parlons pas de ce qui divise, ne portons intérêt qu’à ce qui nous unit.
Gloire aux hommes de bonne volonté! J’ai été passionnément démocrate dès
ma jeunesse, en un temps où il y avait encore quelque péril à l’avouer;
aucune réforme sociale ne me fait peur, et je crois néanmoins n’avoir
jamais cessé d’être, selon mes forces et mes lumières, un prêtre
irréprochable... Il est si simple et si doux de vivre en paix avec les
hommes! Et que faut-il? Croire à la sincérité de tous, inébranlablement.
Sans doute on s’expose ainsi à souffrir de quelques déceptions
inévitables, mais le nombre en est bien petit! J’arrive à la fin de ma
carrière, du moins de ma carrière active. Eh bien! je dois ce témoignage
à mes semblables: j’ai connu très peu d’insincères.
Il baissa un moment les paupières pour mieux entendre le discret
frémissement de sympathie qui fait chaque fois chanceler son cœur, et
les yeux mouillés de vraies larmes:
--Mon cher monsieur Jérôme, ne prenez donc pas au sérieux un mouvement
de révolte involontaire. Je sais quel sens exact, concret, le terme de
chauvinisme peut avoir dans votre vocabulaire de technicien, que vous
l’utilisez objectivement, sans haine ni mépris. Au sens élevé,
humanitaire, universel du mot, vous n’êtes pas moins bon patriote que
moi-même. Je vous fais néanmoins cet aveu, pour n’y plus revenir:
l’excellent abbé Hochegourde m’effraye un peu.
M. Jérôme, furieux d’avoir été interrompu, fit un geste vague et
courtois, tandis que le comte Lavoine de Duras et M. Catani prenaient
ensemble la parole. Mais le chevrotement de l’ancien préfet fut
d’ailleurs bientôt couvert par une voix patiente et douce.
--C’est aborder, il me semble, beaucoup de problèmes, et des plus
vastes, à propos du seul M. Pernichon, qui ne m’en voudra pas de voir
avec regret renaître des discussions que nous avions abandonnées jadis
d’un commun accord...
--Je m’excuse, déclara Mgr Espelette avec beaucoup de dignité, d’un
petit accès d’emportement...
M. Jumilhac l’interrompit:
--Pour rien au monde, fit-il, je ne voudrais moi-même risquer de
compromettre une bonne et cordiale entente de plusieurs années sous le
premier prétexte venu. C’est notre honneur à tous de rechercher
ensemble, loyalement, dans de libres entretiens, à nous éclairer les uns
les autres. En ce qui me regarde, j’ai conscience de n’avoir rien
abdiqué, même par simple courtoisie à l’égard d’adversaires que je
respecte (il salua l’évêque de Paumiers), des droits sacrés...
--Tous les droits sont sacrés pour quiconque prétend à leur usage, mon
cher monsieur Jumilhac, reprit M. Catani sans élever le ton. Je me
permettrai de féliciter plutôt M. Guérou, l’hôte éminent qui nous
rassemble, de savoir esquiver, avec un tact exquis, des discussions de
principes qui nous auraient bientôt séparés. Dieu sait quels services
son aimable scepticisme nous a ainsi rendus! J’avoue qu’en dépit de mes
préférences il m’arrive bien souvent de m’en inspirer, dans les limites
de ma modeste action. Puissent des jeunes gens comme notre ami ne pas
compromettre par un excès de zèle involontaire les résultats péniblement
acquis!
--Je ne sais à quoi vous faites allusion, dit Pernichon qui sentait sur
lui le regard apitoyé de M. Guérou, et croyait déjà y lire son destin.
J’ai agi au contraire avec la dernière prudence. Je ne vois pas encore
comment mon initiative pourrait compromettre l’effet attendu d’un
rapport de M. Petit-Tamponnet qui doit toucher un public bien différent.
Et d’ailleurs, en ce qui concerne l’opposition de M. l’abbé Hochegourde
à la candidature de M. Le Doudon...
--Il n’y a pas d’opposition, remarqua M. Jérôme plus sèchement que
jamais. Dans une affaire de cette importance, je m’étonne que vous
puissiez employer ce mot ridicule.
--Permettez! je ne suis pas un enfant! s’écria Pernichon. Je n’ignore
pas l’importance de la mission dont est chargé M. Hochegourde.
--Encore une imprudence! mon cher confrère, commença M. Catani.
--Je parle ainsi en toute franchise et pour vous seuls, supplia M.
Pernichon. En vérité, depuis deux mois, il m’est impossible de faire un
pas, de prononcer une syllabe, d’écrire une ligne sans rencontrer une
sorte d’hostilité...
--Hostilité! glapit M. Lavoine de Duras.
--Je maintiens le mot, cria l’infortuné journaliste. Il y a là autre
chose qu’une simple sollicitude...
--Vous êtes injuste envers ceux qui vous veulent du bien, dit M. Catani.
Sur son visage glacé, où les yeux font deux taches sans aucun éclat, une
rougeur solennelle parut.
--Je ne parlais pas ainsi pour vous, monsieur, balbutia M. Pernichon.
Le regard de M. Guérou, l’espèce de compassion qu’il y croyait lire, et
dont il ne pouvait comprendre la véritable nature, loin de lui rendre le
calme, ne lui inspirait plus qu’une obstination désespérée.
--Je vous en prie, mon ami, mon cher enfant, suppliait Mgr Espelette qui
ne comprenait pas. Vous vous exaltez terriblement!
--Depuis deux mois, je ne puis rien faire qui ne soit aussitôt blâmé, du
moins critiqué amèrement. Hier encore, Mme de Pontaudemer se jugeait
gravement offensée par le silence que j’ai gardé sur la campagne menée
contre son frère par certains journaux réactionnaires. Or, j’avais pris
conseil. On avait cru plus prudent de laisser les médisances tomber
d’elles-mêmes. Qu’ai-je fait? J’ai sacrifié deux articles déjà prêts,
promis à mon journal. J’ai dû les remplacer au dernier moment par un
compte rendu des fêtes de Sienne.
--C’était un bon sujet, brillamment traité, dit doucement M. Catani.
Cela vous convient à merveille. Pourquoi n’êtes-vous pas resté dans la
veine de vos premières _Lettres de Rome_?
--Je ne demandais pas mieux, gémit Pernichon. On exploite contre moi des
fautes imaginaires, ou de simples étourderies que tout le monde peut
commettre. Mon directeur est excédé. Je le sens prêt à supprimer par
dépit sa chronique religieuse. Il ne s’est décidé qu’à contrecœur, sur
mes instances, à faire une place dans son journal à nos informations. Je
ne sollicite pas de louanges, mais enfin _l’Aurore nouvelle_ a un tirage
plus élevé que n’importe quelle autre feuille de sa nuance, et
l’influence politique de M. Têtard est considérable, surtout depuis la
formation d’un ministère Mongenot. D’où vient cet acharnement à me
perdre dans l’esprit d’un directeur qui, bien que communiste, israélite
et franc-maçon, a sur le problème religieux les vues les plus larges,
les plus pénétrantes?
--Nous savons que votre responsabilité est fort grande... dit
mélodieusement M. Catani.
--Je le sais aussi! s’écria Pernichon, avec une émouvante sincérité,
l’expression d’un immense espoir. Car il venait d’interpréter tout à
coup dans un sens favorable les paroles du puissant augure.
--Elle pèse trop lourd sur vos épaules, continua l’autre, imperturbable.
De l’avoir acceptée--que dis-je?--sollicitée même est une première
faute. Vous en avez commis une plus grave encore en cédant à
l’entraînement du jeu, en déployant une activité--pardonnez-moi--hors de
proportion avec vos mérites, avec votre expérience surtout.
Il s’interrompit une seconde, passa un petit mouchoir sur son front
blême. On entendit, dans le silence, la respiration courte de ses
poumons rongés de phtisie, comparable au froissement d’un papier de
soie.
Pernichon le regardait, fasciné. Jusqu’à ce moment, et tout au long des
interminables semaines, où il avait senti peu à peu--lentement,
mystérieusement--tourner sa chance, il avait compté sur ce dernier
appui, contre toute évidence, avec le superstitieux entêtement du
joueur. Sans doute nul ne fut jamais si sot, ni si chimérique d’espérer
gagner l’amitié d’un tel homme, car on sait sa patience et sa douceur
inaccessibles, impitoyables, aussi fermes qu’un mur d’airain. Mais il
n’est pas impossible de tirer quelque avantage de son indifférence, ou
même de son mépris, car on l’a vu parfois utiliser de ces sots
inoffensifs et les associer pour un temps à ses entreprises, ou du moins
aux obscures machinations et méditations qui les préparent, sa haine
étant terriblement lente à s’échauffer.
--Je ne croyais pas... Je ne pensais pas... balbutia le jeune Auvergnat
frappé au cœur, avoir mérité autre chose de vous que des critiques, des
observations... dont j’étais prêt d’ailleurs à tenir compte...
respectueusement... filialement, permettez-moi de le dire... Tandis que
ce jugement d’ensemble... cette espèce de condamnation de mon passé, de
mon œuvre...
Il tourna de tous côtés son pauvre visage enflé de larmes, et se leva
brusquement, tenant toujours serré le dossier de sa chaise d’une de ses
mains tremblantes.
--Hahahaââ... ah! ah! fit M. Guérou dans un bâillement.
On entendit le petit rire étouffé de Mme Jérôme que l’assistance reprit
aussitôt en chœur, mais sur le ton d’une taquinerie respectueuse.
--Vous étiez assoupi, cher maître, ne le niez pas! s’écria Mgr
Espelette.
--Il est bien possible, répondit M. Guérou, en promenant sur son visage
sa main énorme et molle, toute rose. Mon infirmité n’était que laide,
elle va devenir discourtoise, repoussante. Je sens couler dans mes
veines un sang épaissi par la graisse, ma pauvre cervelle n’en peut
plus. Je m’assoupis ainsi, comme on meurt.
Il se retourna en gémissant, prit sur le guéridon un verre d’eau glacée,
le vida d’un trait, et à l’unanime surprise, essayant de jeter en avant
son corps inerte, et le regard plus aigu que jamais:
--Cher Pernichon, fit-il, comme s’il n’avait rien perdu de ce qui venait
d’être dit, vous êtes plein de science, de talent, de bon vouloir, et
vos relations sont nombreuses et belles. Mais il faut vous guérir, s’il
en est temps encore, d’un vice qui menace de réduire à rien toutes ces
précieuses qualités. Je vois que vous voulez de la sympathie. Vous êtes
altéré de sympathie. Cette sorte d’obsession maladive est plus
dangereuse qu’aucun vice. Elle a mené au désespoir, et même au tombeau,
des gens mieux armés que vous n’êtes...
A l’exception de l’évêque de Paumiers, dont le sourire ne s’altère pas
aisément, et qui approuva doucement de la tête, chacun reçut ces paroles
ambiguës avec un certain frémissement. M. Catani pâlit.
--J’admire, au contraire, ce grand désir d’être loué, dit-il. Pour moi,
je ne l’ai jamais connu. Les circonstances de la vie, mon goût de
l’histoire, une certaine connaissance des hommes--et ma médiocre santé
aussi en est cause--ne m’ont inspiré qu’un grand éloignement pour le
bruit, les vaines disputes, les grandes entreprises téméraires, voilà
tout. Je n’ai voulu être qu’un simple publiciste qui met au service
d’une Église, tournée désormais vers l’avenir, plutôt son expérience que
son talent.
--C’est ce que je disais, répondit M. Guérou insolemment. Voyez-vous,
cher Pernichon...
--Permettez, fit M. Catani sans cesser de sourire. Laissez-moi poser une
question à M. Lavoine de Duras: est-il vrai que M. Noualhac ait été reçu
par Sa Sainteté en audience secrète, dès le début de ce mois?
--Je l’atteste! dit le vicomte. Nous le savons depuis une semaine déjà.
--Le Saint-Siège juge sévèrement certaines initiatives, hardies,
condamnables même. Il voit sans plaisir la place faite à nos chroniques
religieuses dans quelques organes d’opinion très avancée. Je tiens
d’ailleurs le renseignement d’une source sûre.
--Il est exact, dit M. Jérôme. A telle enseigne que j’ai supprimé dans
ma dernière chronique le paragraphe sur les affaires de Syrie.
--Serait-ce donc, soupira M. Catani qui ne respirait plus qu’avec
beaucoup de peine, mortifier encore inutilement notre jeune ami que
d’attirer son attention sur la probable, la vraisemblable inopportunité
de la grande enquête qu’il médite de publier prochainement dans son
journal sur _l’Évolution de la conscience religieuse en France et en
Allemagne?_
--Mon enquête! cria Pernichon.
Ce fut comme le cri de ses entrailles, le cri de stupeur d’un homme
touché par un coup porté à fond.
--Mais enfin, pourquoi, messieurs... voulut protester une dernière fois
l’évêque de Paumiers.
--Mon enquête! reprit le grotesque, devenu terrible.
Il respira douloureusement, pressant des deux mains sa poitrine. Puis
ses mâchoires remuèrent avec violence, sans qu’il proférât aucun autre
son.
--Jeunesse! dit M. Guérou.
--J’ai seulement prononcé le mot d’inopportunité, remarqua M. Catani,
qui flairait de loin, avec inquiétude, le dernier sursaut de sa
misérable proie. Sans doute qu’un peu de patience...
--La patience! tonna Pernichon.
Il essaya vainement de ravaler sa salive. Sa gorge était serrée comme
par une convulsion tétanique, et il y sentait à grands coups battre son
cœur. Enfin les mots trouvèrent leur issue, sa colère jaillit ainsi
qu’un flot de sang.
--L’inopportunité! La patience! cria-t-il. Je verrais donc perdre en un
moment le fruit du travail de dix-huit mois! Alors que dimanche encore,
vous, monsieur Catani, vous-même, corrigiez de vos propres mains mes
notes sur l’affaire de Haguenau! La patience! Quelle atroce
plaisanterie! Comme si vous ne saviez pas mieux que moi que ces sortes
d’enquêtes, qui exigent un labeur énorme, doivent paraître à leur heure,
sont étroitement liées aux événements qui les inspirent! Comme si...
--Mais publiez-la quand même, jeune homme! grinça le vicomte Lavoine de
Duras dans le tumulte. Quel incroyable scandale!
--La publier? dit Pernichon. Où la publier désormais! Je vois clairement
la manœuvre. On s’est joué de moi. Je suis étranglé. Car mon directeur
ne supportera pas cette dernière déception: ma chronique disparaîtra des
colonnes de _l’Aurore nouvelle_. On m’aura volé jusqu’à mon pain. Oui!
tandis qu’on m’encourageait à une initiative aussi dangereuse, aussi
hardie, qui devait consacrer ma carrière ou la compromettre sans retour,
toutes les précautions étaient prises pour retarder la publication, puis
la rendre impossible au dernier moment.
--Je ne vous permets pas! commença M. Catani. Mais il dut aussitôt
serrer son mouchoir sur sa bouche pour étouffer un hoquet sinistre. La
peur donnait à son visage une expression intolérable.
--Messieurs! je ne comprends vraiment plus... De grâce, messieurs!
suppliait Mgr Espelette au désespoir.
--Pourquoi veut-on me perdre! poursuivait Pernichon d’une voix
déchirante. J’ai eu quelques succès, je les devais à mon travail, à la
chance--que sais-je? Ils n’ont fait de tort à personne. Mais depuis que
M. Cénabre m’a congédié--car il m’a congédié--je sens qu’on a décidé ma
ruine...
--C’est de la folie! jeta M. Jérôme si froidement que le calme se fit
tout à coup. Alors seulement on entendit la voix de M. Catani.
--Je vous pardonne une telle agression... si inattendue... si injuste...
(il parlait dans un souffle). J’ai toujours aimé la jeunesse. Mais
convenez-en vous-même: personne ici ne peut plus douter à présent que
j’aie vu juste: vous ne vous possédez pas assez. Il faut se posséder...
Qui ne sait se posséder n’apprendra jamais rien de ce que le dernier
d’entre nous devrait savoir... Qui ne sait se posséder...
--Parlons-en! s’écria Pernichon d’une voix si stridente que Mme Jérôme
se boucha une oreille du bout de son doigt ganté.
--Pardonnez-moi... Je vous prie de m’excuser... Toutes mes excuses! dit
le comte Lavoine de Duras en agitant vers son hôte une main qui
tremblait de lassitude et d’écœurement. Je crains... Je crains qu’il me
soit impossible d’approuver le ton que va prendre... une discussion...
D’ailleurs, ce tour provocateur, personnel...
--Asseyez-vous! répondit M. Guérou, impassible. Vous ne comprenez pas.
Qu’est-ce que cela peut vous faire, cher ami?
Il était beaucoup plus pâle que de coutume, et bien qu’il souriât encore
vaguement (par habitude), on eût pu deviner à un certain sifflement de
ses narines, à un certain pli de ses énormes bajoues striées de rouge et
de bleu, qu’il serrait fortement les mâchoires. D’ailleurs, personne ne
parut remarquer cette espèce d’exaltation. Le vicomte Lavoine de Duras
s’assit.
--N’insistez pas, Pernichon! dit M. Jérôme. Vous répondrez plus tard...
Vous expliquerez...
--J’approuve, j’approuve entièrement, paternellement... commença Mgr
Espelette rose et confus.
Mais le publiciste auvergnat, pendant cette rapide passe d’armes, et
toujours debout, n’avait fait que présenter tour à tour, à chacun des
interlocuteurs, son front blême, ainsi qu’une bête acculée. M. Catani
s’agita douloureusement sur sa chaise, puis se tint tranquille, et parut
résigné à tout entendre. Le silence fut tel qu’on entendit distinctement
M. Pernichon reprendre haleine.
--On ne me fera pas taire! dit-il enfin... Mon enquête sera publiée
coûte que coûte. Je me défendrai.
M. Catani interrogea des yeux Mgr Espelette, puis Jérôme, puis Guérou.
Alors seulement, il murmura, et si bas qu’on l’entendit mal:
--Contre qui?
--Contre vous! cria Pernichon de la même voix glapissante qui avait
exaspéré Mme Jérôme. Demain, il serait trop tard: je ne vous
retrouverais plus. D’ailleurs ce que je fais est peut-être inutile:
n’importe!... Monseigneur! Monseigneur! reprit-il en tournant d’une
pièce tout son corps vers l’évêque de Paumiers dans un mouvement
pathétique, je vous jure! Je vous jure! Depuis un an, je n’ai pas fait
un pas, je n’ai pas écrit une ligne sans sa permission... Avant-hier
encore... Oh! j’ai commis des imprudences, je le sais! J’ai mécontenté
des gens puissants! A qui la faute? Il était, il était derrière moi. Je
le jure! «Je vous veux conduire les yeux fermés», voilà ce qu’il m’a
dit. L’avez-vous dit? hurla le malheureux.
--Incroyable! Incroyable! répétait le vicomte Lavoine. Intolérable!
--Une honte, une pure honte! ajouta Mme Jérôme.
--Calmez-vous, je vous en conjure! dit Mgr Espelette, plus suppliant que
jamais. J’avoue que ce malentendu...
Et M. Guérou lui-même fit le geste d’un spectateur rebuté par un
toréador maladroit.
A peine si Pernichon entendit ce murmure de dégoût, mais à travers ses
larmes de colère impuissante, il vit son adversaire et comprit.
Il comprit qu’il arrivait trop tard, que l’homme qui était devant lui
n’était plus une proie pour personne, et qu’à s’acharner encore, il se
perdrait sans le perdre. En une seconde, et comme entre deux éclairs, il
sentit l’indifférence profonde, insurmontable, l’énorme indifférence de
ces gens rassemblés, polis par la sottise, l’illusion ou le mensonge,
polis par la vie, comme des galets par le flot. La révélation d’aucune
lâcheté, d’aucune trahison, n’était capable de ranimer en eux, même pour
un instant, ce qu’ils s’étaient donné tant de peine à détruire, cette
espèce de fierté humaine qu’ils méprisaient chez les autres, ainsi
qu’une grossièreté, tour à tour dangereuse ou ridicule. L’élan désespéré
du pauvre diable, sa sincérité mise à nu, loin de toucher leurs cœurs,
les devait glacer, les fermait à toute pitié, n’était pour ces profonds
calculateurs de choses frivoles qu’un spectacle répugnant. Si
inconscients de leur propre faiblesse, mais ingénieux à la cacher,
comment ne l’eussent-ils pas reconnue, avec honte et avec rage, chez le
transfuge qui venait de sauter hors du cercle enchanté des convenances
et fonçait droit devant lui--dans le public--pareil à un acteur devenu
fou?
--J’ai tâché de vous être utile, murmura dans un souffle M. Catani, de
plus en plus livide. Mon... Ma pauvre expérience m’en donnait
probablement les moyens... Je ne regrette pas de l’avoir fait... Mais
votre... votre cruelle injustice... En vérité, il est moins possible que
jamais de vous prendre au sérieux!
Il montra le creux de sa poitrine de sa misérable main maigre, luisante
de sueur, et fit comprendre qu’il souffrait.
--Vous venez de commettre une mauvaise action, dit Mgr Espelette avec
feu, en se tournant vers Pernichon. Il m’est pénible de le déclarer
ainsi publiquement, mais je n’ai plus le droit d’être indulgent.
Une seconde, tous purent voir le malheureux Auvergnat flotter sur le
silence qui suivit, ainsi qu’un bouchon de liège.
--Vous connaissez l’homme dont j’ai parlé, hurla-t-il. Aucun de vous
n’ignore...
Mais il prit peur avant d’avoir porté à fond ce dernier coup, et au
fléchissement de sa voix, on respira.
--Monseigneur! supplia-t-il, ne me condamnez pas! Comprenez-moi!
Veuillez me comprendre! Je n’ai aucune haine contre M. Catani, pas
l’ombre! Je m’en veux de l’offenser! Mais enfin! Mais enfin, voyons! Je
défends ma situation, mes moyens d’existence, ma vie! Mes moyens
d’existence! L’attaque n’est pas venue de moi, rendez-vous compte! Non!
L’attaque n’est pas venue de moi! Je ne demandais rien à personne,
j’avais une modeste ambition, je faisais honnêtement mon métier.
Pourquoi celui-ci m’a-t-il perdu? Car il m’a perdu... Il a montré pour
me perdre une adresse, une perfidie! J’en donnerai des preuves! Oui, je
le prouverai! Je... Je... Je le prou...
Il bégayait affreusement, exprès, pour gagner du temps, car, dans le
désordre de sa pauvre cervelle, il voyait peu à peu, distinctement, la
vanité de son accusation désespérée, l’impossibilité de fournir des
preuves, et qu’elles ne seraient reçues de personne. Il avait perdu la
partie. L’indignité de ce moribond fût-elle démontrée, ne retarderait
pas d’une minute le désastre inévitable: l’enquête ne serait pas
publiée, ne pouvait déjà plus l’être. A quoi bon? Et pourtant...
Alors il fit, pour regarder en face son adversaire, un effort inouï. Il
lui cria dans la figure:
--Depuis des années, vous vous êtes ainsi servi de vos jeunes confrères,
vous en avez fait vos instruments, puis vous les avez jetés les uns
après les autres. Qui vous a lu? Personne. Quel titre avez-vous? Aucun.
Je vous défie de citer un homme en place, capable d’être votre
répondant, de répondre de vous publiquement. L’expérience dont vous
disposez est un mystère pour tout le monde. Mais quoi! Vous n’avez
jamais manqué de niais comme moi à compromettre: Erlange, Rousselette,
Dumas-Mortier--j’en pourrais citer vingt autres. C’est vous qui avez
perdu l’abbé Delange, puis vous me l’avez fait exécuter dans le
_Bulletin de Montmédy_. Chacune de vos entreprises, chaque effort que
vous avez tenté, pour sortir de l’ombre où vous vous rongez d’envie,
pour cesser d’être une sorte d’intermédiaire anonyme, a été payé d’un
désastre pareil au mien... Le mien sera inutile comme les autres,
entendez-vous? Inutile! Parfaitement inutile! Jamais! jamais, au grand
jamais, vous ne forcerez l’entrée de la presse, c’est moi qui vous le
jure! Vous m’avez volé ma place, vous ne l’aurez pas pour autant. On ne
voudra pas vous l’offrir, et vous ne l’oserez pas demander! Non! vous
n’o-se-rez pas la demander! Voulez-vous savoir pourquoi? Hein? Vous
voulez le savoir? C’est que vous êtes de moins en moins craint, et de
plus en plus méprisé!
Il serait absurde de croire que ces paroles insensées furent écoutées en
silence. A l’exception de M. Guérou, chacun des spectateurs avait
plusieurs fois tenté d’interrompre, et un véritable gémissement, tantôt
aigu et tantôt grave, n’avait cessé de sortir des lèvres de l’évêque de
Paumiers. Enfin, aux derniers mots de l’auteur des _Lettres de Rome_, le
désordre fut à son comble, et une espèce d’émeute eût sans doute éclaté
si la curiosité la plus brûlante ne l’avait alors emporté sur
l’ingratitude. Car tous les regards s’étaient portés vers M. Catani avec
une impatience féroce.