--Malheur! reprit-il après un clin d’œil cordial, quel tempérament! On

n’a jamais vu, depuis que le monde est monde, un tempérament pareil.

C’est fort autant qu’un percheron. Ça voudrait tout arracher d’un seul

coup d’épaule. Ça se ferait mourir pour rien, pour le plaisir. Quelle

nature! Sauf votre respect, monsieur, c’était un homme à crever dix

femmes, vingt femmes--un colosse. Je l’ai connu, moi qui vous parle,

sain comme la main, beau comme un dieu--je peux dire--un gaillard!

J’avais quinze ans, à l’époque. On se serait fait couper en morceaux

pour un homme pareil... Et il faut que ça se laisse détruire par des

femelles, des garces--respect de vous, monsieur--et qui n’ont pas l’âge,

des vrais singes! Dieu sait ce qu’il en consomme, et de pas ordinaires!

Ah! monsieur...

Il s’essuya les yeux avec un coin de la serviette, retourna M. Guérou

sur le ventre et frappa de nouveau à grands coups, bien que sans hâte.

--Voyez donc, disait-il à Pernichon, la méthode est bonne. C’est brutal,

c’est maussade, mais c’est simple comme bonjour, inratable. Dans cinq

minutes, il sera debout, solide comme vous et moi. Aussi fort que le

voilà, il ne se meut plus aisément, le sang est lourd... C’est la

circulation qui faut entretenir, et des massages, et tout... Un métier

de forçat! Notez que j’ai des rhumatismes depuis le Maroc. Il y a des

jours que je crie comme un gosse, en le maniant. Il est si lourd! Hé!

malheur: n’importe! Sitôt mon temps fini, je suis venu le retrouver:

j’aurais marché sur des tessons. J’étais infirmier légionnaire, j’ai

appris exprès le massage, à cause... Ainsi! Oh! c’est un homme dangereux

et qui a une manière de tenir son monde! Impossible de s’en passer. Il a

le vice si aimable! Et une intelligence!

Il jeta la serviette, disparut, revint aussitôt avec une robe de

flanelle dont il enveloppa son maître avec un soin maternel. M.

Pernichon n’osait répondre, ni même lever les yeux. L’auteur de

_Mécène_, enfin, soupira.

--Si c’était un effet de votre obligeance, dit l’infirmier, je vous

demanderais de m’aider un peu à l’asseoir, sans le brusquer... Retour de

ces crises, il est d’un susceptible! C’est à ne pas croire...

Il rassembla les coussins autour des épaules, en glissa deux sous la

nuque, ramassa la serviette, et enveloppant une fois encore son maître

d’un regard indéfinissable, glissa sur ses savates et s’en fut.

L’Auvergnat rassembla son courage pour ne pas le suivre. La honte seule

le retint un moment plutôt que la pitié. Le gros homme respirait

lentement, les yeux mi-clos, ses bras étendus jetés au hasard, ainsi que

d’un enfant surpris par le sommeil. Son visage était si calme, et le

silence autour de ce visage si profond et si familier que Pernichon eût

souhaité d’oublier ce qu’il avait vu et entendu. D’ailleurs, que

savait-il au juste? Qu’avait-il appris? Mais il se sentait submergé de

dégoût, et si las, si las!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfin le malade s’étira, gémit doucement sans ouvrir les yeux:

--Vous me croyiez mort, jeune homme, murmura-t-il... Rassurez-vous. Ces

petits accidents sont au contraire les bienvenus: je dors si peu et si

mal! Il faut que le sommeil m’assomme d’un coup, comme ça, sans me faire

attendre, ainsi qu’un pitoyable bourreau...

Il tâta de ses mains errantes la flanelle souple, et frémit.

--Ho! Ho! dit-il, je vous prie de m’excuser. Cela sans doute a été plus

grave que je ne pensais...

Mais comme il ouvrait tout à fait les yeux, il s’aperçut que M.

Pernichon avait disparu.

TROISIÈME PARTIE

A ce moment l’auteur de la _Vie de Tauler_ quittait la Bibliothèque

Nationale, et descendait la rue de Richelieu sous un soleil oblique,

dans une poussière dorée. La ville, écrasée tout le jour par un

brouillard impitoyable, aussi brûlant que l’haleine d’un four, se

détendait ainsi qu’un animal fabuleux, grondait plus doucement, tâtait

l’ombre avec un désir anxieux, une méfiance secrète, car les villes

appellent et redoutent la nuit, leur complice. Cependant l’abbé Cénabre

marchait de son grand pas égal, aussi indifférent à cette sérénité

grossière qu’il l’eût été sans doute au désordre éclatant de

l’après-midi, ou à la déchirante et pure haleine de l’aube, égarée parmi

les pierres, pareille à un oiseau blessé. Car depuis longtemps, la

pensée de l’abbé Cénabre était sans issue vers le dehors et il en

épuisait la malfaisance avec une admirable cruauté.

Six mois plus tôt, dès son retour d’Allemagne où il s’était enfui, la

première angoisse vaincue, il était entré sans débat, ainsi que de

plain-pied, dans une paix profonde. Du moins, il l’avait ainsi nommée,

car elle lui donnait l’illusion du calme absolu qui suit l’orage, d’une

définitive immobilité. Des forces obscures dont il osait à peine

supputer la puissance et le nombre, après s’être affrontées dans un

chaos effrayant où il avait senti sombrer son âme, s’étaient non pas

seulement apaisées, mais confondues, semblaient avoir contracté entre

elles une monstrueuse alliance. Ainsi que la pauvre humanité dresse sa

tente misérable entre des collines autrefois jaillies du sol dans un

cataclysme inouï et gratte, pour manger, la pellicule refroidie d’un

astre où mugit toujours l’abîme souterrain, il s’était installé comme au

centre même de ses propres contradictions. Il y vivait seul et sauvage,

loin des hommes, loin de son redoutable passé devenu maintenant plus

mystérieux, plus redoutable que l’avenir, ce passé auquel il avait

échappé par miracle, et qu’il entendait encore gronder, au-delà de son

refuge, ainsi qu’une bête réclame sa proie. Et néanmoins la rupture

semblait consommée.

De telles ruptures ne sont pas si rares, mais elles sont généralement le

fait de circonstances particulières, imprévues, d’une révolte des sens,

ou de l’orgueil, ou de la raison, qui emporte d’un coup toute

résistance, et laisse après elle une déception si douloureuse que la

volonté en reste affaiblie à jamais, garde en secret, comme un principe

de mort, le regret de cette part de soi-même arrachée. Alors le doute

insidieux renaît plus tenace qu’avant, car il prospère dans le milieu le

plus favorable, en pleine décomposition. Peu d’hommes, en une telle

conjoncture, évitent le double piège d’une tendresse équivoque et

nostalgique pour ce qu’ils ont renié, ou d’une haine stérile qui n’est

qu’une autre forme de leur remords, et les dégrade entièrement. Nul

n’est dupe de leurs violences, tous les voient mendier, l’écume à la

bouche, le pain qu’ils viennent de jeter, dont ils gardent une faim

éternelle. Qu’importe si dans leur orgueil ils se flattent d’être

affranchis, désormais uniques, solitaires: ils ont au contraire un

immense besoin des autres. Ils ne sont que dépossédés.

Mais l’abbé Cénabre avait fait au désordre sa part, ainsi qu’un chef qui

recule en bon ordre, et ne se laisse pas aborder. Les sens étaient

intacts,--intact, inaccessible, son orgueil qu’aucune déception grave

n’avait jusqu’alors entamé. Même la crise d’angoisse qui avait marqué la

dernière étape de sa lente et presque méthodique séparation d’entre les

hommes, il en était à la considérer comme un accident sans doute

décisif, mais négligeable en lui-même, superflu. La honte qu’il en avait

d’abord ressentie avait été vite regardée en face, abolie. Il évitait

mêmement, avec une extraordinaire prudence, de tirer vanité, comme tant

d’autres, d’un débat tragique, et il eût été bien certainement incapable

d’y trouver matière à littérature. Par instinct, par un mouvement de sa

nature la plus profonde, ainsi qu’une espèce hait une autre espèce, il

détestait Renan, ou plus exactement, le méprisait.

Ce détail peut surprendre: il est révélateur. A quiconque ne recherche

de ce mépris la raison secrète, l’abbé Cénabre restera sûrement toujours

étranger. Les contradictions de Renan, sa sensibilité femelle, sa

coquetterie, son égoïsme sournois, ses brusques attendrissements, tout

dénonce une âme qui se dérobe par une volontaire dissipation. Ce

dérobement perpétuel rend témoignage à Dieu, à peu près comme les

détours de l’animal poursuivi révèlent la présence d’un chasseur qu’on

ne voit point. La vie de l’abbé Cénabre est, au contraire, un des rares,

et peut-être le seul exemple d’un refus absolu. Pour donner idée d’une

âme ainsi désertée, rendue stérile, il faut penser à l’enfer où le

désespoir même est étale, où l’océan sans rivages n’a ni flux ni reflux.

Et certes, on ne peut croire que cet homme étrange fût né sous le signe

d’une si effroyable malédiction. Quelque part que sa jeunesse ait faite

au mensonge, une heure est venue entre toutes les heures où

l’indifférence s’est muée en un renoncement volontaire, délibéré,

lucide; mais on ne connaît pas cette heure.

Il ne la connaissait pas non plus. Avec les symptômes les plus

douloureux de son mal avait disparu, en apparence au moins, la colère

qu’il avait un moment si puissamment exercée. Elle dormait. Sa

conscience d’ailleurs ne formulait aucun reproche, et il ne sentait

toujours aucun remords. La blessure s’était refermée, dès qu’il avait

osé se regarder en face, se définir une fois pour toutes. Il ne croyait

plus. Il avait totalement perdu la foi. Sa grande adresse, car la ruse

chez lui n’est pas inégale à la force, avait été de résister à la

tentation de retarder indéfiniment l’opération nécessaire, en ne

rejetant pas tout à fait des symboles préalablement vidés de toute

substance. Il avait rompu le contact, et de telle manière que le retour

fût impossible, ne se pût même pas concevoir. «Le sens métaphysique,

a-t-il avoué un jour, est chez moi comme aboli.» Et ce n’était pas assez

dire. Un petit nombre de ceux qui lui ressemblent ont su s’arracher aux

douceurs d’un spiritualisme nuancé pour atteindre aux rivages plus amers

de l’agnosticisme. Là encore, à leur insu, ils vivent au milieu de

visages familiers. L’abbé Cénabre pensait avoir réussi le coup d’audace

de se vider en une fois non seulement de toute croyance, mais de tout

espoir. A la limite de son effort, il n’y a plus rien. Cette pensée

l’exaltait: il l’éprouvait sans cesse, ainsi qu’on retourne mille fois

dans sa mémoire un souvenir délicieux, ignoré de tous. Cette âme, que

son vieux crime avait depuis longtemps vouée à la solitude, enfin s’y

donnait, s’y perdait sans retour. «Entre le néant et moi, se disait-il,

il n’y a que cette vie hésitante, qu’un souffle peut abolir, la rupture

d’un petit vaisseau.» Et il se sentait aussitôt le cœur cerné d’un trait

de flamme.

Le néant est accepté le plus souvent comme l’unique hypothèse possible

après la ruine de toutes les autres, possible parce que par définition

invérifiable, hors de portée de la raison. On l’accepte avec désespoir,

avec dégoût. Mais lui, il donnait vraiment au néant sa foi, sa force, sa

vie. Il le voulait tel, ne voulait que lui. Dans ce choix

extraordinaire, dans cette préférence surhumaine, il ne distinguait

point la part d’une rancune accumulée par des années et des années de

contrainte. Une telle découverte l’eût profondément humilié. Il se

croyait sûr au contraire d’avoir agi sans violence, accepté virilement

l’inévitable, et il mettait son honneur à ne se reconnaître aucune dette

envers qui que ce fût, soit de haine, soit d’amour.

Néanmoins il se savait coupable d’une faiblesse, la seule, demeurée

incompréhensible, l’appel à l’abbé Chevance. Désormais unique possesseur

de lui-même, tirant de lui sa peine ou sa joie, dans une parfaite

solitude, ce souvenir lui était insupportable. Tel un avare qui ne jouit

plus de son trésor parce qu’on lui en a dérobé une parcelle, et dissipe

sa rare et précieuse volupté à désirer ce qu’il n’a plus, M. Cénabre ne

se consolait pas d’avoir laissé prendre, par mégarde, quelque chose de

sa vie. Une brèche restait ouverte. Un certain pressentiment l’agaçait.

A cette inquiétude près, il se sentait sûr de lui, n’ayant jamais rien

livré au hasard, ni commis aucune autre imprudence. A son retour

d’Allemagne, afin de s’accorder quelques jours de réflexion, il avait

consigné sa porte, et fait dire qu’il était malade. Mais alors même les

rares intimes qui l’approchèrent n’eurent certainement pas de soupçons.

Dès ce moment, d’ailleurs, sa décision était prise: il avait résolu de

ne pas changer l’ordonnance extérieure de sa vie, de vivre et de mourir

en prêtre.

Il peut sans doute paraître étrange qu’après avoir longtemps mordu son

frein, l’occasion ne lui parût pas bonne de se libérer entièrement. Mais

c’était de lui seul, c’était de lui-même qu’il avait prétendu se

libérer, c’était devant lui-même qu’il prétendait ne plus rougir. Ayant

consommé sa révolte, une dissimulation nécessaire, bien loin de diminuer

la liberté reconquise, la lui rendait plus sensible, par un contraste

matériel. On l’eût certes bien étonné en lui faisant connaître que la

décision qu’il avait prise serait la cause de plusieurs événements

tragiques que sa sagesse ne pouvait prévoir, dont son bon sens eût même

écarté l’hypothèse. Il ne voyait pas le péril de cette dissimulation, il

n’en sentait pas non plus la honte, depuis qu’il était en règle avec son

orgueil. Au contraire, il s’acquittait de toutes les obligations de son

état dans un vain zèle, mais ponctuellement, avec une dignité accrue, un

sérieux, une tristesse même qui eût dérouté les plus perspicaces. Ainsi

célébrait-il chaque matin le sacrifice de la messe à la chapelle des

sœurs de Marie, et le vieux sacristain qui l’assistait depuis tant

d’années ne l’avait jamais vu si recueilli.

Le cinquième tome des _Mystiques florentins_ venait de paraître, et rien

ne distinguait ce livre de ceux qui l’avaient précédé, sinon peut-être

une méthode de critique plus prudente, une plus scrupuleuse objectivité.

Un certain persiflage dans la discussion des points contestés, une veine

comique un peu sombre, les impatiences et les insolences ne s’y

retrouvaient pas. L’imprimatur avait été accordé dans le délai le plus

court, et il avait néanmoins reçu, comme d’habitude, les félicitations

d’un grand nombre de jeunes prêtres qu’enthousiasmait sa réputation de

hardiesse et ce qu’ils appelaient dans un jargon naïf, et aussi par un

détour habile, sa modernité. Le vrai est qu’il avait écrit les derniers

chapitres en grande hâte, pressé seulement d’en finir. Son goût de la

controverse avait disparu comme par enchantement, avec les derniers

scrupules de sa conscience. Il formait le projet de s’en tenir désormais

à son rôle d’historien, d’utiliser ses fiches. Il attendait.

Il attendait, mais non pas comme on pourrait croire, l’un de ces

événements imprévus qui rétablissent tout à coup l’équilibre d’une vie

bouleversée, mettent d’accord les apparences et la réalité, consacrent

un mensonge. Non, il n’attendait rien de tel. Sa fierté était grande, au

contraire, d’avoir réussi à renouer avec les habitudes anciennes sans

rien briser de leur réseau délicat, de s’y retrouver tellement à l’aise,

alors que tant d’autres auraient sans doute cédé au désir aveugle de

tout rompre autour d’eux, de se venger ainsi de leurs angoisses, après

les avoir surmontées. Au contraire, son destin était désormais fixé, et

le cours de sa vie tracé jusqu’à la mort, qu’il ne souhaitait ni ne

redoutait, car il en portait singulièrement l’image en lui-même; elle

était déjà sa certitude et son repos. Ce qu’il attendait ne se définit

pas aisément, ou du moins il était bien loin d’imaginer que l’entreprise

était à peine commencée--que d’ailleurs elle était probablement de

celles qui n’ont ni commencement ni fin. La découverte de la solitude où

il était tombé l’avait d’abord enivré, rempli de confiance, de force, de

mépris. C’en était assez de rompre si parfaitement avec le reste des

hommes, de ne vivre que pour lui, et par lui, et il avait cru de bonne

foi n’épuiser jamais une si âpre et si rare volupté. Mais voilà que déjà

il devait la rechercher, l’éprouver sans cesse, et il ne tirait plus

d’elle qu’une joie avare, lente à venir. Il commençait de sentir que le

mépris ne se suffit pas à lui-même, qu’il doit se retremper, se

renouveler dans un sentiment plus absolu--mais lequel? De ce sentiment,

il n’était pas loin de deviner la nature, bien qu’il usât de ruses

misérables pour ne pas prononcer son nom, car il sentait que le nouveau

monstre, né en lui, ne voulait qu’être vu et caressé une fois pour

croître affreusement, et rester seul, dans l’âme détruite, comme un

chancre se moule parfaitement sur le membre qu’il a dissous, et en

perpétue la forme hideuse. Sans doute il n’eût pas été capable encore de

rendre clairement compte des craintes vagues, des pressentiments, de

toutes ces choses aveugles et rampantes au fond de sa conscience, et il

croyait simplement n’avoir qu’un dernier effort à faire pour se délivrer

entièrement. Soit qu’il l’eût ainsi voulu, soit qu’il fût plus

simplement arrivé au terme d’une lente mais incroyable dégradation, sa

vie tout entière avait pris son appui sur l’orgueil, et il se flattait

de lui avoir trouvé là une forte et sûre assise. Étrange erreur d’un

homme qui ne savait point encore que l’orgueil n’a rien en propre, n’est

que le nom donné à l’âme qui se dévore elle-même. Lorsque cette

dégoûtante perversion de l’amour a donné son fruit, elle porte désormais

un autre nom, plus riche de sens, substantiel: la haine.

Comme un amant s’avise tout à coup, avec épouvante, au creux même de ce

qu’il appelle son extase, que le corps qu’il presse n’a plus rien à lui

livrer de précieux, qu’il est vide et déjà délaissé, ainsi l’abbé

Cénabre sentait parfois, et pour un instant, la précarité de son

triomphe, l’inanité de sa possession. A de tels moments, le calme où il

était tombé ne le rassurait pas assez, l’étonnait plutôt. Se regardant

vivre, si pareil à ce qu’il était jadis, prêtre ponctuel, travailleur

exact, visitant les mêmes amis, tenant sur toutes choses les mêmes

propos, il sentait non pas le remords, mais la méfiance, et qu’une

dissimulation si facile pouvait cacher un piège, n’était peut-être

qu’une trêve. Il eût désiré ne pas avoir réussi d’emblée, apprendre avec

peine et application son nouveau rôle, se faire violence. Au lieu qu’il

s’y trouva d’abord à l’aise, et semblait n’avoir jamais connu rien

d’autre. Ce bizarre scrupule n’était d’ailleurs généralement qu’une

forme d’inquiétude vague, mais parfois aussi il jaillissait à la surface

de la conscience, il se sentait atteint à l’un des points vifs de

l’être. C’était, par exemple, à l’une de ces messes matinales qu’il

célébrait d’ordinaire avec une indifférence absolue, attentif seulement

aux gestes, aux paroles qu’il articulait soigneusement, même à voix

basse, comme soucieux de ne pas s’abaisser à une ruse inutile, d’en

donner aux auditeurs pour leur argent. Après avoir hésité quelques

jours, il prononçait à présent la formule de la consécration non pas, à

ce qu’il pensait du moins, par goût secret du sacrilège, mais parce

qu’il lui semblait indigne de lui de duper, même par une inoffensive

omission, les vieilles femmes qui, un instant plus tard, viendraient

s’agenouiller à la Sainte Table... Et soudain ce point de souffrance

aiguë l’arrêtait net, le clouait sur place pour une longue minute,

parfois dans l’attitude la plus incommode, les bras levés présentant

l’hostie à la croix, ou la main dressée pour bénir. Il sortait alors de

lui comme on sort d’un songe, se regardait faire, non pas avec terreur

mais seulement une immense curiosité. Curiosité impossible à définir,

d’une nuance si pathétique à la fois et si délicate qu’on désespère d’en

donner une analyse qui ne la trahisse point. Rien qui ressemblât moins à

quelque repentir, même informe, à un mouvement de la grâce, ou

simplement à la crainte. Bien au contraire il lui semblait alors que ce

qui pouvait subsister en lui de douloureux ou de sensible se refermait

brusquement et, dans la suspension d’une extraordinaire attente, il se

sentait pétrifié. Attente est certes ici le mot qui convient, pourvu

qu’on lui donne un sens absolu. A la fois acteur et témoin de ce

phénomène étrange, il attendait quelque chose, il ne savait quoi,

quelque chose qui allait peut-être naître de son orgueil exalté jusqu’au

paroxysme, crispé ainsi qu’un muscle à la limite de son effort. Ainsi le

prêtre révolté, face à son Dieu trahi, le regard fixe, attendait une

nouvelle et imminente révélation, mais venue de lui-même, et non pas de

cette figure de bronze, froide et muette, ou du petit disque blanc si

frêle, à travers lequel il voyait danser la flamme des cierges... Quelle

révélation? Pourquoi détestait-il à ce moment le calme inouï,

l’indifférence lucide, dont il était ordinairement si fier, pourquoi

s’emportait-il contre sa volonté, et que désirait-il enfin?... Quiconque

eût alors observé attentivement son visage eût sans doute répondu.

Ces crises singulières, chaque fois plus violentes, étaient aussi chaque

fois plus brusques et plus courtes. Si brusques et si courtes que la

voix du prêtre, surpris parfois au milieu de la récitation d’un verset,

accusait à peine un fléchissement. Et il les oubliait aussitôt, n’y

pensait plus, jouissant inconsciemment de l’accablement qui les suivait,

d’une bienheureuse fatigue dont tremblaient ses genoux sous la soutane.

Et il regardait aussi sans comprendre la sueur ruisseler sur ses mains.

Le sacristain qui, la messe dite, repliait l’aube avant de la glisser

dans un tiroir, s’étonnait de la trouver trempée de sueur.

* * * * *

En traversant le Carrousel, il s’assit un instant sur l’un des bancs de

pierre sculptés dans l’épaisseur même du mur, puis gêné par les

passants, se remit en route presque aussitôt, mais plus lentement.

Depuis six semaines il rassemblait des fiches, prenait des notes,

travaillait péniblement, dressant chapitre par chapitre, avec sa minutie

habituelle, le plan de son livre. La besogne lui apparaissait à présent

fastidieuse, et il ne s’y accrochait plus qu’avec dégoût après en avoir

espéré des mois de labeur paisible et un succès tranquille, si différent

des anciens triomphes empoisonnés par la crainte d’un scandale, les

discussions théologiques et les censures... Et voilà qu’il découvrait

que cette crainte avait été une part de sa vie, une part de sa joie!

Bien plus! La nécessité de ruser sans cesse, de calculer soigneusement

ses chances, d’attaquer de biais, de rompre à temps une polémique où

l’on va être entraîné à se découvrir dangereusement, les malices à la

fois du chasseur et du chassé, tout cela lui avait été aussi cher que la

gloire, et il le désirait de nouveau âprement. Et il avait en même temps

la certitude que cela était détruit à jamais, et qu’il l’avait anéanti

de ses propres mains.

Il avait encore pressé le pas, il courait presque le long du quai

désert, il sentait monter le délire. Sa douloureuse impatience était

celle d’un homme qui a longtemps cherché, presque à son insu, le chiffre

ou le mot oublié, et qui s’aperçoit en même temps qu’il va surgir du

fond de sa mémoire, et que de ce chiffre ou de ce mot dépend sa vie. Une

foule d’idées, en nombre immense, se pressaient, s’affrontaient dans un

désordre prodigieux et il croyait savoir, il savait maintenant que sitôt

répondu à la question qu’il venait de poser cette confusion cesserait

comme par enchantement. Presque à la même seconde une telle agitation

lui fit honte, et par un de ces retours dont il était seul capable et où

il se dépensait avec une violence étrange, il s’arrêta, se contraignit à

rester un long temps immobile, les bras croisés sur le parapet, de l’air

tranquille d’un passant qui regarde couler l’eau boueuse un soir d’été.

Et pour tenter d’avoir raison de ce monstrueux rêve en l’amenant de

force d’une zone obscure à une zone claire de la conscience, il essaya

de l’exprimer en paroles intelligibles, il se mit à s’interroger et à

répondre tour à tour, à voix basse, ainsi qu’il eût discuté avec un ami:

«C’est bien simple: j’abandonne décidément mon livre, je renonce à cette

histoire, et pour commencer je brûle mes notes ce soir.--A quoi bon? Tu

es bête!--Évidemment les sujets ne manquent pas, qui me sollicitaient

encore il y a un mois. Je n’aurai que l’embarras de choisir.--Et

pourquoi suis-je bête? Pourquoi n’aurais-je plus de cœur à

l’ouvrage?--Je ne crois plus,--soit,--il est vrai. Je ne crois plus...

Je ne crois plus à rien. Je ne crois plus à rien. Je ne crois plus à

rien. Je ne...»

L'imposture · 第 12 / 20 段