--De grâce, calmez-vous, cher et vieil ami, supplia Mgr Espelette. Ne

parlons pas de ce qui divise, ne portons intérêt qu’à ce qui nous unit.

Gloire aux hommes de bonne volonté! J’ai été passionnément démocrate dès

ma jeunesse, en un temps où il y avait encore quelque péril à l’avouer;

aucune réforme sociale ne me fait peur, et je crois néanmoins n’avoir

jamais cessé d’être, selon mes forces et mes lumières, un prêtre

irréprochable... Il est si simple et si doux de vivre en paix avec les

hommes! Et que faut-il? Croire à la sincérité de tous, inébranlablement.

Sans doute on s’expose ainsi à souffrir de quelques déceptions

inévitables, mais le nombre en est bien petit! J’arrive à la fin de ma

carrière, du moins de ma carrière active. Eh bien! je dois ce témoignage

à mes semblables: j’ai connu très peu d’insincères.

Il baissa un moment les paupières pour mieux entendre le discret

frémissement de sympathie qui fait chaque fois chanceler son cœur, et

les yeux mouillés de vraies larmes:

--Mon cher monsieur Jérôme, ne prenez donc pas au sérieux un mouvement

de révolte involontaire. Je sais quel sens exact, concret, le terme de

chauvinisme peut avoir dans votre vocabulaire de technicien, que vous

l’utilisez objectivement, sans haine ni mépris. Au sens élevé,

humanitaire, universel du mot, vous n’êtes pas moins bon patriote que

moi-même. Je vous fais néanmoins cet aveu, pour n’y plus revenir:

l’excellent abbé Hochegourde m’effraye un peu.

M. Jérôme, furieux d’avoir été interrompu, fit un geste vague et

courtois, tandis que le comte Lavoine de Duras et M. Catani prenaient

ensemble la parole. Mais le chevrotement de l’ancien préfet fut

d’ailleurs bientôt couvert par une voix patiente et douce.

--C’est aborder, il me semble, beaucoup de problèmes, et des plus

vastes, à propos du seul M. Pernichon, qui ne m’en voudra pas de voir

avec regret renaître des discussions que nous avions abandonnées jadis

d’un commun accord...

--Je m’excuse, déclara Mgr Espelette avec beaucoup de dignité, d’un

petit accès d’emportement...

M. Jumilhac l’interrompit:

--Pour rien au monde, fit-il, je ne voudrais moi-même risquer de

compromettre une bonne et cordiale entente de plusieurs années sous le

premier prétexte venu. C’est notre honneur à tous de rechercher

ensemble, loyalement, dans de libres entretiens, à nous éclairer les uns

les autres. En ce qui me regarde, j’ai conscience de n’avoir rien

abdiqué, même par simple courtoisie à l’égard d’adversaires que je

respecte (il salua l’évêque de Paumiers), des droits sacrés...

--Tous les droits sont sacrés pour quiconque prétend à leur usage, mon

cher monsieur Jumilhac, reprit M. Catani sans élever le ton. Je me

permettrai de féliciter plutôt M. Guérou, l’hôte éminent qui nous

rassemble, de savoir esquiver, avec un tact exquis, des discussions de

principes qui nous auraient bientôt séparés. Dieu sait quels services

son aimable scepticisme nous a ainsi rendus! J’avoue qu’en dépit de mes

préférences il m’arrive bien souvent de m’en inspirer, dans les limites

de ma modeste action. Puissent des jeunes gens comme notre ami ne pas

compromettre par un excès de zèle involontaire les résultats péniblement

acquis!

--Je ne sais à quoi vous faites allusion, dit Pernichon qui sentait sur

lui le regard apitoyé de M. Guérou, et croyait déjà y lire son destin.

J’ai agi au contraire avec la dernière prudence. Je ne vois pas encore

comment mon initiative pourrait compromettre l’effet attendu d’un

rapport de M. Petit-Tamponnet qui doit toucher un public bien différent.

Et d’ailleurs, en ce qui concerne l’opposition de M. l’abbé Hochegourde

à la candidature de M. Le Doudon...

--Il n’y a pas d’opposition, remarqua M. Jérôme plus sèchement que

jamais. Dans une affaire de cette importance, je m’étonne que vous

puissiez employer ce mot ridicule.

--Permettez! je ne suis pas un enfant! s’écria Pernichon. Je n’ignore

pas l’importance de la mission dont est chargé M. Hochegourde.

--Encore une imprudence! mon cher confrère, commença M. Catani.

--Je parle ainsi en toute franchise et pour vous seuls, supplia M.

Pernichon. En vérité, depuis deux mois, il m’est impossible de faire un

pas, de prononcer une syllabe, d’écrire une ligne sans rencontrer une

sorte d’hostilité...

--Hostilité! glapit M. Lavoine de Duras.

--Je maintiens le mot, cria l’infortuné journaliste. Il y a là autre

chose qu’une simple sollicitude...

--Vous êtes injuste envers ceux qui vous veulent du bien, dit M. Catani.

Sur son visage glacé, où les yeux font deux taches sans aucun éclat, une

rougeur solennelle parut.

--Je ne parlais pas ainsi pour vous, monsieur, balbutia M. Pernichon.

Le regard de M. Guérou, l’espèce de compassion qu’il y croyait lire, et

dont il ne pouvait comprendre la véritable nature, loin de lui rendre le

calme, ne lui inspirait plus qu’une obstination désespérée.

--Je vous en prie, mon ami, mon cher enfant, suppliait Mgr Espelette qui

ne comprenait pas. Vous vous exaltez terriblement!

--Depuis deux mois, je ne puis rien faire qui ne soit aussitôt blâmé, du

moins critiqué amèrement. Hier encore, Mme de Pontaudemer se jugeait

gravement offensée par le silence que j’ai gardé sur la campagne menée

contre son frère par certains journaux réactionnaires. Or, j’avais pris

conseil. On avait cru plus prudent de laisser les médisances tomber

d’elles-mêmes. Qu’ai-je fait? J’ai sacrifié deux articles déjà prêts,

promis à mon journal. J’ai dû les remplacer au dernier moment par un

compte rendu des fêtes de Sienne.

--C’était un bon sujet, brillamment traité, dit doucement M. Catani.

Cela vous convient à merveille. Pourquoi n’êtes-vous pas resté dans la

veine de vos premières _Lettres de Rome_?

--Je ne demandais pas mieux, gémit Pernichon. On exploite contre moi des

fautes imaginaires, ou de simples étourderies que tout le monde peut

commettre. Mon directeur est excédé. Je le sens prêt à supprimer par

dépit sa chronique religieuse. Il ne s’est décidé qu’à contrecœur, sur

mes instances, à faire une place dans son journal à nos informations. Je

ne sollicite pas de louanges, mais enfin _l’Aurore nouvelle_ a un tirage

plus élevé que n’importe quelle autre feuille de sa nuance, et

l’influence politique de M. Têtard est considérable, surtout depuis la

formation d’un ministère Mongenot. D’où vient cet acharnement à me

perdre dans l’esprit d’un directeur qui, bien que communiste, israélite

et franc-maçon, a sur le problème religieux les vues les plus larges,

les plus pénétrantes?

--Nous savons que votre responsabilité est fort grande... dit

mélodieusement M. Catani.

--Je le sais aussi! s’écria Pernichon, avec une émouvante sincérité,

l’expression d’un immense espoir. Car il venait d’interpréter tout à

coup dans un sens favorable les paroles du puissant augure.

--Elle pèse trop lourd sur vos épaules, continua l’autre, imperturbable.

De l’avoir acceptée--que dis-je?--sollicitée même est une première

faute. Vous en avez commis une plus grave encore en cédant à

l’entraînement du jeu, en déployant une activité--pardonnez-moi--hors de

proportion avec vos mérites, avec votre expérience surtout.

Il s’interrompit une seconde, passa un petit mouchoir sur son front

blême. On entendit, dans le silence, la respiration courte de ses

poumons rongés de phtisie, comparable au froissement d’un papier de

soie.

Pernichon le regardait, fasciné. Jusqu’à ce moment, et tout au long des

interminables semaines, où il avait senti peu à peu--lentement,

mystérieusement--tourner sa chance, il avait compté sur ce dernier

appui, contre toute évidence, avec le superstitieux entêtement du

joueur. Sans doute nul ne fut jamais si sot, ni si chimérique d’espérer

gagner l’amitié d’un tel homme, car on sait sa patience et sa douceur

inaccessibles, impitoyables, aussi fermes qu’un mur d’airain. Mais il

n’est pas impossible de tirer quelque avantage de son indifférence, ou

même de son mépris, car on l’a vu parfois utiliser de ces sots

inoffensifs et les associer pour un temps à ses entreprises, ou du moins

aux obscures machinations et méditations qui les préparent, sa haine

étant terriblement lente à s’échauffer.

--Je ne croyais pas... Je ne pensais pas... balbutia le jeune Auvergnat

frappé au cœur, avoir mérité autre chose de vous que des critiques, des

observations... dont j’étais prêt d’ailleurs à tenir compte...

respectueusement... filialement, permettez-moi de le dire... Tandis que

ce jugement d’ensemble... cette espèce de condamnation de mon passé, de

mon œuvre...

Il tourna de tous côtés son pauvre visage enflé de larmes, et se leva

brusquement, tenant toujours serré le dossier de sa chaise d’une de ses

mains tremblantes.

--Hahahaââ... ah! ah! fit M. Guérou dans un bâillement.

On entendit le petit rire étouffé de Mme Jérôme que l’assistance reprit

aussitôt en chœur, mais sur le ton d’une taquinerie respectueuse.

--Vous étiez assoupi, cher maître, ne le niez pas! s’écria Mgr

Espelette.

--Il est bien possible, répondit M. Guérou, en promenant sur son visage

sa main énorme et molle, toute rose. Mon infirmité n’était que laide,

elle va devenir discourtoise, repoussante. Je sens couler dans mes

veines un sang épaissi par la graisse, ma pauvre cervelle n’en peut

plus. Je m’assoupis ainsi, comme on meurt.

Il se retourna en gémissant, prit sur le guéridon un verre d’eau glacée,

le vida d’un trait, et à l’unanime surprise, essayant de jeter en avant

son corps inerte, et le regard plus aigu que jamais:

--Cher Pernichon, fit-il, comme s’il n’avait rien perdu de ce qui venait

d’être dit, vous êtes plein de science, de talent, de bon vouloir, et

vos relations sont nombreuses et belles. Mais il faut vous guérir, s’il

en est temps encore, d’un vice qui menace de réduire à rien toutes ces

précieuses qualités. Je vois que vous voulez de la sympathie. Vous êtes

altéré de sympathie. Cette sorte d’obsession maladive est plus

dangereuse qu’aucun vice. Elle a mené au désespoir, et même au tombeau,

des gens mieux armés que vous n’êtes...

A l’exception de l’évêque de Paumiers, dont le sourire ne s’altère pas

aisément, et qui approuva doucement de la tête, chacun reçut ces paroles

ambiguës avec un certain frémissement. M. Catani pâlit.

--J’admire, au contraire, ce grand désir d’être loué, dit-il. Pour moi,

je ne l’ai jamais connu. Les circonstances de la vie, mon goût de

l’histoire, une certaine connaissance des hommes--et ma médiocre santé

aussi en est cause--ne m’ont inspiré qu’un grand éloignement pour le

bruit, les vaines disputes, les grandes entreprises téméraires, voilà

tout. Je n’ai voulu être qu’un simple publiciste qui met au service

d’une Église, tournée désormais vers l’avenir, plutôt son expérience que

son talent.

--C’est ce que je disais, répondit M. Guérou insolemment. Voyez-vous,

cher Pernichon...

--Permettez, fit M. Catani sans cesser de sourire. Laissez-moi poser une

question à M. Lavoine de Duras: est-il vrai que M. Noualhac ait été reçu

par Sa Sainteté en audience secrète, dès le début de ce mois?

--Je l’atteste! dit le vicomte. Nous le savons depuis une semaine déjà.

--Le Saint-Siège juge sévèrement certaines initiatives, hardies,

condamnables même. Il voit sans plaisir la place faite à nos chroniques

religieuses dans quelques organes d’opinion très avancée. Je tiens

d’ailleurs le renseignement d’une source sûre.

--Il est exact, dit M. Jérôme. A telle enseigne que j’ai supprimé dans

ma dernière chronique le paragraphe sur les affaires de Syrie.

--Serait-ce donc, soupira M. Catani qui ne respirait plus qu’avec

beaucoup de peine, mortifier encore inutilement notre jeune ami que

d’attirer son attention sur la probable, la vraisemblable inopportunité

de la grande enquête qu’il médite de publier prochainement dans son

journal sur _l’Évolution de la conscience religieuse en France et en

Allemagne?_

--Mon enquête! cria Pernichon.

Ce fut comme le cri de ses entrailles, le cri de stupeur d’un homme

touché par un coup porté à fond.

--Mais enfin, pourquoi, messieurs... voulut protester une dernière fois

l’évêque de Paumiers.

--Mon enquête! reprit le grotesque, devenu terrible.

Il respira douloureusement, pressant des deux mains sa poitrine. Puis

ses mâchoires remuèrent avec violence, sans qu’il proférât aucun autre

son.

--Jeunesse! dit M. Guérou.

--J’ai seulement prononcé le mot d’inopportunité, remarqua M. Catani,

qui flairait de loin, avec inquiétude, le dernier sursaut de sa

misérable proie. Sans doute qu’un peu de patience...

--La patience! tonna Pernichon.

Il essaya vainement de ravaler sa salive. Sa gorge était serrée comme

par une convulsion tétanique, et il y sentait à grands coups battre son

cœur. Enfin les mots trouvèrent leur issue, sa colère jaillit ainsi

qu’un flot de sang.

--L’inopportunité! La patience! cria-t-il. Je verrais donc perdre en un

moment le fruit du travail de dix-huit mois! Alors que dimanche encore,

vous, monsieur Catani, vous-même, corrigiez de vos propres mains mes

notes sur l’affaire de Haguenau! La patience! Quelle atroce

plaisanterie! Comme si vous ne saviez pas mieux que moi que ces sortes

d’enquêtes, qui exigent un labeur énorme, doivent paraître à leur heure,

sont étroitement liées aux événements qui les inspirent! Comme si...

--Mais publiez-la quand même, jeune homme! grinça le vicomte Lavoine de

Duras dans le tumulte. Quel incroyable scandale!

--La publier? dit Pernichon. Où la publier désormais! Je vois clairement

la manœuvre. On s’est joué de moi. Je suis étranglé. Car mon directeur

ne supportera pas cette dernière déception: ma chronique disparaîtra des

colonnes de _l’Aurore nouvelle_. On m’aura volé jusqu’à mon pain. Oui!

tandis qu’on m’encourageait à une initiative aussi dangereuse, aussi

hardie, qui devait consacrer ma carrière ou la compromettre sans retour,

toutes les précautions étaient prises pour retarder la publication, puis

la rendre impossible au dernier moment.

--Je ne vous permets pas! commença M. Catani. Mais il dut aussitôt

serrer son mouchoir sur sa bouche pour étouffer un hoquet sinistre. La

peur donnait à son visage une expression intolérable.

--Messieurs! je ne comprends vraiment plus... De grâce, messieurs!

suppliait Mgr Espelette au désespoir.

--Pourquoi veut-on me perdre! poursuivait Pernichon d’une voix

déchirante. J’ai eu quelques succès, je les devais à mon travail, à la

chance--que sais-je? Ils n’ont fait de tort à personne. Mais depuis que

M. Cénabre m’a congédié--car il m’a congédié--je sens qu’on a décidé ma

ruine...

--C’est de la folie! jeta M. Jérôme si froidement que le calme se fit

tout à coup. Alors seulement on entendit la voix de M. Catani.

--Je vous pardonne une telle agression... si inattendue... si injuste...

(il parlait dans un souffle). J’ai toujours aimé la jeunesse. Mais

convenez-en vous-même: personne ici ne peut plus douter à présent que

j’aie vu juste: vous ne vous possédez pas assez. Il faut se posséder...

Qui ne sait se posséder n’apprendra jamais rien de ce que le dernier

d’entre nous devrait savoir... Qui ne sait se posséder...

--Parlons-en! s’écria Pernichon d’une voix si stridente que Mme Jérôme

se boucha une oreille du bout de son doigt ganté.

--Pardonnez-moi... Je vous prie de m’excuser... Toutes mes excuses! dit

le comte Lavoine de Duras en agitant vers son hôte une main qui

tremblait de lassitude et d’écœurement. Je crains... Je crains qu’il me

soit impossible d’approuver le ton que va prendre... une discussion...

D’ailleurs, ce tour provocateur, personnel...

--Asseyez-vous! répondit M. Guérou, impassible. Vous ne comprenez pas.

Qu’est-ce que cela peut vous faire, cher ami?

Il était beaucoup plus pâle que de coutume, et bien qu’il souriât encore

vaguement (par habitude), on eût pu deviner à un certain sifflement de

ses narines, à un certain pli de ses énormes bajoues striées de rouge et

de bleu, qu’il serrait fortement les mâchoires. D’ailleurs, personne ne

parut remarquer cette espèce d’exaltation. Le vicomte Lavoine de Duras

s’assit.

--N’insistez pas, Pernichon! dit M. Jérôme. Vous répondrez plus tard...

Vous expliquerez...

--J’approuve, j’approuve entièrement, paternellement... commença Mgr

Espelette rose et confus.

Mais le publiciste auvergnat, pendant cette rapide passe d’armes, et

toujours debout, n’avait fait que présenter tour à tour, à chacun des

interlocuteurs, son front blême, ainsi qu’une bête acculée. M. Catani

s’agita douloureusement sur sa chaise, puis se tint tranquille, et parut

résigné à tout entendre. Le silence fut tel qu’on entendit distinctement

M. Pernichon reprendre haleine.

--On ne me fera pas taire! dit-il enfin... Mon enquête sera publiée

coûte que coûte. Je me défendrai.

M. Catani interrogea des yeux Mgr Espelette, puis Jérôme, puis Guérou.

Alors seulement, il murmura, et si bas qu’on l’entendit mal:

--Contre qui?

--Contre vous! cria Pernichon de la même voix glapissante qui avait

exaspéré Mme Jérôme. Demain, il serait trop tard: je ne vous

retrouverais plus. D’ailleurs ce que je fais est peut-être inutile:

n’importe!... Monseigneur! Monseigneur! reprit-il en tournant d’une

pièce tout son corps vers l’évêque de Paumiers dans un mouvement

pathétique, je vous jure! Je vous jure! Depuis un an, je n’ai pas fait

un pas, je n’ai pas écrit une ligne sans sa permission... Avant-hier

encore... Oh! j’ai commis des imprudences, je le sais! J’ai mécontenté

des gens puissants! A qui la faute? Il était, il était derrière moi. Je

le jure! «Je vous veux conduire les yeux fermés», voilà ce qu’il m’a

dit. L’avez-vous dit? hurla le malheureux.

--Incroyable! Incroyable! répétait le vicomte Lavoine. Intolérable!

--Une honte, une pure honte! ajouta Mme Jérôme.

--Calmez-vous, je vous en conjure! dit Mgr Espelette, plus suppliant que

jamais. J’avoue que ce malentendu...

Et M. Guérou lui-même fit le geste d’un spectateur rebuté par un

toréador maladroit.

A peine si Pernichon entendit ce murmure de dégoût, mais à travers ses

larmes de colère impuissante, il vit son adversaire et comprit.

Il comprit qu’il arrivait trop tard, que l’homme qui était devant lui

n’était plus une proie pour personne, et qu’à s’acharner encore, il se

perdrait sans le perdre. En une seconde, et comme entre deux éclairs, il

sentit l’indifférence profonde, insurmontable, l’énorme indifférence de

ces gens rassemblés, polis par la sottise, l’illusion ou le mensonge,

polis par la vie, comme des galets par le flot. La révélation d’aucune

lâcheté, d’aucune trahison, n’était capable de ranimer en eux, même pour

un instant, ce qu’ils s’étaient donné tant de peine à détruire, cette

espèce de fierté humaine qu’ils méprisaient chez les autres, ainsi

qu’une grossièreté, tour à tour dangereuse ou ridicule. L’élan désespéré

du pauvre diable, sa sincérité mise à nu, loin de toucher leurs cœurs,

les devait glacer, les fermait à toute pitié, n’était pour ces profonds

calculateurs de choses frivoles qu’un spectacle répugnant. Si

inconscients de leur propre faiblesse, mais ingénieux à la cacher,

comment ne l’eussent-ils pas reconnue, avec honte et avec rage, chez le

transfuge qui venait de sauter hors du cercle enchanté des convenances

et fonçait droit devant lui--dans le public--pareil à un acteur devenu

fou?

--J’ai tâché de vous être utile, murmura dans un souffle M. Catani, de

plus en plus livide. Mon... Ma pauvre expérience m’en donnait

probablement les moyens... Je ne regrette pas de l’avoir fait... Mais

votre... votre cruelle injustice... En vérité, il est moins possible que

jamais de vous prendre au sérieux!

Il montra le creux de sa poitrine de sa misérable main maigre, luisante

de sueur, et fit comprendre qu’il souffrait.

--Vous venez de commettre une mauvaise action, dit Mgr Espelette avec

feu, en se tournant vers Pernichon. Il m’est pénible de le déclarer

ainsi publiquement, mais je n’ai plus le droit d’être indulgent.

Une seconde, tous purent voir le malheureux Auvergnat flotter sur le

silence qui suivit, ainsi qu’un bouchon de liège.

--Vous connaissez l’homme dont j’ai parlé, hurla-t-il. Aucun de vous

n’ignore...

Mais il prit peur avant d’avoir porté à fond ce dernier coup, et au

fléchissement de sa voix, on respira.

--Monseigneur! supplia-t-il, ne me condamnez pas! Comprenez-moi!

Veuillez me comprendre! Je n’ai aucune haine contre M. Catani, pas

l’ombre! Je m’en veux de l’offenser! Mais enfin! Mais enfin, voyons! Je

défends ma situation, mes moyens d’existence, ma vie! Mes moyens

d’existence! L’attaque n’est pas venue de moi, rendez-vous compte! Non!

L’attaque n’est pas venue de moi! Je ne demandais rien à personne,

j’avais une modeste ambition, je faisais honnêtement mon métier.

Pourquoi celui-ci m’a-t-il perdu? Car il m’a perdu... Il a montré pour

me perdre une adresse, une perfidie! J’en donnerai des preuves! Oui, je

le prouverai! Je... Je... Je le prou...

Il bégayait affreusement, exprès, pour gagner du temps, car, dans le

désordre de sa pauvre cervelle, il voyait peu à peu, distinctement, la

vanité de son accusation désespérée, l’impossibilité de fournir des

preuves, et qu’elles ne seraient reçues de personne. Il avait perdu la

partie. L’indignité de ce moribond fût-elle démontrée, ne retarderait

pas d’une minute le désastre inévitable: l’enquête ne serait pas

publiée, ne pouvait déjà plus l’être. A quoi bon? Et pourtant...

Alors il fit, pour regarder en face son adversaire, un effort inouï. Il

lui cria dans la figure:

--Depuis des années, vous vous êtes ainsi servi de vos jeunes confrères,

vous en avez fait vos instruments, puis vous les avez jetés les uns

après les autres. Qui vous a lu? Personne. Quel titre avez-vous? Aucun.

Je vous défie de citer un homme en place, capable d’être votre

répondant, de répondre de vous publiquement. L’expérience dont vous

disposez est un mystère pour tout le monde. Mais quoi! Vous n’avez

jamais manqué de niais comme moi à compromettre: Erlange, Rousselette,

Dumas-Mortier--j’en pourrais citer vingt autres. C’est vous qui avez

perdu l’abbé Delange, puis vous me l’avez fait exécuter dans le

_Bulletin de Montmédy_. Chacune de vos entreprises, chaque effort que

vous avez tenté, pour sortir de l’ombre où vous vous rongez d’envie,

pour cesser d’être une sorte d’intermédiaire anonyme, a été payé d’un

désastre pareil au mien... Le mien sera inutile comme les autres,

entendez-vous? Inutile! Parfaitement inutile! Jamais! jamais, au grand

jamais, vous ne forcerez l’entrée de la presse, c’est moi qui vous le

jure! Vous m’avez volé ma place, vous ne l’aurez pas pour autant. On ne

voudra pas vous l’offrir, et vous ne l’oserez pas demander! Non! vous

n’o-se-rez pas la demander! Voulez-vous savoir pourquoi? Hein? Vous

voulez le savoir? C’est que vous êtes de moins en moins craint, et de

plus en plus méprisé!

Il serait absurde de croire que ces paroles insensées furent écoutées en

silence. A l’exception de M. Guérou, chacun des spectateurs avait

plusieurs fois tenté d’interrompre, et un véritable gémissement, tantôt

aigu et tantôt grave, n’avait cessé de sortir des lèvres de l’évêque de

Paumiers. Enfin, aux derniers mots de l’auteur des _Lettres de Rome_, le

désordre fut à son comble, et une espèce d’émeute eût sans doute éclaté

si la curiosité la plus brûlante ne l’avait alors emporté sur

l’ingratitude. Car tous les regards s’étaient portés vers M. Catani avec

une impatience féroce.

L'imposture · 第 8 / 20 段