Il se surprit répétant machinalement la phrase stupide (combien de

fois?) et à dix pas de lui un vieil homme, la tête penchée sur l’épaule,

le regardait avec tristesse, et s’éloigna aussitôt, en rougissant.

Il cacha son visage dans ses mains, s’efforça de reprendre la discussion

au point où il l’avait laissée, se faisant mille reproches à voix basse,

puis s’encourageant par des exclamations puériles, des «Voyons! voyons!»

retrouvant au fond de sa mémoire les ruses du bon écolier qui cherche à

fixer son attention sur un texte difficile. Ah! que ne se vit-il alors

tel quel, dans la profondeur de sa chute! «Voyons! voyons! Serrons la

question de près! Ne restons pas en l’air. N’ai-je pas écrit tant de

livres avec joie? Oui. Oui, oui, oui! Voilà donc un point acquis. Et

pourquoi me suis-je cru forcé d’abandonner ces sujets, une matière si

riche, inépuisable? Voilà. Attention!--Ceci est un autre point délicat.

Voyons: à la prendre en elle-même--ou plutôt objectivement--à l’étudier

du dehors, avec un désintéressement absolu--la sainteté, par exemple...

Non! Non! mille fois non! s’écria-t-il cette fois à voix haute et en

frappant du poing sur la terre. Il faut prendre parti! Je dois prendre

parti!»

D’un regard furtif, jeté à droite et à gauche, il s’assura que personne

ne l’avait entendu. Jusqu’au Pont-Neuf, le quai était désert. La sirène

d’un remorqueur gémit doucement, puis haussa son cri funèbre, et la

dernière note déchirante, en retombant, donna le signal du crépuscule.

* * * * *

Il fit un geste d’impuissance, et s’éveilla. Le ciel était pur et tout

proche, cerné de l’orient à l’occident par une buée couleur de soufre.

Les immenses platanes de la rive balançaient mollement leurs branches.

Toutes à la fois, face au couchant, cent mille fenêtres allumèrent un

fanal rouge, et qui sombra presque aussitôt. Alors seulement, le vent

fraîchit.

Sa montre marquait dix heures, et il la remit brusquement dans sa poche,

comme on supprime un témoin gênant. Déjà le débat qui venait de prendre

fin, où il s’était engagé avec tant d’angoisse, n’était plus qu’un

souvenir confus, s’effaçait comme un rêve, et il n’avait nettement

conscience que du temps perdu. Bien qu’il en eût été ainsi, d’ailleurs,

à chacune des crises précédentes, aucune d’elles ne l’avait encore si

cruellement exercé, ni mené si avant à travers son dedans ténébreux. Et

jamais non plus elle ne l’avait laissé si âprement tourmenté de colère,

et si déçu.

Il traversa le pont des Arts, s’engagea dans la rue Bonaparte, prit à

droite une rue déserte, puis une autre, et une autre encore. Son mauvais

rêve était tout à fait dissipé, ne l’occupait plus. Il sentait seulement

le besoin d’user par la fatigue l’agitation douloureuse dont il ne

pouvait se rendre maître, et il choisissait au passage, pour sa

promenade sans but, d’instinct, les ruelles plus étroites et plus

noires. La dernière déboucha sur le boulevard Saint-Germain, déjà

désert. Presque en même temps, il heurta de l’épaule un vieux pauvre,

debout dans l’encoignure d’une porte, et sans doute endormi. La surprise

le tint immobile un moment, puis il dit: «Que voulez-vous?»--avec

colère, et d’un tel accent qu’il eut honte.

Mais l’autre, dès longtemps rompu sans doute à ce genre d’escrime,

répondit avec l’admirable à-propos des mendiants, sans se troubler:

--C’est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur le curé. _Ave Maria!

Dominus!_

Il plongea sa main dans un trou de sa veste, en sortit un papier

sordide.

--Voilà mon certificat. Et je vais vous dire. J’avais aussi un

certificat du commissaire, avec mon billet de sortie de l’hôpital,

épinglé dessus. Ah! malheur! Ah! nom de Dieu de nom de Dieu! Mais je les

ai perdus, monsieur le curé. Voilà ma veine! Preuve que je suis un

honnête homme. Y a de la chance que pour la canaille et le parasite,

c’est mon idée.

Il replongea mollement sa main dans un autre trou, la retira vide, et

dit avec amertume et résignation:

--Ça va. Je ne demande plus que dix sous.

L’abbé Cénabre vit les petits yeux gris luire, entre deux bourrelets de

crasse, et son cœur se tordit de dégoût. Mais à sa grande surprise, il

répondit comme malgré lui, sur un ton de douceur étrange:

--Avez-vous faim?

--Si j’ai faim! j’ai toujours faim! C’est de naissance. Ne me demandez

pas si j’ai faim, ah, malheur! Si... j’ai... faim!

Il prit, levant le bras, et dépliant sa main noire, le ciel à témoin,

d’une telle candeur, jouant l’amertume à merveille, mais toute sa

vieille face éblouie d’une immense rigolade intérieure. «Un curé de

croquants, se dit-il. Y a du bon.»

--Je voudrais faire quelque chose pour vous, reprit doucement l’abbé

Cénabre. Donner dix sous, ou dix francs, à quoi bon? Vous n’en serez pas

plus riche. Il faut que nous trouvions mieux, mon ami.

Le regard du pauvre diable n’exprima plus aussitôt qu’une méfiance

infinie.

--Je dois travailler, essaya-t-il d’expliquer mollement. Seulement je

devrai d’abord me requinquer. Faible comme un enfant, monsieur le curé.

Plus de force, rasé. J’aime mieux crever.

Il glissa de nouveau dans l’encoignure, et y disparut. L’abbé Cénabre ne

voyait plus que le bas du visage, éclairé en dessous. Et la mâchoire

inférieure, si maigre, claquait de déception et de colère.

* * * * *

L’illustre historien fit le geste de désappointement d’un terrier qui

rate sa proie. Une petite seconde encore il hésita, honteux de lui,

impuissant à se dégager, cédant peu à peu à un entraînement

irrésistible. De jour en jour, et presque à son insu, ces soudains

fléchissements lui devenaient plus familiers, moins douloureux,

inquiétaient moins sa raison. Il était fait à leur rythme singulier,

toujours le même. Le premier choc, impossible à prévoir, ni à parer, de

telle pensée tout à coup surgie, en apparence inoffensive, mais qui ne

quittait plus le champ de la conscience, refusait de passer, arrêtait

net le déroulement des idées et des images, ainsi qu’un corps étranger

bloque un rouage délicat... Puis l’extrême attention de tout l’être, son

absorption, comme d’un homme qui fixe stupidement l’angle d’un mur, et

n’ose en détacher les yeux avant d’avoir retrouvé le mot perdu... Et

enfin la délivrance, dans un accès de rage, une détente sauvage de l’âme

humiliée.

«Petits accidents sans importance!» se disait-il à lui-même, dès que le

calme était revenu. Car la simplicité, la régularité de sa tâche

quotidienne, sa monotonie, voulue, délibérée, entretenait en lui

l’illusion que ces désordres n’étaient que le reliquat, les derniers

symptômes d’un mal déjà ancien. Mais ils étaient sa vie même,

poursuivant son cours, implacable, cherchant sa voie et son issue, ainsi

qu’une eau sous la terre. La méditation commencée dans l’angoisse, puis

brusquement interrompue, chassée des hautes régions de l’âme mais non

vaincue, se continuait dans les ténèbres et reparaissait tout à coup,

comme si, tout autre détour interdit, refoulée dans les profondeurs du

sensible, elle eût sournoisement tracé sa route à même la chair

douloureuse, suivi les réseaux mystérieux de la moelle et des nerfs,

pour prendre la volonté par surprise, et forcer enfin la conscience.

Cette fois encore le même entêtement stupide le tint un moment face au

misérable dont il ne voyait pas les yeux, comme s’il eût attendu de lui

quelque réponse décisive. Le vieil homme, inquiet de ce silence, s’étira

doucement dans sa cachette, ramena ses mains contre ses cuisses, au fond

de ses poches, et retint son haleine. «Le frère est tapé!» se dit-il,

philosophe. Mais l’abbé Cénabre était si près de lui qu’il entendit

battre son cœur... Alors, il allongea soudain la main, tâta la manche de

drap raidie de crasse, referma les doigts, et sans effort, sans

brusquerie, d’un geste au contraire lent et mesuré, il tira le bonhomme

hors de sa cachette, et le regarda de nouveau, plus curieusement. Le

vieux corps ne pesait pas plus qu’un sac de plume au bout de son bras

tendu, et il sentait la peau glisser librement sur les os. Le regard,

maintenant visible, à la fois narquois et terrifié, demandait humblement

grâce, étrangement naïf et même enfantin. En même temps, les jambes

esquissèrent un mouvement comique de défense impuissante, comme si elles

eussent voulu prendre aussi leur part d’une excellente plaisanterie.

«Pouce! je ne joue plus!» dit le cadavre, avec un affreux rire.

Le visage immobile de l’abbé Cénabre s’empourpra, il n’eût su dire si

c’était de honte, de déception ou de colère. Mais la déception

l’emportait sans doute. Il s’était surpris lui-même, dans cette espèce

de frénésie à demi lucide où ses paroles, ses gestes, ses intentions

mêmes avaient un sens double, comme ces textes dont la banalité

apparente cache une signification plus haute et secrète, connue des

seuls initiés. Toujours son bref délire se dissipait ainsi trop tôt,

frôlant l’absurde sans y entrer, ne laissant après lui qu’un souvenir

vague, confus, impossible à interpréter. Cette fois encore la raison, un

temps défaillante et comme prise au dépourvu, s’efforçait de renouer la

chaîne, construisait son hypothèse rassurante, ainsi qu’une araignée

tisse sa toile autour d’une proie suspecte. Que ce mendiant eût troublé

sa méditation, qu’il eût cédé à un mouvement d’impatience, ou même

d’involontaire cruauté, quoi de plus naturel, de plus explicable? Ces

sortes de distractions ne sont point rares, et tous les rêveurs les

connaissent bien. Ainsi parlait une voix intérieure, mais qu’il sentait

pourtant étrangère, qu’il méprisait en l’écoutant, dont il connaissait

trop l’accent insincère... Il ne la croyait pas. Il ne feignait même pas

d’y croire. Le courage lui manquait encore de reformer le pauvre

mensonge qu’une autre expérience jetterait sans doute bientôt à bas. Que

voulait-il à ce grotesque? Qu’attendait-il de lui? Il n’en avait certes

aucune idée; il ne savait rien, sinon qu’il avait tiré de l’ombre ce

vieux pantin, comme il eût voulu arracher de son misérable cœur

l’angoisse vivante dont il se sentait mourir, et qu’il le contemplait

maintenant du même regard avide qu’il eût regardé sa propre conscience.

Et comme sa propre conscience, il eût voulu aussi le jeter hors de lui,

revenir dessus, le piétiner, l’anéantir... Toute cette scène ne dura pas

le temps d’un clin d’œil. Il desserra les doigts.

--Malheur! dit le cadavre. On fait pas mieux. Crédieu! quelle poigne!

Il soufflait par le nez un petit rire craintif, livrant humblement son

regard d’affreux enfant quinquagénaire, ses prunelles pâles, dont l’abbé

Cénabre ne put supporter l’appel. Il tourna le dos, et s’éloigna

lentement, assez lentement pour se laisser rejoindre. Car il entendait

derrière lui, d’abord hésitant, puis résolu, le pas de son ténébreux

compagnon. Et soudain il vit à ses pieds, sur l’asphalte du trottoir,

danser cocassement une ombre.

--Pas de blague, et mes dix sous! demanda l’ombre d’une voix qui

s’efforçait d’être brave. Dix sous seulement, monsieur le curé, et je

mets les voiles! Dix sous pour le vieux gosse qui comprend la rigolade.

Et je vous plaque après, craignez rien! Je fais suisse.

--Suivez-moi, au contraire, dit l’abbé Cénabre. Je n’avais pas

l’intention de vous renvoyer sans un secours. Nous conviendrons

peut-être en marchant de quelque moyen de vous être utile. Je suis

attendu moi-même, mon ami.

Il parlait avec douceur, et même il sourit au visage inquiet levé vers

lui. La rue où ils s’enfonçaient descendait de biais vers la Seine, et

ils n’y rencontrèrent qu’un sergent de ville somnolent dont la vue

remplit d’amertume le vieux pitre qui, tout soufflant et

boitillant,--car il tirait la jambe,--en était déjà aux confidences,

expliquait son caractère, alignant des mensonges énormes, à la fois

subtils et ingénus, scandés de: «Vous êtes un type à comprendre...»--«Je

vais vous dire encore sans charre...»--«Avec vous, pas besoin de

boniment...», etc. Il déplorait sur toutes choses que sa famille lui eût

fait cette injustice de lui donner le nom d’Ambroise, cause de ses

malheurs: «Un sale nom, monsieur le curé, un nom de salaud, qui fait

rigoler, un nom de cocu! Pas moyen d’être seulement respecté avec un nom

pareil. A l’école, ils m’appelaient Framboise, et l’instituteur ne

pouvait pas m’encaisser, rapport aussi que je suis devenu orphelin. Au

chantier, c’était le même tabac. Allez aux halles, vous ne pourriez pas

l’ouvrir sur moi, sans faire tordre tous les copains. Mon père était un

bon ouvrier, mais il manquait de jugement. Ma mère avait de

l’intelligence, mais pas de conduite. Elle s’est ensauvée un jour avec

un chef de la Garde, qui pour se débarrasser d’elle, l’a fait donner par

les mœurs. Une belle vache!»

Il avait peine à suivre, car l’abbé Cénabre allongeait le pas sans

répondre, ni même tourner la tête. «Je crois lui en fourrer plein la

vue, mais c’est plutôt lui qui me fait poser!» pensait douloureusement

le pauvre bougre, essayant courageusement d’échauffer sa sciatique, sans

geindre. «Sale gueule de raie!» Mais il n’aurait, pour rien au monde,

lâché prise avant d’avoir le cœur net, sans doute par un obscur souci du

travail bien fait, une sorte de conscience professionnelle léguée à sa

misère par les ancêtres inconnus, les tenaces paysans beaucerons--ces

croquants qu’il croyait mépriser, en pantruchard affranchi.

Par quel instinct de vieil esclave, par quelle clairvoyance sinistre

devinait-il aussi que ce prêtre si grave, dont il osait à peine soutenir

le regard lourd, lui demandait secrètement, attendait de lui, cela même

qu’un mendiant cache ordinairement à la clientèle, le fonds sordide, ce

qu’il nommait terriblement son «guignol»? Car il avait laissé très vite

le répertoire habituel des histoires attendrissantes, et il parlait à

présent d’abondance, se dégradait comme à plaisir, avec une sorte de

coquetterie obscure, un cynisme dont l’absurde et puéril mensonge eût

crevé le cœur le plus dur.--«Le frère rigole en dedans», se disait-il

pour s’encourager entre deux hoquets de son affreuse joie. Et il

continuait à faire l’espiègle, recru de sommeil, cramponné à son rôle,

ainsi qu’une fille exténuée joue les vicieuses.--«Ah! la rosse!

pensait-il. Si je l’embête, je suis foutu! Il y a des types comme ça.

J’en ai connu.»

D’ailleurs l’abbé Cénabre laissait paraître, sinon son plaisir, au moins

quelque intérêt, l’encourageant parfois d’une réponse brève, d’un vague

sourire furtif, dont le misérable se régalait. Ils descendaient les

quais d’un pas un peu ralenti, vers la lointaine gare du P.-L.-M. et ils

voyaient cligner dans le brouillard son œil énorme. L’aiguille avait

déjà dépassé minuit, et l’auteur de la _Vie de Tauler_ ne se décidait

pas encore à rompre une fois pour toutes avec son singulier compère. Le

hideux babil accompagnait, s’accordait non sans douceur à sa propre

méditation, et il eût volontiers pris cette douceur pour de la pitié

bien qu’il n’eût jamais été, à aucun autre moment de sa vie, moins

capable de pitié. Mais la sévère contrainte qu’il exerçait depuis tant

de jours contre lui-même venait de se relâcher à son insu; il goûtait ce

que l’orgueil à la torture recherche avec avidité, le court et précaire

rafraîchissement de la honte. Car l’humilité n’est point, ainsi que la

définissent les sots, un bien seulement céleste, fait pour les hommes

divins. La nature déchue qui la hait ne saurait néanmoins en tarir tout

à fait la source, aux dernières profondeurs de l’être, sans se frapper

de stérilité. Il en est d’elle comme de ces éléments de la matière

vivante, dont l’analyse ne découvre parfois que des traces

imperceptibles. On la croit déjà tarie, et elle reparaît tout à coup,

inattendue, méconnaissable, ainsi qu’un mince filet d’eau perce le sol,

et fait à la surface une petite nappe de boue où le misérable qui meurt

de soif peut encore enfoncer sa bouche. La pleine conscience dans le mal

n’est pas de ce monde. Le remords parfait, absolu, ferait jaillir

l’enfer dans l’homme, et le consumerait sur place.

L’abbé Cénabre goûtait une certaine espèce de honte, et il n’en

éprouvait aucune peine, il s’y délivrait doucement. Il la goûtait sans

arrière-pensée, tout à la joie d’échapper pour un moment à son perpétuel

tête-à-tête, la silencieuse et tragique confrontation. C’était la

première fois, après tant d’années, qu’il rompait le pacte d’une sévère,

d’une impitoyable discipline extérieure, et il s’étonnait à peine de son

audace, il en avait à peine conscience. Il ne cherchait même plus les

rues obscures, il entraînait son compagnon en pleine lumière, comme s’il

eût répondu à un défi, et c’était à présent le pauvre diable qui

s’effaçait de son mieux, rasait les murs, étouffait son rire, souhaitait

d’en finir, dût-il même y sacrifier une ventrée hypothétique, dont

l’espérance désertait peu à peu son cœur. Mais il eût été peu sage de

penser affliger ou attendrir l’abbé Cénabre cette nuit-là.

Car elle lui rappelait une autre nuit, déjà enfoncée bien avant dans le

passé, néanmoins inoubliable. Elle l’évoquait avec tant de force qu’elle

s’y juxtaposait, pour ainsi dire, la recouvrait exactement, bien que les

deux images ne s’en pussent confondre, comme ces dessins subtils qui,

par un imperceptible déplacement des lignes, ou de leur rapport, font

d’un même visage une copie tragique ou cocasse. Et fixant par-dessus

l’épaule son compagnon, il pensait à l’abbé Chevance, à ses yeux

tristes, il le voyait rouler à terre, il ramassait son rabat troué.

Alors il sentait gronder dans sa gorge le même rire furieux.

Insensiblement, l’espèce de curiosité anxieuse qui l’avait d’abord

entraîné dans cette aventure singulière faisait place à un autre

sentiment beaucoup plus profond dont il ne pouvait plus méconnaître

l’entraînement irrésistible. Il touchait un nouveau but, il prenait sa

revanche, il semblait qu’il se vengeât sur cette proie innocente d’avoir

cru, de croire encore malgré lui, d’espérer toujours être le même homme

qu’avant.--«Je n’ai perdu que Dieu, s’était-il répété cent fois déjà. Je

n’ai donc rien perdu. Mais ma vie s’était constituée en fonction d’une

telle hypothèse, tenait d’elle sa raison d’être, son sérieux. Dieu est

nécessaire à mes habitudes, à mes travaux, à mon état. J’agirai donc

comme s’il existait. C’est un parti à prendre une fois pour toutes.» Il

l’avait pris; et, à sa grande stupéfaction, cette attitude si simplement

prise, si aisément gardée, contre laquelle ne se révoltaient pourtant ni

sa sensibilité ni sa raison, s’accompagnait d’un travail intérieur

inexplicable, d’une lente et progressive transformation des plus

secrètes puissances de l’être. Il était vidé de toute croyance, net de

tout le passé, sans remords et sans regret, à l’un de ces lieux

privilégiés de la vie mortelle où l’homme atteint, sinon au repos, du

moins à l’immobilité, n’ayant plus rien à perdre, ses gains désormais

prévus, escomptés jusqu’au dernier liard. Et pourtant, il sentait

toujours en lui ce glissement indéfinissable, cet écoulement--ou du

moins il en prenait conscience par la bizarre tension de sa volonté,

ainsi qu’un marin dans les ténèbres connaît la force d’un courant ou le

rafraîchissement de la brise au raidissement des chaînes de l’ancre.

Dieu ne lui manquait pas, car il croyait bien n’avoir pas rejeté la foi:

elle s’était brusquement détachée de lui. Alors, quoi?

Tout autre que lui n’eût sans doute attaché que peu d’importance à une

promenade nocturne, aux côtés d’un vagabond, à travers un quartier de

Paris déjà désert passé minuit. Quel prêtre n’a été ainsi abordé et

suivi bien des fois? Mais l’abbé Cénabre, sous sa morgue, a toujours eu

plus qu’une répugnance, la terreur des gens mal vêtus, commune à tant de

savants qui voient dans chaque pauvre diable un animal d’une race

inconnue, toujours prêt à brûler les bibliothèques, lacérer les fiches,

et bouleverser les laboratoires à grands coups de souliers ferrés. Chez

l’abbé Cénabre, ce préjugé du petit bourgeois studieux se double d’une

tenace rancune envers un troupeau dégradé dont il croit n’être sorti que

par un miracle d’intelligence et de volonté, et qu’il n’approche jamais

sans une crainte puérile où revivent toutes les humiliations de sa

misérable enfance, et comme la vague épouvante d’être reconnu tout à

coup et nommé par son nom. Car l’orgueil, chez les plus grands, a de ces

naïvetés déconcertantes.

Jamais l’homme qui, à douze ans, implorait la faveur de passer ses

vacances au séminaire, inventant pour l’obtenir des mensonges ingénieux

qui édifiaient grandement ses maîtres, simplement par dégoût de la

maison paternelle dont il ne pouvait retrouver sans rougir jusqu’aux

oreilles, dès le seuil franchi, l’humble odeur, inoubliable, de gros

velours et de lard fondu, n’avait réellement connu le pauvre. Passé du

petit séminaire au grand, puis de là en Sorbonne, après avoir échappé à

la caserne, il avait vécu la vie d’un étudiant besogneux et fier,

intimidé par ses compagnons riches, dédaigneux des autres (mais

s’appliquant soigneusement à celer ses goûts et ses dégoûts pour ne

faire sa société que des plus travailleurs et des mieux notés de ses

rivaux, dont il avait suivi prudemment l’ascension), respecté, sinon

aimé, jusqu’à ce qu’un premier rayon de gloire eût rallié les hésitants.

Chacun de ses pas en avant avait été une rupture avec le passé, la

famille où il ne comptait à présent que de rares cousins aux noms

oubliés, la province, qu’il n’avait jamais traversée, même en chemin de

fer, sans une douloureuse crispation du cœur, le diocèse qu’il avait

fui, et dont le vieil évêque était l’un de ses plus fermes et plus

dangereux censeurs. De jour en jour plus solidement retranché dans sa

vie laborieuse et austère, il s’était appliqué à n’inspirer aucune

envie, témoignant en toute conjoncture la même prudence et le goût très

sûr qu’il avait montré en s’entourant peu à peu d’un luxe presque

invisible, ce mobilier rare, ces admirables pièces appréciées d’un petit

nombre d’amis raffinés, peu remarquées des autres. Tous les actes de

l’abbé Cénabre avaient eu jusqu’alors le même caractère de ruse un peu

grossière, mais patiente, appliquée, méthodique, qui finit par triompher

à la longue de toutes les méfiances, ou du moins par les lasser.

L’unique point faible d’une défense aussi savante avait été, pendant de

longues années, la volontaire équivoque entretenue en lui-même,

l’indifférence à Dieu chaque jour plus profonde, à laquelle il avait

enfin osé donner son vrai nom. Désormais il savait ce qu’il était: un

prêtre sans la foi. La certitude en était acquise, le débat clos.

L’hypocrite est avant tout un malheureux qui convient imprudemment de

son attitude envers autrui avant d’avoir eu le courage de se définir

soi-même exactement, car il répugne à se voir tel qu’il est; il se

cherche une sincérité, sacrifie à cette impossible gageure des avantages

certains, et finit par se duper. Pour mentir utilement, avec efficace et

sécurité plénière, il faut connaître son mensonge et s’exercer à

l’aimer.

* * * * *

L'imposture · 第 13 / 20 段