Puis c’en fut assez pour jamais: M. Guérou n’écrivit plus rien. Après un

temps de surprise, le silence finit par être accepté par tous comme

l’aboutissement nécessaire d’une introspection creusée jusqu’au

sacrifice total, jusqu’à l’absorption du regardé par le regardant. Dès

lors, il reçut l’espèce de consécration universelle, si rarement donnée

aux artistes vivants, et il sut porter avec esprit sa renommée. Riche

sans doute de quelque héritage ignoré, traitant magnifiquement ses

hôtes, providence discrète d’étrangers faméliques qui portaient au loin

sa gloire, administrant son redoutable orgueil avec une prudence

consommée, trop habile, ou indolent, pour se compromettre en rien, il

vit peu à peu s’asseoir à sa table, qu’il avait somptueuse et généreuse

à souhait, les convives les plus divers, et les renvoyait contents. Mais

nul d’entre eux ne se vanta jamais de connaître le fond d’un tel homme.

On lui donnait des vices sans pouvoir le convaincre d’aucun. Son dédain

de l’argent était proverbial, son obligeance reconnue, sa tolérance

infinie. Et néanmoins, le silence tout à coup gardé sur lui-même, après

un double scandale, ne lui fut jamais pardonné. La dignité de cette vie

en apparence publique, bien qu’elle ne laissât rien paraître de ses

douleurs ou de ses joies, semblait un défi à la curiosité, jadis excitée

avec tant d’art, et qui dévora ce qu’elle put atteindre de cette victime

difficile et réservée. Elle assista, sans pitié, à l’incessante

dégradation du misérable envahi par la graisse, étouffé par une obésité

monstrueuse, et attendit impatiemment la mort pour ouvrir les

secrétaires et cambrioler les dossiers. Mais elle n’apprit jamais rien.

* * * * *

M. Pernichon attendit vingt minutes. L’immense appartement, loué depuis

peu, gardait les traces d’une installation récente et hâtive, la couleur

des papiers, l’odeur de colle et de peinture fraîche, et cette autre

odeur du molleton des draperies neuves. Le salon était encore tel que

l’avaient laissé les invités à l’instant de leur brusque départ, et son

extrême désordre semblait près de trahir un secret, comme si les choses

inanimées eussent retracé, avec une implacable précision, dans leur

immobilité sinistre, quelques-uns de ces gestes fugitifs qui, en dépit

des paroles, dénoncent les âmes. Et bien que le trouble du malheureux

publiciste l’empêchât de faire aucune remarque sérieuse, et qu’il se

répétât tout bas, mécaniquement, la phrase d’excuse méditée sur le

palier sans pouvoir y changer un mot, il sentit néanmoins confusément

que cette suprême tentative était une faute de plus, probablement

irréparable.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Monsieur vous prie de passer dans sa chambre, dit une voix. Il est

trop fatigué pour vous recevoir ici.

Pernichon l’entendit mal, mais obéit cependant. Il traversa en aveugle

une pièce beaucoup plus sombre, une galerie, franchit le dernier seuil,

et aperçut enfin l’hôte mystérieux, qui, levant à peine une main

bénissante, les paupières mi-closes, la bouche tirée en dedans par

l’imminente paralysie, ne lui donna d’abord en manière de bienvenue

qu’un bredouillement presque indistinct. Puis, cette espèce de cadavre

dans son linceul de graisse s’agita tout à coup, et les doigts gonflés

serrèrent les siens avec une vigueur surprenante.

--Maître, fit d’un trait l’auteur des _Lettres de Rome_, je viens vous

supplier de croire que je regrette profondément, cruellement, d’avoir

été la cause involontaire d’une scène fâcheuse à tous égards, et vous

prier de me pardonner...

--Vous pardonner! s’écria M. Guérou. Vous m’offrez des excuses! Je

pensais que vous veniez recevoir des félicitations.

Il contempla une seconde le petit homme tremblant, pinça les narines

pour flairer de loin sans doute le vieux pardessus trempé de pluie,

saisit tout d’un regard et dit:

--Vous les avez assommés! Ils ont aujourd’hui trouvé leur maître. C’est

un beau coup!

Pernichon, stupéfait, inclina la tête et se tut.

--Voyez-vous, reprit l’infirme avec une atroce ironie, tout homme digne

de ce nom d’homme rencontre une fois dans sa vie l’occasion, la divine

occasion... Vous avez sauté dessus, un peu brutalement, je l’avoue, au

risque de la renverser. J’aime l’audace. A votre âge, c’est presque une

forme de la prudence... Et maintenant, qu’allez-vous faire? dit-il,

après un silence, paternellement:

Le rouge vint aux joues du malchanceux. Il ne voulait pas douter d’être

mystifié, il en sentait déjà la honte. Et pourtant, si féroce qu’elle

fût, la curiosité de M. Guérou touchait inexplicablement son cœur... Il

eût voulu le remercier.

--Je ne plaisante pas! continua l’auteur de _Mécène_, comme s’il lisait

dans le pauvre regard plein de larmes, je sais très bien qu’il faut

faire la part du hasard, des circonstances... Votre mérite n’en est pas

moins grand. Ne vous y trompez pas, mon cher jeune confrère. Le coup a

été rudement porté. Achèverez-vous votre homme, oui ou non? Vous voyez

que je parle franchement.

--L’achever, maître! dit Pernichon. Vous vous moquez de moi? Je voulais

justement... Enfin, je n’ai pas de haine contre M. Catani, et il me

serait d’ailleurs bien difficile de lui faire aucun tort sérieux.

--Aucun tort? Aucun tort sérieux... Qu’en savez-vous? Une seule parole

peut tout, pourvu qu’elle soit dite à propos... Entre nous, mon ami, les

gens ne redoutent que le scandale. Quiconque est réduit par l’injustice

au désespoir a toujours cette ressource-là! Il est vrai que l’hypocrisie

universelle est solide: pour la faire sauter, il faut une rude charge de

poudre, et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, le sapeur saute avec sa

mine.

--Je voulais... c’est pourquoi je voulais justement... répéta Pernichon.

Puis il s’arrêta, étranglé par l’angoisse. Sûr d’avoir été deviné, il ne

se sentait néanmoins plus le courage d’avouer sa faiblesse; il savait

qu’on attendait désormais de lui qu’il la montrât, qu’il la livrât sans

pudeur... Elle était là, elle était prête, et le regard qu’il sentait

toujours fixé sur le sien la réclamait impérieusement mais il n’osait

pas la donner.

--Dites-moi ce que vous voulez, allons donc! fit M. Guérou. Je me doute

bien que vous n’êtes pas venu ici pour me présenter seulement des

excuses: j’en ai déjà tant reçu! Mais on me fait rarement l’hommage

d’une douleur sincère, ingénue, sans détours--enfin, si j’ose parler

ainsi--d’une douleur vierge, vierge comme l’or... Je vous sens

profondément malheureux.

Sa voix s’embarrassa sur les derniers mots, et il reprit péniblement son

souffle à petits coups.

--Ce que je viens de dire ressemble à une plaisanterie, une forfanterie

un peu cynique. Ne le croyez pas! La souffrance d’autrui ne peut plus

rien pour moi, absolument rien... Ce sont des bêtises d’envieux. Car

j’ai encore des envieux, moi! (Il souleva pesamment son torse.) Vous

voyez: on ne décourage pas l’envie.

--Maître, balbutia Pernichon, ce que j’attends de votre bonté...

--Ne me parlez pas de bonté! s’écria M. Guérou. Vous êtes venu à moi...

(mais si! je le sais...) plein de préjugés, en désespoir de cause.

Parions même que Ludovic vous y a poussé, hein? Je devrais dire Mgr

l’évêque de Paumiers, mon vieux camarade de Normale, quel imbécile!

Jeune homme, c’est sans doute une loi de ma nature: le prêtre médiocre

exerce sur moi une espèce de fascination. Cela réveille en moi un

appétit. Cela excite encore une cervelle qui n’est probablement plus

qu’une petite pelote de graisse. Je parle du prêtre médiocre, car sitôt

évadés, rendus libres, ce ne sont, entre nous, que des bonshommes

ennuyeux. Témoin ce Loisy, que j’ai tant aimé, devenu un pédant rageur

et qui m’assomme... Mais Ludovic!

--Mgr Espelette m’a donné ce conseil, en effet, avoua Pernichon. Il a

toujours été très bon, très bienveillant...

--La bienveillance même! cria M. Guérou d’une voix aiguë. N’allez pas

prendre au tragique une plaisanterie amicale! Venons-en plutôt aux

choses sérieuses: Vous voulez vous venger de M. Catani? eh bien, j’ai là

dans un de mes tiroirs, pour vous, rien que pour vous...

Il appuya sur un timbre.

--Je vous jure! protesta l’Auvergnat au désespoir.

--Ne jurez pas, continua paisiblement M. Guérou, vous me remercierez

tout à l’heure. Les plus grands de nos plaisirs, jeune homme, sont ceux

que nous repoussons d’abord, parce que nous craignons sottement pour

notre fragile machine... Nous sommes encore plus paresseux pour jouir

que pour souffrir, est-ce bête?...

Il sonna de nouveau.

--J’appelle mon infirmier, expliqua-t-il, déjà oppressé sans doute à la

pensée de l’effort qu’il allait tenter. Depuis des mois, je ne puis plus

me passer de ses soins. C’est un serviteur dévoué.

A l’instant même, ce serviteur dévoué parut sur le seuil, et Pernichon

vit avec stupeur un vigoureux gaillard, serré dans un tablier bleu de

garçon jardinier, le visage barré d’une épaisse moustache d’un noir de

jais, les manches retroussées sur des bras énormes et velus.

--Demandez Lucie, murmura tout bas M. Guérou à son étrange gardien, sur

un ton presque suppliant. Elle tient les jambes, lorsque vous me

soulevez par les épaules, et j’en éprouve un grand soulagement. Car vous

m’avez un peu brutalisé hier, mon ami.

--Mademoiselle est en course, dit le géant d’une voix dont il

s’efforçait pourtant de changer le timbre. Que Monsieur m’empoigne

seulement par le cou, et je réponds du reste.

--S’il ne fallait que patienter une minute?... reprit presque timidement

l’infirme.

--Mademoiselle est en course à Saint-Leu, dit l’homme, chez l’ami que

Monsieur sait, pour lui porter la lettre. Il est naturel, conclut-il

avec un effroyable accent, qu’elle ne peut rentrer avant ce soir dix

heures, ou onze; si Monsieur peut patienter jusque-là.

Il n’attendit pas la réponse, s’arc-bouta. L’illustre écrivain lia

péniblement ses bras autour du cou, en gémissant. Le garçon roidit les

reins, et Pernichon vit sur les biceps gonflés se dessiner en sombre un

tatouage compliqué, mal effacé par l’acide...

M. Guérou reprit lentement son équilibre, chancelant sur ses courtes

jambes, les bras demi-tendus ou agités d’un mouvement convulsif à chaque

faux pas, le regard rapide et anxieux dans la bouffissure inerte de la

face. Il s’approchait de la fenêtre, tâchant de guider par petits coups,

de biais, la masse molle de son corps.

--Monsieur va rudement mieux, dit l’homme. Dans six semaines, deux mois,

Monsieur trottera comme un lapin, c’est couru. La jambe reprend, et,

depuis quelques jours, la fesse est bien plus ferme, oh! là là!

Sur un signe de M. Guérou, et après un dernier coup d’œil complice, il

sortit.

--C’est un masseur extraordinaire, confia M. Guérou, avec un sourire

navrant. Je vous demande pardon, il est affreusement mal élevé, mais

sincère... Il a servi onze ans dans la Légion...

Des deux mains il avait saisi l’angle du meuble, puis, toujours

geignant, il fit glisser la tablette, prit une liasse et regagna

lentement son fauteuil. Mais Pernichon ne crut pas pouvoir supporter

plus longtemps le spectacle du monstrueux marmot à cheveux gris dont

chaque pas hésitant était comme une parodie sacrilège de l’enfance: il

se leva d’un mouvement convulsif:

--Je désirerais... Je n’ai probablement pas le droit d’accepter de

vous... un service dont je ne crois pas être en mesure de tirer le

profit que vous pensez--du moins pour l’instant, dit-il sans oser lever

les yeux.

M. Guérou éclata de rire.

--Vous n’en tirerez aucun profit, je le sais bien, que diable!

cria-t-il. Nous ne nous comprenons pas: laissez-moi faire. J’ai toute ma

tête, cela ne m’arrive pas tous les jours. Asseyez-vous ou restez

debout, ça m’est égal. J’en ai d’ailleurs pour cinq minutes.

M’écoutez-vous?

--Oui, monsieur, dit Pernichon, vaincu.

L’auteur d’_Eurydice_ eut un véritable soupir de soulagement.

--J’aime votre franchise, fit-il. Vous êtes un bon, un excellent jeune

homme de l’espèce la plus commune. Cela me rafraîchit de vous voir. Il y

a là dedans (il frappa du plat de la main sur la liasse) de quoi gêner

furieusement le vieux Catani, et quelques autres. Ne vous troublez pas:

ce n’est rien, c’est le plus insignifiant de mes petits dossiers--une

collection unique! Depuis vingt ans, je classe, je mets en ordre, je

bourre ma mine: voilà mon œuvre.

--Je ne comprends pas pourquoi... ce qui me vaut... protesta timidement

Pernichon, rouge de honte.

--Nous y voilà, dit l’infirme. Vous êtes venu à propos, rien de plus...

J’ai de tristes pressentiments, jeune homme, cela ne va guère, je ne

vivrai pas longtemps ici, je n’aurais pas dû quitter Barfleur, j’ai

rompu des habitudes. Bref, je me sens de la pitié pour vous. Je ne suis

plus capable d’admirer grand-chose, mais j’ai apprécié votre audace, je

vous ai trouvé courageux.

--Ne vous moquez pas de moi, murmura Pernichon. Je n’ai montré aucun

courage: je me suis laissé emporter. Je suis réellement très malheureux.

--Le vrai courage s’ignore soi-même, déclara M. Guérou. Vous vous jugez

mal. Pour moi, je vois votre pensée comme dans un miroir. Hein? Vous

n’en pouvez plus, vous êtes à bout. Vous iriez baiser la main de Catani,

ramasser votre pardon avec les gencives, que sais-je? Hein? Vous iriez?

Ce serait bon. Au lieu qu’il vous faut entamer la lutte, rendre coup

pour coup, faire le brave.

--Je ne ferai rien de pareil, monsieur, dit Pernichon, vous le savez

bien. Même si j’étais capable d’utiliser les armes que vous mettez à ma

disposition, on n’aurait pas beaucoup de peine à les retirer de mes

mains. Et pour demander pardon à M. Catani, il est trop tard. J’ai perdu

ma place. Je suis l’homme d’une place. La place perdue, l’homme n’est

rien.

M. Guérou prit un journal sur la table, en fit une espèce de torche,

qu’il acheva de tortiller soigneusement, l’alluma, saisit la liasse et

jeta le tout, pêle-mêle dans la cheminée. La flamme jaillit et ronfla.

Alors, mais alors seulement, les nerfs surmenés de Pernichon se

brisèrent, et il éclata en sanglots, les yeux secs.

--Rien ne vous retient plus, c’est mieux ainsi, dit l’autre posément,

avec un regard atroce. Oui, rien ne vous empêchera désormais de vous

tuer, pour peu que vous en sentiez l’envie. Car vous en avez envie.

Remarquez, en passant, que les circonstances ne justifient pas le moins

du monde un suicide: la plupart de vos maux sont imaginaires, et vous

exagérez les vôtres comme à plaisir. Il vous coûterait moins de vous

tuer que d’avouer à présent que vous vous êtes affolé pour rien. Vous

êtes vaniteux. Toutes les passions peuvent mettre un jour le revolver en

main, mais à la fin du compte, c’est la vanité qui tue. Si j’étais

vaniteux, je serais mort depuis longtemps. Notez encore qu’après tout,

vous ne vous tuerez peut-être pas, vous êtes libre. Seulement, j’ai lu

ça sur votre visage, dès votre premier pas dans ma chambre.

Chacun de ces mots, chargés de substance, venait frapper, l’un après

l’autre, avec une horrible précision, le même point de la conscience, et

l’angoisse de Pernichon s’en trouvait comme engourdie. En dépit d’un

premier mouvement de terreur, il avait écouté cet aveu de sa profonde et

secrète pensée, fait par une autre bouche que la sienne, et il en

éprouvait à mesure un soulagement indicible. Le regard qu’il attachait

sur M. Guérou était d’un esclave, mais ce regard, c’était à présent M.

Guérou qui l’évitait.

--J’ai dit la même chose à Laudat, en 1918, reprit l’auteur de _Mécène_

avec un rire forcé. Vous connaissez Laudat? Il ne s’en porte pas plus

mal aujourd’hui... Mais je serais désolé de vous avoir déplu.

--Vous ne m’avez pas déplu, murmura l’Auvergnat dans un rêve.

--Tant mieux! s’écria gaiement M. Guérou. Vous sortirez de là, jeune

homme! Un bon coup de sonde est toujours le bienvenu, même s’il fait

mal... Mais je ne voulais que plaisanter. Voyez-vous: je suis

fabuleusement sensible à certains états comme le vôtre. Je vous

désignerais dans la rue, à vingt pas, l’homme dont la résistance morale

est à bout, l’homme qui va se rendre... A la veille d’une bataille

décisive, entre deux généraux, je pourrais parier à coup sûr pour le

vaincu... Ça n’est pas drôle!... Et maintenant, permettez!... Je

voudrais que vous ayez l’obligeance d’entr’ouvrir la fenêtre, à votre

gauche... là... oui! Vous n’avez qu’à étendre le bras... Merci. Je ne me

sens pas bien...

Il suait à grosses gouttes.

--Vous voyez ce petit tas de cendres? reprit-il après un silence, en

désignant du doigt la cheminée. Je suis satisfait de l’avoir détruit. Le

reste suivra. Je n’en veux plus... Figurez-vous que j’avais écrit des...

enfin, il faut bien l’avouer!... des Mémoires! Est-ce assez bête? Je les

ai détruits aussi. Qui le saura?

(Il jeta furtivement sur Pernichon un regard qui le condamnait,

l’effaçait déjà du monde des vivants.)

--Qu’allez-vous faire en sortant d’ici? interrogea-t-il tout à coup.

Le malheureux eût été incapable d’imaginer le moindre mensonge. Il

répondit, fasciné:

--Je comptais écrire un mot à M. l’abbé Cénabre.

--Excellente idée! triompha M. Guérou. Excellente idée! Cénabre peut

vous servir.

Un long moment, il mâchonna d’autres paroles indistinctes. La sueur

coulait régulièrement de son front, et il l’épongeait parfois d’un geste

nerveux, fatigant à regarder. Sans doute quelque chose commençait de

l’emporter lentement dans son cœur sur la curiosité impitoyable, à peine

soupçonnée d’un petit nombre, et dont il garderait à jamais le hideux

secret. Enfin, il haussa les épaules, pour dire aussitôt, avec une

espèce de tendresse:

--Comment diable êtes-vous venu me trouver ce soir?

Mais l’Auvergnat, décidément apaisé, ne résistait plus, s’abandonnait.

Sa pauvre âme, préparée à cette détresse voluptueuse par l’anxiété des

dernières semaines, brisée par l’immense effort qu’il avait fait ce jour

même, il se donnait à l’homme étrange qui lui parlait un nouveau

langage, qui le traitait ainsi en égal. Tout le passé n’était qu’un

rêve. Le présent même s’évanouissait. Jamais l’idée du suicide n’avait

été dans son esprit plus vague, plus inconsistante, moins formulée, et

pourtant jamais encore elle n’avait été si vivante. Le cerveau la

concevait à peine, elle était comme la morose rumination de l’être tout

entier. La conscience, déjà vaincue, faisait silence.

--Pour la raison que j’ai dite; j’y avais été poussé par Mgr

Espelette...

--Je m’en doutais! s’écria M. Guérou. Cela donne la mesure de son bon

sens... Vous avez connu l’abbé Dardelle?

--Non, monsieur, dit Pernichon.

--Il vous ressemblait; je crois l’entendre. C’était un de ces faibles de

la pire espèce de faibles, de ces ambitieux qui ont besoin de sympathie,

et pas de santé--un autre Pernichon. Je l’ai vu avant son départ pour la

Belgique, un soir--attendez!--non, c’était un soir de décembre, un soir

d’hiver... Pourquoi vous autres, vous jetez-vous toujours dans la gueule

du loup?

Il s’arrêta brusquement, prêta l’oreille. Un cri aigu éclata non loin

d’eux, dans le silence, s’éteignit aussitôt. L’Auvergnat n’entendit plus

que la respiration de l’infirme, devenu rauque et brève.

--Jules! cria-t-il tout à coup d’une voix tonnante.

Il fit, pour atteindre la sonnette, à quelques pas, un immense effort.

Mais comme il étendait la main, la porte s’ouvrit doucement, et l’ancien

légionnaire fit paraître dans l’entrebâillement une face transfigurée

par l’insolence et la peur.

--Vous m’avez menti! cria de nouveau M. Guérou.

Son agitation était si extraordinaire que Pernichon le crut d’abord

frappé de démence. Malgré lui, son regard chercha celui de l’infirmier

pour y trouver la même crainte, mais à sa grande surprise, il ne vit

dans ce regard qu’une soumission désespérée, et il se sentit étreint par

la déception des rêves, lorsque les visages qui passent ne reflètent

rien de notre angoisse.

--Me voilà, monsieur, dit alors derrière lui une voix inconnue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce qui venait d’apparaître se rencontre rarement en plein jour, en

pleine lumière, dans un appartement à la mode. Peut-être cette

disproportion faisait-elle d’ailleurs à elle seule la singularité du

spectacle. Mais le contraste était trop fort, déchirait trop le cœur.

Le cou de M. Guérou s’empourpra, tandis qu’une tache blême s’élargissait

autour de ses lèvres.

--Sortez! qui vous appelle? Sortez donc! cria-t-il de la même voix

tonnante.

Pour fuir plus vite, la petite fille passa par-dessus la table basse où

fumait encore la théière sa jambe maigre et son bas sordide. Pernichon

vit la face lamentable couleur de peau morte où luisaient des yeux que

la terreur rendait farouches. Avait-elle dix ans ou quinze ans?... Elle

disparut.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Que t’ai-je dit? reprit M. Guérou. Comment laisses-tu courir çà et là

cette petite ordure?

--On n’en est plus maître depuis que la garçonnière de la rue d’Ulm est

fermée! fut la réponse.

Pour la première fois depuis le début de cette scène bizarre, l’infirme

parut se souvenir de la présence de Pernichon, et il se contenta de

hausser les épaules avec une indifférence affectée.

--C’est la faute de Monsieur qui croyait que j’avais frappé

Mademoiselle, remarqua le masseur en tablier bleu. Mademoiselle est bien

là-bas comme j’ai dit. Voyons! je n’ai jamais seulement touché

Mademoiselle, c’est des histoires. Mais je ne puis pas venir à bout de

celle-là. Elle m’a mangé la moitié d’un kilo de sucre: je fais Monsieur

juge.

--Assez! interrompit M. Guérou. Je suis las de toutes ces histoires.

Allez-vous-en!

Il se laissa retomber dans son fauteuil, les deux mains croisées sur son

ventre, la tête inclinée très bas. D’ailleurs, le silence de Pernichon

visiblement l’exaspérait. Enfin, il éclata:

--Vous avez des vices, vous?

--Moi? balbutia Pernichon, épouvanté... Oui... non... c’est-à-dire...

--Ce que le vice a de bon, reprit l’auteur de _Mécène_, subitement

calmé, c’est qu’il apprend à haïr l’homme. Tout va bien jusqu’au jour où

l’on se hait soi-même. Car enfin, mon garçon, je vous demande: haïr en

soi sa propre espèce, n’est-ce pas l’enfer? Croyez-vous à l’enfer,

Pernichon?

Il n’attendit pas la réponse.

--Moi, j’y crois, fit-il. Tenez, n’allons pas plus loin: ma maison est

un enfer. Vous verrez que je n’aurai pas la consolation de mourir à

Paris: je devrais retourner à Barfleur, je m’y fais mieux obéir. Ce que

vous venez de voir n’est qu’un épisode entre mille. Depuis que je suis

immobilisé par cette abominable enflure, ma pauvre vie reflue à la

surface ainsi qu’un égout engorgé. Jules est trop bon: il n’a pas la

poigne... Et quelles lettres atroces je reçois, mon ami!

Il s’arrêta, fixa sur son interlocuteur un regard étonné. Sans doute une

part de ces paroles mystérieuses restait une énigme pour M. Pernichon,

mais il venait de comprendre que l’infirme était, lui aussi, à une de

ces minutes où le plus tenace ou le plus rusé se renonce. Et l’on doit

dire que M. Guérou offrait en effet, à son tour, l’image même et comme

le spectre de la déroute intérieure.

A présent la tête énorme semblait flotter de l’une à l’autre épaule,

telle une épave sur une eau morte. Le lamentable écrivain parut même un

instant absorbé dans une méditation grotesque, et M. Pernichon le crut

d’autant plus aisément que le prompt relâchement des muscles de la face

fit saillir la bouche en avant, dont les lèvres bleuâtres formèrent

aussitôt une sorte de sourire. Néanmoins l’Auvergnat ne s’y trompa pas

longtemps, car cette bouche s’entr’ouvrit tout à coup pour laisser

échapper, avec un flot de salive, au lieu de mots intelligibles, un

gargouillement confus. Il se leva, toucha du bout du doigt le torse

inerte, gagna la porte d’un bond puis, la main sur la poignée, hésita,

revint lentement vers la table et sonna.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--M...! s’écria le légionnaire.

En une seconde M. Guérou fut hissé sur l’épaule et jeté plutôt qu’étendu

sur un large divan de cuir. En une autre seconde ses vêtements arrachés

s’éparpillèrent sur le tapis, et déjà l’homme frappait à tour de bras,

d’une serviette mouillée, sur le corps nu.

Il frappa longtemps, poussant à chaque coup une plainte étouffée. M.

Pernichon pouvait lire une véritable inquiétude--ou même quelque chose

de plus--sur le visage dont il s’était détourné tout à l’heure avec

dégoût. Cette inquiétude s’aggrava jusqu’à l’angoisse, puis les traits

se détendirent, et à la grande surprise de l’auteur des _Lettres de

Rome_ une sorte de sérénité s’y répandit, qui ressemblait à une affreuse

tendresse... M. Guérou venait de respirer faiblement.

--Il s’en tirera! dit le masseur, en passant sous son nez le dos de la

main. Nom de Dieu! j’ai eu chaud.

Il regardait avec douceur la masse de chair redevenue vivante, plaquée

de rouge, où fumaient l’eau et la sueur. Mais la surprise de Pernichon

devint de l’effroi, lorsqu’il vit la moustache noire tordue par une

grimace significative... Jules pleurait.

L'imposture · 第 11 / 20 段