses
pensées les plus secrètes, informulées, dans la confidence ignominieuse.
Ce flot de boue l’avait soulagé, comme s’il sortait de lui. Il
souhaitait qu’il coulât encore, qu’il achevât d’entraîner avec lui
d’autres aveux, d’autres mensonges, impossibles à atteindre jusqu’alors
au fond ténébreux de sa propre conscience. Sans qu’il osât l’avouer,
sans le savoir peut-être, il avait touché avec un affreux plaisir la vie
abjecte qui venait de se découvrir à lui; il l’avait maniée, soupesée,
avec l’expérience et l’aplomb d’un connaisseur, et au travers des
fanfaronnades ou des vantardises imbéciles, il en avait senti les
mobiles et les intentions, la grossière malice. Il la désirait de
nouveau.
Au traînement des semelles sur l’asphalte, il mesurait l’épuisement du
malheureux, il entendait dans le silence son halètement rageur, obstiné.
Puis il ne l’entendit plus. Alors, tournant la tête, il vit la
silhouette grotesque, au ras du trottoir, dans un pan d’ombre, immobile.
Et il revint doucement vers elle à petits pas.
--Voilà ce qu’on gagne à faire le sot, dit-il. Je voudrais que la leçon,
du moins, vous servît. Il ne vous en aura coûté qu’une petite course
inutile. Ce n’est pas acheter trop cher le conseil d’être désormais
moins bavard, moins empressé de prendre, et plus poli... Êtes-vous
vraiment si essoufflé?
--Oui, patron, fit le voyou (d’ailleurs sans l’ombre de rancune).
Seulement le coffre est bon (il frappa sa maigre poitrine). C’est mon
nerf, toujours mon nerf! Il me tire jusque sur le cœur, cet animal-là.
Bon Dieu de bon Dieu!--Ah! patron!
Il prit le billet de cent francs entre les doigts de l’abbé Cénabre et
le glissa sous sa chemise, à même sa peau. Puis il rassembla les talons,
fit le salut militaire, et cria: «Fixe!»
--Je vous devais cette sorte d’indemnité, dit le prêtre. Me voilà
quitte. Vous ne recevrez pas un sou de plus de moi, sous aucun prétexte,
retenez-le bien. Inutile de m’accoster désormais: je vous remettrais
sans discussion entre les mains du premier sergent de ville venu.
Avez-vous compris?
--On sait vivre, répondit mélancoliquement le vieux pitre. Il accompagna
cette déclaration résignée d’une grimace inexprimable.
--Un mot encore, continua l’abbé Cénabre, un seul mot. Tâchez de
répondre sans mentir, une fois dans votre vie. Pourquoi jouez-vous ce
rôle inepte? Pourquoi vous avilissez-vous?
--Je ne m’avilisse pas, dit l’homme. Je montre mon polichinelle.
--Trêve de bêtises! Vous recommencerez demain la comédie avec un autre,
tant que vous voudrez, peu m’importe! Essayez seulement de retrouver, de
retrouver une petite minute votre conscience, si vous en avez une.
Regardez-moi bien en face. Nous avons passé plus d’une heure ensemble,
je vous ai écouté patiemment, je vous ai même interrogé parfois. Vous
n’avez pas prononcé une seule parole--entendez-vous: une seule!--capable
d’inspirer un peu de compassion pour votre misère. Vous ne cherchez qu’à
dégoûter. Hé bien, quoi!
--Je vois ce que c’est, fit l’homme après un silence. Vous allez me
reprendre mes cent balles.
--J’en donnerais plutôt cent autres pour tirer de vous une parole qui ne
soit pas abjection pure.
--Abjection, objection, projection, dit l’idiot.
Et il eut un petit rire à décourager tout autre que le prêtre furieux,
emporté malgré lui à la recherche de cette âme comme à la poursuite d’un
ennemi. Et pourtant, il souhaitait ne la trouver jamais. Il souhaitait
de toutes ses forces n’avoir devant lui que ce tas sordide, ce cadavre.
--Vous mériteriez, dit-il, une paire de gifles.
--Ça se peut, remarqua l’homme, avec une grande douceur. Comment
pourrais-je bien savoir ce que vous me voulez? Vous êtes un client pas
commode. Il y en a de commodes, et il y en a de pas commodes. Ma petite
affaire, c’est de ne pas vous priver de votre contentement: je ne sors
pas de là. Mais, je vous demande, est-ce qu’on peut forcer son
tempérament? c’est de naissance! A ça près, il n’y a pas plus facile que
moi, plus docile. J’ai toujours fait rigoler: c’est ma nature. Une nuit,
à Montmartre, ils m’ont entonné mon litre de rhum--une, deux--le temps
de compter six. Puis j’ai encore fait le tour de la table sur les mains,
les jambes en l’air, avec une soucoupe dans les dents, rapport à la
quête, un truc que j’ai. Seulement, j’étais pas nourri à l’époque, vide
comme ma poche, creux comme un ballon du Louvre: on m’aurait fait
claquer en me marchant dessus, un dedans de poisson, pareil. Alors j’ai
failli crever. D’accord et de bien entendu, ce n’est pas des choses à
faire. Hé bien, là ou ailleurs, personne n’a jamais vu se dégonfler
Framboise. Je suis un homme tranquille. Les marles, les femelles, la
police, très peu pour moi: je suis habitué à la société, je connais la
politesse, je m’exprime bien. J’aime obéir. Voilà le fait. On me paie,
ça va. Une supposition qu’on me propose cent coups de pied au cul, cent
sous par coup de pompe, une affaire: je baisse mon froc, et je fais le
mort. Tenez! j’ai servi de passe-boule, moi qui vous parle, un petit
matin de l’été dernier, près de la porte Dauphine, en plein bois--un
type et ses deux poules--des balles de tennis qu’ils disent--pif, paf,
dans la gueule--ohé maman! Vous aureriez ri! J’avais les yeux plus gros
que des pommes, je saignais du nez, de partout. «Ça va!» dit le type.
(Il était mûr comme de juste.) «Encore! Encore!... qu’elles faisaient
les poules.--Tu lui donneras cinquante balles! Tu lui donneras cent
balles!» Il y en avait une--bon Dieu de bon Dieu quel oiseau!--un
fondant rose, patron! toute jeunette, et frisée, une gosse, quoi! Elle
venait m’essuyer avec son petit mouchoir de soie et puis, vlan! vlan!...
c’est elle qui tapait le plus fort, et juste. Elle disait encore que je
ressemblais à défunt son papa les jours qu’il s’était bu, après s’être
assommé avec les copains. Mais où vous allez rigoler...
--Vous mentez, dit l’abbé Cénabre, de sa voix lente et basse. Je
pourrais vous dire à quelle seconde exactement vous avez recommencé de
mentir. Je lis votre mensonge à mesure, entendez-vous! je le vois dans
votre ignoble cœur, imbécile! Gardez vos sales histoires pour un autre
que moi. Mais attendez! je n’en ai pas fini avec vous. S’il y a encore
quelque chose là-dedans--il poussa son doigt si fort au creux de la
poitrine encore haletante que le misérable ne put se retenir de
geindre--je l’en tirerai.
Il sentait sous sa main frémir le pauvre corps sans défense, et il
n’avait aucune pitié. Il fixait son regard dans les yeux pâles qui
n’osaient même pas se détourner, se livraient tels quels, ainsi que d’un
chien rossé, impatient d’obéir, et qui ne comprend pas. La stupidité du
vieil ivrogne, son atroce candeur, ne lui apparaissaient même plus: il
n’était sensible qu’à cette dégradation, cette forme réelle et vivante
d’une abjection qu’il n’avait jamais connue, à peine devinée ou
pressentie, enfin découverte, et dont il subissait l’effrayant prestige.
Que pesaient, que devaient peser, devant un tel spectacle, les calculs,
les ingénieuses hypothèses de l’historien psychologue si fier de ses
travaux de laboratoire? La même impatience, la même avidité de
connaître, de pénétrer et de posséder la part réservée des âmes, cette
même passion qui l’avait jadis tant de fois agité alors qu’au dernier
terme de ses admirables déductions il interrogeait en vain ses saints et
ses saintes, aussi impuissant à les condamner qu’à les justifier, le
bouleversait de nouveau. Mais cette fois la proie convoitée n’était pas
hors de lui, hors de sa portée: il la voyait comme au fond de lui-même,
elle le fascinait, ainsi qu’un reflet dans l’eau noire.
* * * * *
--Hé là! Ouille là là! Pouce... Pouce, que je vous dis! Une supposition
que j’ai menti: l’histoire du passe-boules, tout de même, sans charre,
voyons! c’est une bonne histoire, une histoire crevante. Quand je n’ai
rien à faire, aucune combine, je me la raconte à moi seul, elle me fait
rigoler. Moi, je suis un pauvre homme, un homme innocent: j’ai pas de
malice. Mon affaire (que je vous répète) c’est d’obéir. Vas-y,
Framboise. Avec le riche, mon prince, faut être mou. Mais quoi, quand
même, patron: soyez juste. Je ne peux pas m’ouvrir en deux pour vous
faire plaisir?
Il se mit à geindre, avec les profonds soupirs et les hoquets d’un
enfant. Et il tâtait aussi, d’une main prudente, le précieux papier sous
sa chemise.
--Ne faites pas de grimaces, dit l’abbé Cénabre. Vous savez très bien ce
que je vous demande: répondez aux questions que je vais poser, sans
mentir. Et d’abord, pourquoi pleurez-vous?
--C’est... c’est... dit enfin le vieux voyou en sanglotant... c’est...
que je ne peux pas... ah! nom de Dieu de nom de Dieu!... que je ne peux
pas... ah! sacrée bête que je suis!... que je ne peux plus...
--Quoi?
--Je sens que je vais mentir, fit-il d’une voix impayable. Ça sort tout
seul. Ça coule comme une source: c’est pas à retenir. Vous pourreriez me
casser la gueule. Vous reprendriez vos cent balles, je vous dirais la
même chose. Je suis un malheureux, patron, un pauvre petit malheureux.
Un autre--parole d’honneur!--un autre comme moi, vous n’en trouveriez
pas dans tout Paris... Un autre comme moi!
Il avait l’air de prendre l’immense ville à témoin, et les yeux pâles
qui fuyaient ceux de l’abbé Cénabre étaient sans doute en ce moment
pleins de ces perspectives de pierre, de ces routes innombrables où il
avait tout perdu, jusqu’à sa vérité, jusqu’à son nom.
--Je m’en vais vous aider un peu, fit le prêtre (sa voix, tout de même,
trembla). Enfin, mon garçon! Vous avez été jeune. Vous avez été un
enfant.
--Nature! répondit l’homme avec un accent terrible.
Il tendit la tête en avant, remonta les épaules, et parut réfléchir
profondément.
--Hé bien, continua le prêtre, impitoyable, vous n’avez pas toujours
dormi sur les trottoirs, mangé dans les poubelles, ni servi la nuit de
jouet à des femmes ivres?
--On m’a déjà observé quelque chose comme ça, un jour, finit par dire le
malheureux après un long silence. Et tandis qu’il paraissait rassembler
ses souvenirs avec une peine infinie, d’un geste si vif et si précis que
l’abbé Cénabre le devina plutôt qu’il ne le vit, sa maigre main de
singe, sa patte noire, avait déjà fait passer le billet du creux de son
giron dans la tige de sa chaussure, qu’il continua de tenir un moment du
bout des doigts, d’un air d’indifférence et de distraction. A peine
entendit-on l’imperceptible froissement du papier.