--Qu’ai-je été faire aujourd’hui chez M. Guérou? gémit-il. Ma place

n’était pas là. Sans doute, mon cher ami (il passait paternellement son

bras sous celui du chroniqueur), vous venez de parler dans un accès...

dans un léger accès de délire. Vous regrettez déjà... Si! Si! je le

sais! Mais ce trait me confirme dans cette idée--qui m’est trop

familière, hélas! depuis quelque temps--que les luttes politiques et

sociales ont pris un caractère... Oui! même entre nous, si pleins de

zèle et de bonne volonté!--un caractère d’acuité... de violence... Ainsi

vous-même, cher jeune ami!... cette passion...

--J’ai brisé ma carrière, interrompit le malheureux, sans entendre. Je

suis perdu. Je suis absolument perdu. D’ailleurs, l’affaire était

décidée depuis longtemps. J’ai été tiède, beaucoup trop tiède, trop

prudent, à la dernière élection sénatoriale... J’avais voulu me

ménager... Je me croyais capable d’être un intermédiaire utile, le

moment venu... On pouvait craindre une certaine réaction... Le cardinal

Riccoti...

Il se heurta rudement au parapet de pierre. Il chancelait comme un homme

ivre.

--Un mot d’abord! interrompit Mgr Espelette avec une grande autorité.

Retirez, retirez devant moi, _à l’instant_, les paroles malheureuses,

impies... que vous avez prononcées.

--Quelles paroles? demanda l’Auvergnat, béant.

--Vous le voyez! J’en étais sûr! triompha l’évêque de Paumiers. Vous

n’avez jamais été sérieusement tenté de vous livrer sur vous-même... de

commettre le crime des crimes... Dieu ne nous abandonne jamais! Vous

pouvez poursuivre, conclut-il sur un ton de supériorité discrète. Je

vous écoute.

--Hein? dit Pernichon.

--Vous avez prononcé tout à l’heure le nom du cardinal Riccoti...

--Je pourrais évidemment faire des excuses, continua l’auteur des

_Lettres de Rome_... mais à quoi bon? Il y a eu trop de témoins...

D’ailleurs, M. Catani est désormais assez prévenu contre moi... Il devra

se défendre... Son intérêt l’exige...

--Si vous croyez que mon intervention ait chance de vous être utile?

demanda Mgr Espelette. Je retarderais volontiers mon départ. Voyez-vous,

mon cher enfant (car, après ce qui vient de se passer, je me sens

autorisé à vous parler en père), il n’est rien de plus dangereux, de

plus maladroit, que d’irriter vainement un ennemi, pour rien, pour le

plaisir, pour la seule joie de l’humilier. Dieu seul est juge des

intentions. Notre devoir est de ne jamais condamner--du moins jusqu’à la

limite extrême où la bienveillance devient aveuglement ridicule--un

adversaire sur ses intentions... Je puis essayer de faire comprendre à

M. Catani que vous avez cédé à un entraînement excusable à votre âge,

que vous avez été trompé par certaines apparences défavorables--ou

peut-être imprudemment conseillé... que sais-je?

Depuis une minute, Pernichon le fixait d’un regard indéfinissable,

triste et sauvage. Il retira violemment son bras.

--Monseigneur! dit-il (sa voix se brisait horriblement), il n’est pas

possible que vous ne le méprisiez pas! Dites-moi du moins que vous le

méprisez! Dites que vous le méprisez, j’endurerai tout. Je vous en

conjure!

L’évêque de Paumiers haussa les épaules.

--A quoi cela pourrait-il vous servir? Quel profit retirerez-vous d’une

parole que mon goût, mes habitudes, l’habit même que je porte

m’interdisent de prononcer?

--Je suis las!... soupira Pernichon. Affreusement las. Je ne sais pas ce

que j’ai... Je crois que je vais mourir.

Il passait dans sa barbe une main défaillante.

--Ne me quittez pas ce soir! s’écria-t-il tout à coup.

--Quel enfantillage, dit Mgr Espelette, après un long silence. Vous êtes

un enfant, un grand enfant. Cela passera. Ce soir même, je vous le

promets, vous serez plus sage. C’est simplement une heure de votre vie

pénible à surmonter. Accordons-le. Mais la réflexion, l’énergie viennent

à bout de tout...

Il reprit le bras de Pernichon sous le sien; il caressait de sa belle

main la manche du pardessus, avec un ronron léger des lèvres.

--Je vous le jure, Monseigneur, poursuivait le malheureux... J’ai

besoin... Oh! j’ai besoin... comment dirais-je? J’ai besoin... ah! j’ai

tellement besoin de... de sympathie!... de votre sympathie! Depuis

quelques semaines--je ne devrais pas vous l’avouer... je sens que je

vais achever de me perdre dans votre esprit... depuis des mois, je ne

sais absolument plus prier!

Une sincère émotion--et peut-être quelque chose de plus--apparut dans le

regard du compatissant prélat:

--Vous devez vous ouvrir à quelque prêtre consciencieux, réfléchi--mais

éclairé, sachant le monde... Le choix n’en est pas facile! Hélas!

pourquoi tant de nos confrères, et parmi les plus zélés, manquent-ils si

souvent de cette largeur d’esprit indispensable?... Avant que de vous

conseiller, je désire me remettre, peser le pour et le contre. C’est une

entreprise délicate! Accordez-moi que je ne pouvais m’attendre... Notre

entretien vient de prendre un tour...

Il sourit, secoua gentiment le bras qu’il sentait frémir, allongea son

index, tâta le maigre poignet.

--Vous avez la fièvre! Du moins vous êtes en plein état fébrile...

Quelle folie! Comment une simple altercation a-t-elle pu vous

bouleverser à ce point? Ne prenez donc pas au tragique des

malentendus... Oui! oui!... ajouta-t-il aussitôt en rougissant

légèrement, je pense aussi à ce malentendu d’ordre plus intime, cette

crise de sécheresse qui vous détourne de la prière... Il y a péril, mon

cher ami, à se laisser obséder par ces menus épisodes de la vie

intérieure... C’est une des formes de la tentation qui... Non! non!

croyez-le bien: je ne suis pas--grâce à Dieu!--de ces hallucinés qui

voient le démon partout, en parlent à tout propos. Nous prêterions

inutilement à rire aux maîtres de la psychologie moderne, dont je suis

loin de repousser toutes les thèses... Les défaillances de notre nature

suffisent, dans la plupart des cas... suffisent à expliquer des... des

incidents... Ici le moraliste et le théologien sont d’accord (ils

devraient toujours l’être!). Le travail, l’exercice, la pratique des

devoirs d’état...

--Quels devoirs d’état? fit Pernichon. Je n’ai plus de devoirs d’état.

Je n’ai plus rien. Comprenez donc! Ce qui vient de se passer il y a un

moment pouvait être prévu, prédit à coup sûr. C’était la crise

inévitable, la manifestation matérielle... concrète... Ah! ma perte

était déjà consommée!... J’ai cessé de plaire, parce que j’ai cessé

d’être utile. Je suis brûlé,--voilà le mot,--je suis brûlé ici et

ailleurs, je suis brûlé partout!

--Allons! dit le prélat. L’appui de M. Gidoux... En quoi la rancune de

M. Catani (je le dis entre nous... car enfin... M. Catani?...)

pourrait-elle changer quelque chose aux dispositions favorables de

l’illustre professeur au Collège de France?...

M. Pernichon tourna vers lui un regard égaré:

--Mais il n’y a rien... il n’y a rien, avoua-t-il avec une sorte de

haine... Je n’ai aucune raison sérieuse de croire à un projet si

avantageux, si honorable pour moi... A peine une certaine sympathie...

les relations que j’entretiens... Oh! voyez-vous... ce n’était qu’un

rêve! J’ai fait cette folie, voilà quelques semaines, de laisser croire

à M. Catani... Je sentais qu’il se détournait de moi, qu’il

m’échappait... Oh! Monseigneur, ce mensonge m’a coûté cher! Dès ce

moment, il m’a pris en exécration. Comment pouvais-je me douter? On m’a

dit qu’il négociait le mariage de Mlle Gidoux avec Jean Delbos!

--En sorte... c’est prodigieux! incroyable! en sorte que vous vous êtes

sacrifié--offert en holocauste?--à une innocente vantardise? A rien?

Il contemplait avec ébahissement ce personnage fallacieux, ce fantôme

qu’une semaine de Paris effacerait pour jamais, qui disparaîtrait sans

avoir jamais rien eu en propre--pas même ce dernier désastre, dont le

prétexte était aussi fallacieux que lui.

--Mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant! Mais pourquoi...

--Ne me demandez pas pourquoi! gémit le malheureux. Ce n’est pas le seul

mensonge... J’avais quitté Aurillac plein d’illusion: je souhaitais être

un journaliste--qui sait? peut-être un écrivain... J’avais une

recommandation du vicaire général... Je suis tombé en pleines élections,

en pleine intrigue. J’ai soutenu brillamment à Châlons-sur-Marne la

candidature d’un radical modéré, pour barrer la route au conservateur.

J’ai réussi. C’est ce qui m’a perdu! Hélas! je me vois tel que je suis.

Je n’ai pas de talent... Non! je n’ai pas de talent. Sans l’intrigue, je

n’eusse fait ombrage à personne... Mais je rédige un rapport à

merveille: voilà tout le mal. Ces gens-là, ils passent leur temps à

faire des rapports... Si! Si! vous le savez bien! Ils les rédigent

rarement; ils ne les signent jamais... Oh! c’est un monde si compliqué!

Je suis trop las pour commencer autre chose. Je suis perdu...

Il baissa la tête et parut sommeiller en marchant, poussant l’un devant

l’autre ses pieds plats, indifférent, accablé... La Seine, à leur

gauche, ruisselait d’une lumière dorée, qui venait mourir aux rives dans

une double frange d’écume bleue, et l’air était déchiré de cris

d’hirondelles.

L’évêque de Paumiers ne put supporter ce silence plus longtemps:

--Permettez! cher ami, fit-il enfin, vous aviez choisi...

Mais Pernichon l’interrompit brusquement:

--_Que pensez-vous de l’abbé Cénabre?_ dit-il.

* * * * *

--C’est un homme d’une intelligence exceptionnelle... tout à fait

exceptionnelle, commença le prélat--un homme hautement respectable, bien

que discuté, âprement discuté, un historien dont la conscience, le

talent...

--Ce n’est pas ce que je demande! s’écria l’auteur des _Lettres de Rome_

avec une irritation contenue.

Il fit quelques pas, agitant convulsivement les bras et les épaules, et

tout à coup:

--J’irai à lui! Je me jetterai à ses genoux!... Depuis qu’il

m’abandonne!... Ah! j’obtiendrai qu’il voie M. Jérôme! Un mot

bienveillant de M. Jérôme dans le _Bulletin_ peut sauver ma malheureuse

«Enquête». Je vous demande pardon! Je... J’y vais de ce pas!

--Attention! fit Mgr Espelette, comme malgré lui.

Et déjà il regrettait ce cri imprudent. Mais le regard qu’il reçut de

Pernichon, il ne l’oublierait jamais plus.

--Ho! Ho quoi!... dit l’Auvergnat d’une voix profonde... Celui-là... Lui

aussi!

--Voulez-vous vous taire! supplia l’évêque de Paumiers au désespoir.

Vous êtes fou, mon enfant! Vous êtes dans un état d’énervement...

d’exaspération... Le moindre mot a sur vous un retentissement! Je vous

conjure: n’interprétez pas, écoutez simplement. On vous sent prêt à

tout, affolé. Je craignais pour vous une déception... M. l’abbé Cénabre

est froid, très froid (en apparence, du moins)... peu sensible--enfin!

il me semble!--à une infortune comme la vôtre. Voilà tout.

--C’en est assez, dit Pernichon, glacial. J’ai compris.

--Non! vous n’avez pas compris. Votre plaie est encore si vive! Quelle

plaie! N’en avez-vous qu’une? Je crains que, pareil à ces blessés, qui,

sous le choc, ne savent dire où ils ont mal, vous ne soyez pas capable

en ce moment de renseigner sur votre véritable état qui que ce soit, et

surtout mon illustre confrère... Enfin, il me semble que vous souffrez

d’abord dans votre juste et légitime ambition, mais vous souffrez aussi

dans votre conscience. Votre conscience est troublée, conclut-il d’un

air fin.

Ils traversèrent le boulevard Saint-Germain en silence.

--Ne parlons plus de ce mouvement de révolte, des paroles insensées...

Oui, oublions-les! Je n’y reviens pas. Dès ce soir, vous en demanderez

pardon à Dieu... Voyez-vous, mon cher enfant, il n’est qu’au ciel que

Dieu soit servi par des anges, de purs esprits. Nous devons tenir compte

ici-bas de certaines nécessités sociales, politiques... Sur ce point, je

suis tenu à une grande réserve, je pèse les mots, mais enfin! Une

situation comme la mienne comporte des charges, de lourdes charges!

Puissiez-vous tirer de cet aveu une consolation dans vos peines... Nous

avons à lutter contre des préventions, des méfiances... Veuillot et ses

pareils nous ont fait tant de mal! Les apôtres laïques sont de trop:

chacun à sa place. Ce que nous avons voulu constituer, rassembler, c’est

une petite troupe d’hommes sérieux, prudents, pondérés, aussi peu

suspects que possible de préjugés de classe, de doctrine, favorables aux

idées modernes, même ardemment démocrates... qui soient... qui nous

servent... comment dirais-je?... enfin qui soient nos intermédiaires

officieux auprès du pouvoir. Car, sans le pouvoir! Ne nous faisons pas

d’illusions! Restons en face des réalités. L’État est plus puissant que

jamais...

Il avait repris le bras de Pernichon, et le serrait étroitement sur sa

poitrine.

--Dans ces conditions, mon pauvre enfant, il n’est pas raisonnable de

s’étonner... de se scandaliser... de certaines imperfections... Allez!

Allez! elles m’apparaissent comme à vous... Ce sont des ombres... de

petites ombres... Nous ne les verrons plus dans le rayonnement de

l’œuvre achevée... amenée à son point de perfection... L’Église et la

société moderne enfin d’accord... réconciliées...

Il baissa la voix.

--J’ai la réputation d’un prélat--pour parler comme une certaine

presse--avancé. Cela se peut. Si vous saviez cependant avec quelle joie

je me retrouve à Paumiers--ces vieux curés, ces simples prêtres, très

simples... Tenez! une idée me vient. Vous devriez faire une retraite de

quelques mois, dans votre Auvergne, au sein de votre aimable famille...

--Quelques mois! s’écria Pernichon amèrement. Ma chère Auvergne! Mon

aimable famille! Et que ferais-je dans quelques mois? D’abord, je n’ai

plus de famille. Où prendrais-je seulement les frais de voyage et de

séjour? Mon installation m’a coûté horriblement cher. Je dois neuf mille

francs à M. Catani, c’est vrai; mais j’ai encore signé pour près de onze

mille francs de traites à «l’Usine générale du Meuble». Mon départ du

journal, la ruine de mon enquête suffisent à consommer ma perte. Je ne

me relèverai pas! Je ne puis me permettre d’avoir des dettes... Sans la

considération, je ne suis rien...

Il prononça ces derniers mots avec une gravité farouche.

--Écoutez! dit Mgr Espelette. Nous voici bientôt rendus. Nous allons

nous séparer... Oh! pour cinq ou six semaines à peine! rectifia-t-il

aussitôt naïvement. Enfin! je vous donne un dernier conseil.

Il se recueillit, sourit.

--Je ne vois à présent qu’un homme dont la situation... très

particulière... l’indépendance absolue à l’égard de ceux dont nous

parlions tout à l’heure... un certain goût du paradoxe, du défi... son

scepticisme même (très exagéré par la médisance, croyez-moi!), mon

ancien condisciple à l’École normale, auquel vous venez de rendre

visite, M. Guérou...

--Oh! fit Pernichon.

--Oui... oui... je devine ce que vous n’osez pas dire. C’est un homme un

peu... mystérieux... énigmatique... Nul n’a déploré plus que moi

l’immoralité de ses livres!... Mais il n’a plus écrit une seule ligne

depuis des années... Son infirmité, sa patience, sa résignation--hélas!

tout humaine--le rendent digne de pitié, d’égard... D’ailleurs, il porte

le plus grand intérêt au problème religieux, à ses solutions les plus

neuves... Et puis son influence est grande... je le crois même un peu

redouté.

A un signe de Pernichon, il rougit légèrement, et reprit d’un air piqué:

--Permettez-moi de ne faire aucune allusion à certaines calomnies... Je

ne pense qu’à vous, mon cher enfant... Ne croyez jamais si aisément sur

parole les gens bien informés. Jusqu’à ces toutes dernières semaines,

vous le savez mieux que personne, M. Guérou menait, à la campagne, une

vie très retirée, très secrète, qu’on m’a dit même austère... Je l’ai vu

cinq ou six fois l’an passé sans que le plus petit indice... Enfin, j’ai

appris son retour à Paris en quittant Paumiers... Pour moi, c’est la

démarche d’un homme qui se sent condamné... se met en présence de la

mort imminente... c’est-à-dire, en quelque sorte, devant Dieu...

Laissons cela!

Il s’arrêta au seuil de l’hôtel Pupey-Gibon, tout frémissant de

sympathie, de bonne volonté, d’impatience--et d’un geste de sa main

gantée, il écartait, il dissipait déjà ainsi qu’une légère fumée, ainsi

qu’une odeur importune, ce drame où il avait failli entrer, auquel il

venait de fermer son âme, le tragique Pernichon.

--Vous avez tout à l’heure quitté la pièce en forcené, sans dire adieu à

personne, et après une scène regrettable que notre hôte était en droit

de juger inconvenante, conclut l’excellent prélat... Il me paraît

indispensable que vous alliez d’abord lui présenter vos excuses, et le

plus tôt sera le mieux... Vous avez là une excellente entrée en

matière... Pour le reste, mon cher enfant, je m’en fie à votre naturelle

droiture, à votre intelligence, à votre tact...

Il lui prit une dernière fois les deux mains, les serra de toutes ses

forces, et disparut sous le porche vide et sonore, avec un parfum de

verveine et d’encens.

* * * * *

L’Auvergnat descendit rapidement la rue. D’ailleurs, il n’allait nulle

part: le nom même de M. Guérou avait traversé son cerveau sans laisser

de traces. Il se sentait merveilleusement vide. Depuis un moment, la

présence de l’évêque de Paumiers lui était devenue, à son insu,

intolérable. Son désespoir n’en était plus à chercher un confident, mais

un complice, et ce complice était en lui. Ce qu’il emportait en fuyant,

c’était cette pensée, qu’il tenait dans son misérable cœur, sans avoir

encore osé l’affronter, qu’il pressait étroitement, de peur qu’elle ne

s’échappât, ainsi qu’un chasseur en maraude serre sous sa blouse

l’oiseau volé dont il sent frémir les ailes. La rapidité de sa course

l’oppressait, mais son délire était tel qu’il fuyait cette oppression

comme tout le reste, en hâtant le pas. Il finit par s’arrêter dans une

rue déserte, à bout de forces. L’asphalte, tout à l’heure éclatant de

blancheur, lui apparut noir et luisant. Il avait les épaules glacées.

Pourquoi? Pourquoi cette rue déserte et noire? A cet instant, il

s’aperçut qu’une averse l’avait trempé jusqu’aux os, et qu’il était

devant la porte de M. Guérou.

Le seuil à peine franchi, il regretta d’être venu, par une sorte de

pressentiment ineffable. On l’avait introduit dans le salon une heure

plus tôt retentissant des éclats de sa chétive colère, et le souvenir du

grand et unique effort de sa pauvre vie achevait de l’accabler. Par quel

mystère était-il ici plutôt qu’aux genoux de l’abbé Cénabre, auquel il

avait gardé sa foi? Il n’y comprenait rien et n’y voulait rien

comprendre, étant à ce dernier tournant où la tyrannie des circonstances

commence à paraître bienfaisante et douce, lorsque le hasard est invoqué

comme un Dieu. Car jamais il n’avait senti pour l’homme célèbre, qui

était en ce moment son dernier recours, autre chose qu’une admiration

craintive et beaucoup de méfiance--la méfiance d’un petit provincial

besogneux pour l’écrivain opulent, dont la réputation universelle était

plutôt d’un voluptueux amateur, aux mœurs suspectes.

Rarement jeune ambitieux connut telle fortune que ce fils de magistrat

obscur, candidat malheureux à l’agrégation ès lettres, mal noté par ses

maîtres, presque renié par les siens, et qu’un livre étrange venu à son

heure fit tout à coup célèbre, mais de cette espèce de gloire qui ne se

ménage pas, qui se donne une fois pour toutes, à pleins bras, comme une

fille. Par quelle rencontre ce garçon, alors si vivant, si insolemment

vivant, retrouva-t-il sans l’avoir cherché--ainsi que son bien

légitime--le secret perdu de la médisance assassine, d’une perversité si

calculée qu’on n’en trouverait pas d’exemple depuis ces ténébreux

petits-maîtres du dix-huitième siècle? Le roman à clef, divertissement

spécial désormais noté d’infamie, tombé à des entrepreneurs sans

vergogne, se trouva soudain réhabilité par un jeune inconnu qui ne

savait rien du monde que ce qu’il en traîne dans les cabarets à la mode,

où l’avait introduit une gourmandise--pour mieux dire une voracité--mais

si franche, si loyale, si bon enfant, qu’elle lui avait gagné des cœurs.

On doit néanmoins ajouter qu’il rédigeait dans le même temps plusieurs

chroniques gastronomiques fort savantes, dont il savait payer habilement

son écot.

Lorsque _Mécène et ses suivantes_ parut deux ans plus tard, la censure

académique fit silence, et le public hésita quelques semaines à l’entrée

du mauvais livre, dont il guettait les lumières et les cris à travers

les fentes de la porte. L’hésitation dura jusqu’aux vacances,

l’enthousiasme des casinos finit par l’emporter. Ce livre plein de

lueurs, à la limite de la grande satire, où l’auteur n’atteignit jamais,

car il est insensible, non pas seulement à l’indignation, mais au dégoût

même, fut porté aux nues; et il est juste de dire qu’il achevait de

libérer le public de la tyrannie abjecte d’un vieillard obsédé d’une

lubricité dégoûtante, accommodée au goût des professeurs grâce à un jeu

de notes et de fiches reliées entre elles par des rosseries volées aux

brasseries des boulevards, mais transformées par un emploi judicieux de

la mythologie. _Mécène et ses suivantes_ atteignit le trois cent

soixantième mille en peu de mois. Dès ce moment, M. Guérou fut un auteur

à la mode, et chaque aube le vit sommeillant dans un de ces lieux de

plaisir où se tient le sabbat de tous les démons de l’ennui. L’ancien

chroniqueur fit la loi dans les cabarets où il n’était jadis que toléré.

Il y rendit des arrêts sans recours, et son ventre pointait déjà sous la

nappe.

C’est alors que cet homme singulier donna les premiers signes de

lassitude, et la publication d’un second livre assomma ses

thuriféraires, fit le vide autour de lui. Sur la foi de sa gourmandise,

de son franc rire dont personne n’avait encore noté le hennissement, on

l’avait tenu pour un amuseur inépuisable en malices et facéties, et il

se dénonçait soudain. Son livre, écrit sous la forme d’un journal,

notait avec une précision, une autorité, une cruauté sans égales non

plus les faits divers de la vie parisienne, mais les événements de sa

propre vie, et avec une telle minutie, une si froide impudence que la

suite de ces aveux calculés, impitoyables, d’une effrayante monotonie,

néanmoins impossibles à éluder, car on se trouve entraîné dans leur

déroulement logique ainsi que dans la succession d’un cauchemar, causait

une espèce de malaise qu’un petit nombre seulement des lecteurs de

_Mécène et ses suivantes_ fut capable de supporter... L’illustre

éditeur, qui avait spéculé sur un triomphe, garrotté par un traité

léonin, dut se résigner au désastre. Mais l’auteur n’y perdit que peu,

car délaissé de son public, il vit aussitôt se ranger sous lui une

troupe dévote qui le reconnut pour son chef. Et le succès, en Allemagne

surtout, fut immense.

Son troisième livre décida probablement de son destin. C’est le

chef-d’œuvre d’une âme aride, c’est la gageure d’une intelligence dont

la recherche enragée a quelque chose d’héroïque, mais qui, livrée à

elle-même, réduite à se dévorer ainsi que l’animal légendaire, s’épuise

à mesure qu’elle avance et s’arrête condamnée sur la route affreuse qui

aboutit ensemble à la perfection et au néant. Les vices, qui tenaient

dans son second livre tant de place, ne sont évoqués cette fois que par

allusion, avec méfiance. Il semble que l’auteur dédaigne déjà cette part

encore trop positive de sa vie. Il nous condamne à n’en connaître que

les intentions, et ces intentions n’aboutissent qu’à la vaine

fécondation d’intentions nouvelles, qui se perdent elles-mêmes dans le

vide.

L'imposture · 第 10 / 20 段