Rien ne peut plus troubler ces cœurs cruels dont la légèreté est à

l’épreuve de toutes les mauvaises surprises de leur incohérente vie,

pourvu que soit préservé un certain accord indispensable, un certain

rythme, que soient observées du moins certaines règles mystérieuses

auxquelles leur faiblesse se conforme d’instinct. Leur petite société

artificielle vit et prospère en vase clos, et les passions qui s’y

développent, si violentes qu’on les suppose, ne s’y expriment qu’en

signes conventionnels, sont soumises à un contrôle sévère, à une

discipline formelle qui en modifie rapidement le caractère et les

symptômes. A la longue, rien ne ressemble moins à un vice ouvert,

intrépide, que le même vice transformé par une dissimulation nécessaire,

cultivé en profondeur. On peut faire cette observation partout, mais

jamais plus utilement que parmi ces hommes singuliers qui vivent à

distance égale du monde religieux et du monde politique pour

s’entremettre patiemment, diligemment entre l’un et l’autre, maintenus

dans l’ombre par la nature même de leurs manœuvres toujours secrètes,

intermédiaires officieux et sans cesse désavoués, esclaves-nés des

circonstances et des conjonctures, démagogues honteux, orthodoxes

suspects, n’ayant rien en propre, ni la doctrine qu’ils empruntent

naïvement aux partis triomphants ni même le langage, calqué bizarrement

sur le style des rapports et des mandements, avec ce tour impayable

qu’une certaine littérature a propagé dans le monde. De servir une

ambition démesurée, une envie exaltée jusqu’à la haine maladive du genre

humain sous les apparences sacrilèges du zèle apostolique, quelle

gageure! Quelle entreprise à déraciner les âmes! Comment ne pas prendre

en pitié ces misérables que l’hypocrisie professionnelle, parfois

presque inconsciente, a rendus si sensibles à l’air du dehors, au

moindre choc, qui ne peuvent durer qu’à force de précautions et de soins

minutieux, que le plus petit élan de sincérité détruirait sans doute,

car ils ne sont plus en état de supporter une si forte dépense de leur

être! Et comment encore ne pas accorder quelque admiration, malgré tant

de rivalités sournoises, à l’étroite solidarité qui les rassemble, à

travers un monde hostile, ainsi qu’un malheureux troupeau!

Le premier cri de colère de Pernichon les avait d’abord frappés de

stupeur, puis révoltés. D’ordinaire, un silence glacial, une muette

réprobation eût suffi à faire rentrer le coupable dans le devoir, mais

il avait, cette fois, passé outre. Alors, le groupe s’était senti

menacé, faisait front contre un danger commun. Si surprenant que cela

puisse paraître, aucun d’entre eux n’était plus capable de prêter la

moindre attention aux preuves données par l’accusateur (à supposer qu’il

en fournît), et la démonstration rigoureuse, irréfutable, de l’infamie

de l’accusé, n’eût convaincu personne, n’eût pas même été entendue. Car

toute violence leur est un outrage, les jette comme hors d’eux-mêmes,

dans une espèce de délire sacré. Pareils à ces chiens qui, entre deux

adversaires, sautent à la gorge de celui qui crie le plus fort, leur

premier mouvement est de haïr et de réprimer l’audacieux, et ils

attendaient, ils attendaient tous avec cette curiosité pleine d’angoisse

que M. Catani rétablît l’ordre, exécutât ce fou périlleux, d’ailleurs

prêts à se satisfaire de n’importe quoi, de n’importe quelle réponse,

pourvu qu’elle fût traitée sur le ton qu’il faut, qu’elle permît de

rentrer dans les convenances et la gravité.

--L’incident est clos! murmurait déjà entre ses dents le vicomte Lavoine

de Duras...

Et le nom même de Pernichon serait oublié à jamais, anéanti.

Mais il n’appartenait qu’au seul Catani de rendre possible une aussi

heureuse conclusion. Or, la déception fut immense. Le publiciste

ténébreux, sous le déluge d’outrages, perdait visiblement pied, se

débattait, cherchait du secours. Ses yeux tristes se fixèrent un moment

sur l’évêque de Paumiers avec une telle détresse, que Mgr Espelette,

scandalisé, détourna les siens par pudeur. Enfin, il bégaya péniblement:

--On n’a jamais vu... Est-ce possible!... Après avoir tant fait pour ce

jeune homme... Une telle intempérance de langage...

Puis Catani parut rassembler ses forces, vaguement conscient d’avoir

trompé l’attente de tous, honteux comme un acteur qui vient de saboter

son rôle, mais d’une voix molle, qui se rendait:

--Mon passé, la dignité de ma vie, la charité du chrétien me faisaient

un devoir de laisser sans réponse une accusation calomnieuse, ramassée

Dieu sait où! On me reproche d’avoir fait mon œuvre en silence, de

n’avoir brigué aucun honneur public... Oui! j’ai fait ce sacrifice à mes

convictions libérales et à ma foi religieuse, à mon respect du passé, à

ma confiance dans l’avenir, de ne rien compromettre, de chercher

constamment de ces formules d’union, de transaction, d’équilibre, qui

gagneraient moins qu’elles ne perdraient à une excessive publicité. La

petite influence dont je dispose...

--Vous m’avez fait perdre dans l’esprit de M. l’abbé Cénabre! s’écria

Pernichon.

Mgr Espelette se tordait les mains:

--Un nom comme celui-ci ne saurait être jeté dans un débat qui...

--Ce n’est pas moi qui l’ai prononcé le premier, dit l’Auvergnat. M.

l’abbé Cénabre était mon appui le plus sûr, mon protecteur, j’ose

ajouter mon ami. Par quels mensonges, par quelles insinuations...

--Laissez-moi, fit tout à coup M. Catani, avec une plainte lamentable...

Je... Je ne suis pas en état de vous répondre...

Il porta aussitôt son mouchoir à ses dents, et, d’un geste brusque de

son poing fermé, le déchira de haut en bas. Mais il le cacha si vite et

si honteusement au creux de ses deux paumes, qu’à l’exception du vicomte

de Duras, muet de surprise, personne ne remarqua ce geste singulier, si

peu attendu d’un tel homme. Ils entendirent seulement le grincement aigu

de la toile.

D’ailleurs, autour des antagonistes, l’agitation était à son comble, le

désordre extrême. Mme Jérôme, pâle de rage, sommait l’ancien président

du Consistoire d’intervenir, tandis qu’appuyé au dossier du fauteuil son

mari lançait vers M. Pernichon quelques mots brefs et coupants que

celui-ci ne pouvait entendre, tout occupé du vicomte qui le tirait

brutalement par la manche et menaçait de le renverser. Enfin il échappa,

et, dans le tumulte, à tue-tête, cria:

--Souvenez-vous de l’abbé Dardelle! Souvenez-vous du 15 juin!

Il n’acheva pas, la main toujours gantée de Mme Jérôme s’étant appliquée

avec force sur sa bouche. Un silence étrange, un silence stupide régna

aussitôt. Nulle force au monde n’eût empêché les spectateurs de se

tourner vers la victime, pour voir si le coup avait porté. L’histoire de

l’abbé Dardelle est, en effet, l’épisode le plus tragique (le plus

incroyable aussi) de la ténébreuse carrière de M. Catani. Le

chroniqueur, alors connu surtout par ses intrigues auprès d’un évêque

malheureux, exécuté depuis, passe, à tort ou à raison, pour avoir fait

signer par ce jeune prêtre, inoffensif poète lyrique égaré dans la

controverse moderniste, une petite brochure pleine de sucs et de

poisons, qui, bien que tirée en secret, à un nombre minime d’exemplaires

adressés tous à des amis sûrs, valut à son auteur supposé un blâme

public et déshonorant, puis la censure et l’interdit. Son détestable et

faible cœur n’en put supporter l’humiliation. Réfugié en Belgique, il

acheva son désastre en épousant une maîtresse de piano wagnérienne, son

aînée de vingt ans, laide et dure, qu’il aimait. Enfin, après avoir

professé quelques mois dans une université populaire de Liège, fondée

par l’apôtre socialiste Vandeverde, il se tua d’une balle au front, le

15 juin 1907. Il léguait, dit-on, sa bibliothèque, le manuscrit d’une

thèse, des vers inédits et sa mandoline à M. Catani.

Le vicomte Lavoine de Duras, saluant gravement, mais de loin, M. Guérou,

traversa lentement la pièce et sortit. M. Pernichon, atterré de sa

propre audace, ou peut-être délivré, suivait docilement Mme Jérôme, se

laissait faire ainsi qu’un enfant. Sur sa barbe brune, un mince jet de

salive pendait comme un fil d’argent.

Mais la violence de l’injure parut rendre à M. Catani quelque chose de

cette impassibilité célèbre, où étaient venues se briser jusqu’à ce

moment de plus fortes haines que celle du publiciste malchanceux. Du

moins, ses anciens amis purent l’espérer. Une minuscule tache rose

s’élargit un peu sur sa joue, et son mince visage, après un ou deux

frémissements, s’immobilisa, terrible.

--Je ne cherche aucune revanche, dit-il. Je vous plains. Vous n’êtes pas

mûr. Vous n’êtes pas mûr, voilà le mot. Quel fruit pensez-vous tirer de

votre puérile agression? Je crains au contraire qu’elle ne vous ait, ce

soir, compromis inutilement. Qui ne préférerait un ennemi déclaré à un

ami tel que vous? Je ne vous pardonne pas, du moins ici, en public. Mon

pardon, en un tel moment, achèverait de vous écraser sans apaiser, je

l’espère, le trouble de votre conscience...

Un murmure d’admiration déchargea toutes les poitrines.

--Je connais les jeunes gens, je les aime, reprit-il avec un sourire

d’agonie. Lorsqu’ils cèdent à une colère injuste, dès qu’on les voit

perdre le sang-froid, le respect des aînés, d’eux-mêmes, et jusqu’au

sentiment de leur propre intérêt, il y a cent à parier contre un qu’ils

ne font que se venger ingénument sur autrui d’un remords généreux qui

les travaille. Ils nous font porter le poids de leurs fautes. C’est qu’à

cet âge une faute est lourde à porter! On ne vit pas en paix avec elle!

Cher Pernichon!

Il avança drôlement la lèvre inférieure et passa dessus sa langue.

--Cher Pernichon, vous vous êtes perdu par trop de hâte à jouir de

certains biens de ce monde. Vous avez cru, en toute bonne foi, ne devoir

qu’à votre intelligence, qu’à votre talent, un petit succès mérité

plutôt peut-être, au jugement des meilleurs et des plus clairvoyants de

vos amis, par votre réputation d’excellent jeune homme, votre bonne

conduite, votre esprit sérieux et réfléchi. Vous venez de dissiper ce

soir une partie de cet inestimable trésor, ce qui vous en restait, du

moins, car nous sommes quelques-uns à connaître... à savoir... Enfin

vous aviez rêvé un riche établissement... Ceci n’est un secret pour

personne. Le nom que je ne prononce pas est sur toutes les lèvres... Une

si grande espérance vous a tourné la tête... Votre âge, cher Pernichon,

nous autorise, je le crois, à parler ici, entre nous, librement,

paternellement, de vos petites affaires. Le patrimoine d’un jeune homme

sans expérience est un peu la chose de tous, est sous le contrôle et la

protection des gens de bien. Les soucis d’argent--alors qu’on est près

de toucher le but, qu’on n’a plus devant soi que cet obstacle

abject--durcissent le cœur, vous rendent capables de beaucoup

d’imprudence, et peut-être d’infamies, telles que--n’en disons

rien!--Enfin...

--Vous êtes le plus indulgent, le plus noble cœur que j’aie jamais

connu! s’écria Mgr Espelette.

Et dans son enthousiasme, il prit la main luisante et la pressa sur sa

poitrine.

Mais M. Catani ne souleva même pas les paupières. Il parlait d’ailleurs

avec une lassitude accrue, à grand-peine, comme s’il récitait une

ennuyeuse leçon apprise par force, et qu’il eût hâte d’en finir au plus

tôt. Bien que la riposte fût merveilleusement celle qu’on attendait de

lui, ceux qui l’écoutaient y cherchaient en vain le ton, l’accent, ce je

ne sais quoi qui donne à l’allusion perfide sa pointe et son fil, comme

pour l’enfoncer dans le cœur. Les paroles enflammées du prélat ne

dissipèrent point ce malaise étrange.

--... Enfin, vous avez tort de penser que j’ai fourni sur vous le

moindre renseignement défavorable. On ne m’en a pas demandé. A peine si

l’occasion m’a été fournie de faire quelques réserves--d’accord avec

votre éminent ami, M. l’abbé Cénabre, auquel j’avais avoué mon scrupule,

touchant l’embarras momentané dont je parlais il y a un instant... Ces

dépenses excessives... peu justifiées...

--Mes dépenses excessives! gémit M. Pernichon. Non! non! fit-il en

s’arrachant des mains de Mme Jérôme, laissez-moi! laissez-moi tous! C’en

est trop! Ah! je sais ce qu’il prépare depuis cinq minutes. Je le vois

venir! Au moins, vous me permettrez... je vous expliquerai d’abord...

--Voyons! voyons! il sera temps de vous expliquer tout à l’heure, dit

Mgr Espelette, avec une douceur impitoyable.

Et il ajouta ces mots dont sa candeur était loin de concevoir

l’innocente barbarie:

--Vous criez avant qu’on ne vous écorche, mon cher enfant.

--Je crois néanmoins avoir assez éprouvé ma bonne volonté, reprit M.

Catani, visiblement à bout de forces et qui achevait de vider son venin

comme on meurt, en vous prêtant seize mille francs.

Un cri unanime le paya aussitôt de sa peine. Ce ne fut pas même un cri,

ce ne fut qu’un profond soupir, une sorte de plainte plus décisive

qu’aucun cri. Nulle révélation ne pouvait être aussi accablante en un

tel lieu, devant de telles gens, et préparée avec tant d’art. Pernichon,

qui l’attendait cependant, eut un gémissement horrible, une convulsion

de tout son pauvre corps disgracié. Puis il éclata en sanglots.

--Vous les avez offerts! Vous m’avez presque contraint de les recevoir!

Oui! Il me disait que je devais quitter ma chambre garnie de l’hôtel

Léon-XIII, m’installer convenablement, acheter des meubles. Que c’était

un sacrifice à faire indispensable. Que le soin de ma carrière

l’exigeait, qu’il était temps de m’imposer--bien d’autres raisons

encore! Je vous en prie! Comprenez-moi! La publication de mon enquête

était décidée, le volume retenu par les éditions Fides, je m’étais

engagé à rembourser avant la fin de cette année. Que risquait-il?

J’étais dans sa main. En la refermant, il me brisait. D’ailleurs...

d’ailleurs mon entrée dans la famille de... du... Hé bien, oui,

qu’importe? Vous le savez tous!--dans la famille Gidoux-Rigoumet

m’aurait permis de lui être utile. Oui! oui! voilà dix ans que vous

briguez la succession du comte de Verniers à la _Revue de l’Univers!_

--Quelle écume! dit seulement M. Jérôme.

Alors la voix de M. Guérou s’éleva, cette voix grêle qui vibre dans son

arrière-gorge, lorsqu’en pleine confusion, en plein désordre, délaissant

une minute la mort attendue et urgente, il se dilate et s’épanouit:

--Permettez, jeune homme. Ce calcul n’a rien que de vraisemblable et de

légitime de la part d’un écrivain dont nous savons qu’il a l’étoffe d’un

homme d’État. Mais s’il est vrai qu’il a besoin de vous, pourquoi vous

perdrait-il aujourd’hui?

--Je ne sais... Je ne sais pas... balbutia le malheureux... Je sais

qu’il me perd, voilà tout. Pour moi, cela suffit! Quand même,

rendez-vous compte!

Il épongea son front ruisselant.

--Seize... mille... francs... Seize... mille..., fit soudain M. Catani,

avec un petit rire glacé.

Mgr Espelette et Jérôme échangèrent le même regard anxieux.

--Notre vénérable ami n’en peut plus, remarqua l’évêque de Paumiers.

Cette scène l’a brisé. Monsieur Pernichon! je vous en prie...

--Extrême imprudence... continua M. Catani du même ton. Dangereuse

imprudence... Quelle pro-di-gieuse imprudence!...

Il s’agita sur sa chaise, convulsivement, comme si, dans le désastre de

l’âme, le vieux corps s’opposait une dernière fois, de toutes ses

forces, à l’imminente trahison de la conscience, prête à livrer son

secret, le secret gardé tant d’années.

Mme Jérôme poussa Pernichon vers la porte, et revint s’asseoir avec

autorité auprès du malade, dont elle prit la main dans les siennes.

--Il a eu mardi dernier une hémorragie des plus graves, confia-t-elle à

Mgr Espelette. On peut s’attendre à tout. C’est une scène hideuse!

--Je m’en vais demander d’urgence une voiture, dit M. Guérou. Dénouez

toujours sa cravate et faites-lui respirer un peu d’éther. Voilà le

flacon.

--Laissez-moi... murmurait le moribond. Laissez-moi! Ne m’interrogez

pas... Vous me fatiguez horriblement... C’est inutile... absolument

inutile... Je ne vous répondrai pas... La plus grande discrétion...

Il lança devant lui sa main ouverte, saisit au passage le bras de

l’évêque de Paumiers, inclina dessus son visage:

--Écoutez-moi! fit-il.

Mais presque aussitôt sa bouche se referma si violemment qu’on entendit

le claquement de ses mâchoires. Alors, il se mit à secouer la tête de

haut en bas, lentement, plus lentement, ainsi qu’un homme cède au

sommeil, puis son menton retomba tout à fait sur sa poitrine, et les

paupières, qu’il avait tenues jusqu’à ce moment baissées, se levèrent,

découvrirent peu à peu un regard fixe, trempé de larmes, et tout

débordant d’un rêve que personne n’avait jamais vu. Un caillot de sang

jaillit de sa gorge et tomba sur le tapis.

--Il va mourir! cria Mme Jérôme.

--Taisez-vous donc! dit Guérou. La mort n’est pas si facile: j’en sais

quelque chose. Le voilà déjà beaucoup mieux. Écartez-vous! C’était ce

crachat qui l’étouffait.

Les couleurs revenaient en effet au front de M. Catani, qui, tout à

coup, sans laisser paraître le plus léger embarras, mais avec une grande

douceur:

--J’ai pu vous donner de l’inquiétude, fit-il. Les premières chaleurs

m’incommodent énormément, et je dois me montrer plus vigilant qu’à

l’ordinaire, à cette époque de l’année.

--Nous sommes guettés, Catani! Nous sommes guettés! cria M. Guérou d’un

ton jovial. Pour vous et moi, chaque heure du jour est une embuscade,

dont nous nous tirons de notre mieux. La pauvre carcasse n’en peut plus.

Méfiance!...

--Je vais beaucoup mieux... beaucoup mieux... infiniment mieux...,

protesta le moribond. Les mois d’été sont les meilleurs. Dès l’automne,

vous me verrez partir pour la Corse, chez le comte Sapène, qui m’honore

de son amitié. J’aurai à faire le printemps prochain. Les élections

seront à gauche: il s’agit, dès à présent, de manœuvrer avec une

prudence extrême. Nous touchons au but. Les socialistes sont extrêmement

bien disposés. Le discours de M. de Reversot, au dernier congrès des

Jeunesses, a eu les résultats les plus heureux. Ce sera la consolation

de ma vie d’en avoir, sinon dicté les termes, du moins inspiré les

meilleures formules, celles qui s’ouvrent sur un magnifique avenir,

annoncent un renversement prochain des partis et des alliances qui sera

la grande révolution des temps nouveaux.

--Reposez-vous, supplia Mme Jérôme, presque tendre.

Jamais, en effet, M. Catani n’avait parlé si longtemps, et ce bavardage

fébrile, haletant, marquait plus qu’aucun autre symptôme sa faiblesse et

son angoisse.

--Le grand tort de certains d’entre nous (en petit nombre) est de

laisser intervenir, dans ces discussions délicates... (ici sa voix

trembla) de... de ces imprudents qui..., pareils à celui que vous

entendiez tout à l’heure... (depuis plusieurs mois il m’a, hélas! si

cruellement déçu!) ont... ont tendance... une certaine tendance à se

hâter, à bouleverser... Ce n’est que trop vrai! Ah! oui, ce n’est que

trop vrai... J’aime la jeunesse, et celui-ci n’est pas le premier qui

m’a fait commettre des sottises... des folies... de véritables

folies!... J’ai mis tant d’obstination..., d’entêtement même!... à

trouver un jeune collaborateur, ardent, enthousiaste!... Ils me

délaissent tous... Un autre que moi dirait qu’ils me trahissent... Vous

venez d’en avoir la preuve.

Il s’agita sur sa chaise, serrant les dents pour ne pas gémir. Et il

griffait doucement de ses ongles le velours de l’accoudoir.

--Je suis bien puni, Guérou, de m’être confié à autrui... J’avais

horreur de la réclame, des querelles, du public. Et puis encore, ma

faible santé. Voilà bien des années que j’attends! Je me possède,

voyez-vous... tout est là... Il faut se posséder... On finira par rendre

justice à ma politique... une politique bien humble... bien concrète...

Dès le printemps prochain...

--La voiture est à la porte, dit M. Guérou.

Mgr Espelette sortit le dernier.

* * * * *

Son émotion était encore si forte qu’il renvoya son chauffeur, et

résolut de gagner à pied la rue de Bellechasse (il était l’hôte, à

Paris, de l’ancien ministre Pupey-Gibon, député radical de la Côte-d’Or,

son camarade de l’École normale). Il se reprochait--car le scrupule de

cette âme désarmée est douloureux et incessant--de n’avoir pris parti

avec plus de vigueur, il n’eût su dire d’ailleurs pour qui, le désespoir

de Pernichon l’ayant profondément ému, bien qu’il sentît toujours pour

M. Catani la même estime mêlée de crainte, ou peut-être d’un secret

dégoût.--J’aurais pu agir à temps sur le jeune homme, l’apaiser,

l’éclairer sur son imprudence...» Chose étrange! il ne doutait guère que

l’infortuné publiciste n’eût dit vrai, et pourtant la perfidie de son

redoutable adversaire ne révoltait pas son cœur. La sérénité de ce sot

se distingue à peine du pessimisme le plus noir, et il a des hommes le

même mépris qu’un notaire ou qu’un policier, mais inconscient, stupide,

inaltérable. Une fois pour toutes, et malgré la réelle honnêteté de ses

mœurs, sa juste sévérité pour lui-même, il a donné au mensonge, à la

duplicité, à l’ambition, à l’envie, à la haine, des noms rassurants, il

leur a trouvé des synonymes exquis dont il est la première dupe. Ce

qu’il appellerait volontiers chez lui, si du moins il était assez vil ou

assez hardi pour la commettre, trahison prend, dans sa bouche, à l’égard

d’autrui, le surnom beaucoup plus favorable de tricherie ou d’excessive

habileté. Pareillement, certains provinciaux s’imaginent qu’une

Parisienne élégante ne saurait être que perdue de mœurs. Ainsi ce naïf

compliqué croit dur comme fer qu’un homme de lettres, un journaliste, un

député, même de l’espèce bien pensante, bénéficie d’une sorte d’alibi

moral, a droit à un traitement de faveur, ne peut être tenu, avec le

commun des êtres raisonnables, d’observer les règles élémentaires de la

simple honnêteté. Il éprouve, à connaître, à fréquenter d’aussi près ces

privilégiés, à s’en servir, la même équivoque fierté du fils de famille

faisant honnêtement sa partie dans un tripot, et finissant par se lier

d’amitié avec des grecs et des filles, qu’il montre de loin à de jeunes

cousines stupéfaites. Cette indulgence souriante, ce scepticisme à fond

de candeur, fait l’admiration de ses vicaires, et il passe avec honneur,

dans sa petite ville, pour un Talleyrand démocrate, dont le directeur du

grand séminaire et quelques vieux prêtres attardés déplorent (non moins

candides!...) les compromissions et l’audace. C’est ainsi que ce niais a

tenu l’invraisemblable gageure, restant lui-même sans reproche, de

perdre, à l’égal d’un aventurier, un certain sens du juste, la pudeur de

l’honnête homme.

Tel quel, il n’osait pas s’avouer, ce soir, qu’il était content d’en

avoir fini, mais il en savourait, tout en marchant, l’allégresse. Il

serait le lendemain à Paumiers. On ne le reverrait pas avant la

Toussaint. D’ici là, le jeune Auvergnat serait oublié, après beaucoup

d’autres, qui valaient mieux que lui! Car les partis avancés, quels

qu’ils soient, font une forte consommation d’hommes... Ou peut-être

Catani?... Mais il appartenait à la race de ces moribonds éternels... Il

sursauta de déception et de colère en entendant la voix de Pernichon.

--Monseigneur!... pardonnez-moi... Je vous suis depuis un instant... Je

vous supplie de m’écouter... Vous êtes mon seul espoir... Je ne puis

plus compter que sur vous!

--Je... Je rentrais chez moi, dit mélancoliquement l’évêque de Paumiers

(il réprima très vite ce premier mouvement d’humeur). Quelle aventure,

mon enfant!

--Je suis perdu? interrogea le pauvre diable, n’est-ce pas?

Puis il fit quelques pas en silence. Sa fureur était aussi complètement

tombée que possible. L’indignation est pour lui une dépense trop forte,

intolérable. Tout son être, son regard inexprimable, tout son corps

même, implorait le pardon, n’importe quel pardon.

--J’ai été trop loin... murmura-t-il.

--Mon enfant, reprit le prélat, je suis heureux de vous retrouver si

sage, dans ces dispositions excellentes... édifiantes... vraiment

chrétiennes... J’en rends grâce à Dieu.

--Je vais... Il ne reste qu’à me tuer, dit Pernichon.

Mgr Espelette s’arrêta stupéfait.

--Vous ne parlez pas sérieusement? De telles paroles, à moi! Je... vous

venez de me faire une peine immense, mon enfant!... C’est... Enfin,

c’est un blasphème... Vous!

Il s’était remis en marche, il hâtait le pas, fuyant presque.

L'imposture · 第 9 / 20 段