--Que Votre Grandeur me pardonne: l’Église n’a-t-elle pas eu, à un

moment décisif, dans la personne de Pie X, son Chambord?

Un discret murmure souligna cette allusion à la période héroïque de la

vie du niais stérile, jadis pourvu d’un emploi de sous-préfet par la

grâce de son cousin Doudeauville, et qui jouait depuis le rôle de grand

seigneur démocrate et voltairien, bien que le vieux cœur puéril redoutât

presque également la Révolution et l’enfer.

Par-dessus la table à thé, l’évêque de Paumiers lança vers son naïf

interlocuteur une œillade assassine, puis caressant sa joue du bout des

doigts, ainsi qu’une fille met son rouge, il souffla entre ses dents:

--La gaffe n’est-elle pas un des instruments du Pêcheur?

De nouveau, le regard de M. Guérou brilla d’une lueur furtive, et le

même sourire glissa sur sa face, sans parvenir à s’y fixer.

L’ancien collaborateur de M. Combes fit un pas en avant, et tendit deux

doigts pétrifiés.

--Permettez-moi d’applaudir... commença-t-il.

Mais déjà M. Guérou venait au secours de l’éminent prélat:

--Faites comme moi, Jumilhac, dit-il. Apprenez donc à savourer

paisiblement votre part d’un mot délicat, sans nous annoncer si

bruyamment votre plaisir.

--Permettez, fit l’orateur, permettez! Je n’entendais pas souligner...

Je voulais seulement dire que c’est l’honneur de l’Église romaine, et

que ce sera peut-être son salut de conserver dans son sein...

--Monseigneur agréera volontiers le témoignage évidemment impartial d’un

ancien membre du Consistoire de Paris, s’écria généreusement Pernichon.

L’évêque de Paumiers salua.

--J’ajoute que depuis des années, je suis dégagé de toute préoccupation

doctrinale, ajouta l’ancien chef de cabinet d’un ton sec, en laissant

tomber sur l’auteur des _Lettres de Rome_ un regard maléfique.

--Laissez-moi tirer la conclusion, supplia Monseigneur.

Il enveloppa son auditoire d’un sourire irrésistible.

--Nous sommes ici entre amis. Le cœur se délivre (il appuya l’index sur

un des boutons de sa soutane). Toutefois ne donnez pas à ma boutade un

autre sens que moi. C’était une malice sans la moindre amertume, quelque

chose comme une plaisanterie filiale... Nos prêtres, dans notre diocèse,

s’en permettent sans doute sur nous de plus dures, conclut-il avec un

sourire paternel.

Mais à l’autre extrémité du salon célèbre, le vicomte Lavoine de Duras,

dressé sur les ergots, criait à l’oreille d’un grand garçon calamiteux,

vert de rage:

--Nous ne voulons pas!... Nous n’admettons pas!... Il ne saurait être

toléré!...

--Quoi donc? demanda M. Guérou.

--M. Jérôme me rapporte à l’instant une conversation inqualifiable,

entendue à Florence, chez le prince Ruggieri. On parle de faire échouer

la candidature de M. Cénabre à l’Institut par une nouvelle condamnation

arrachée par surprise à la Congrégation de l’Index.

--Je n’approuve pas la mesure! protestait M. Jérôme, livide.

--Vous n’approuvez pas, hurlait l’imbécile déchaîné, mais néanmoins vous

la jugez fatale. C’est déjà là, si je ne m’abuse, une manière

d’approbation.

--Je prends mes sûretés en vue du pire, monsieur le vicomte, dit Jérôme,

décidément hors de lui. D’ailleurs le chanoine Cénabre est de taille à

se défendre seul. Toutefois, si pareil abus est inévitable, une mesure

compensatoire s’impose, et nous l’obtiendrons aisément, j’en ai reçu

l’assurance, de la haute équité des mêmes juges.

--Je sais à quelle mesure vous faites allusion, fit doucement l’évêque

de Paumiers, mais ne craignez-vous pas qu’une parole indiscrète...

Il tira de sa poche un minuscule étui de nacre, et goba deux pastilles,

coup sur coup.

--Sa Grandeur a raison, dit Mme Jérôme, jusqu’alors muette. Ces

controverses, entre nous, ne mènent à rien.

Elle prit dans son sac, pour la dixième fois, une mince plaquette, et

parut s’absorber dans la contemplation de la couverture rose. Depuis la

veille, elle méditait de l’offrir à Mgr Espelette, et cherchait à ce

moment une occasion favorable. C’étaient là ses dernières poésies,

éditées grâce à la générosité d’un amant. Elles s’intitulaient _A mon

Vainqueur_ et étaient dédiées à son mari.

--Je vois entre les mains de notre gracieux confrère, remarqua M. Guérou

avec son habituelle perfidie, un livre tout neuf. Je sens d’ici--pauvre

infirme!--la page fraîche. Si mon vieux nez ne ment pas, je flaire en

même temps une odeur bucolique, et parie pour de nouveaux vers.

--Vous avez gagné, maître! fit douloureusement la pauvre fille dont un

flot de bile inonda les joues, car elle ne doutait pas d’être encore

prise au piège de son vice familier, mais sa vanité toujours béante ne

redoute que le vide, et trompe d’abord sa faim.

Elle avança d’un pas.

--Puis-je offrir à Votre Grandeur, dit-elle, ces menus essais où son

indulgence ne voudra sans doute retenir que l’intention. Je n’ai rien à

donner au public, sinon les humbles joies de ma vie domestique, et leur

seule sincérité fait le prix de ces simples poèmes.

--J’attendais leur publication avec impatience, dit aimablement le

prélat, reposant le livre sur ses genoux. On me l’avait d’ailleurs

annoncée.

--J’ai écrit à ce sujet quelques lignes dans les _Annales chrétiennes_,

soupira le lamentable Pernichon. Il est réconfortant pour nous tous,

alors que la religion sert de prétexte à tant d’œuvres confuses, d’une

qualité d’émotion si trouble, parfois impure...

Mais de nouveau l’impétueux vicomte jetait le gant:

--J’avoue mon incompétence, fit-il. Cependant qu’il me soit permis de

dire que nous sommes submergés par une vague de mysticisme dont l’excès,

sa démesure, outre qu’elle est susceptible de décourager les bons

esprits, surexcite le fanatisme antireligieux. Ce qu’on n’ose

ouvertement reprocher à mon éminent ami Cénabre, c’est d’avoir écrit sur

la sainteté des livres sages, accessibles aisément à tout homme cultivé,

d’un intérêt passionnant, mais faits néanmoins pour contenter le

philosophe et l’historien.

--Peut-être l’historien l’emporte-t-il parfois sur le philosophe, ou du

moins sur le strict théologien, concéda Mgr Espelette, mais il faut

tenir compte aussi de l’importance des positions prises par la critique

rationaliste, et de la nécessité où nous nous sommes trouvés de nous

mettre au pas, coûte que coûte. Car l’Église, là comme ailleurs, ne se

doit laisser devancer par personne.

Il posa délicatement sur le guéridon son petit poing fermé, sans doute

dans l’illusion de marquer ainsi son indomptable résolution de vivre et

mourir à l’avant-garde de son siècle.

La hardiesse de ce prêtre ingénieux n’abuse toutefois personne que lui.

Sa lâcheté intellectuelle est immense. Impuissant à la concevoir, car

son être tout entier défaillant échappe à n’importe quelle méthode

loyale de mesure, ne présente aucun point fixe, il n’en a pas moins la

conscience obscure de ce qui lui manque et il ressent ce manque au plus

creux et au plus chaud de son âme chétive et caressante: sa vanité. Le

choix qu’on a jadis fait de lui a pu surprendre, mais n’a pas néanmoins

fait scandale, car on le savait actif, instruit, gracieux jusqu’à

l’importunité, empressé de plaire, et de mœurs irréprochables. Nul autre

de ses prédécesseurs n’empoigna la crosse avec un plus vif désir de bien

faire, de se donner sans réserve. Comme toutes les fortes passions de

l’homme, l’ambition nous entretient dans un singulier état

d’indifférence à l’égard d’autrui qui ressemble chez les plus vils à une

sorte de candeur, comparable à la sinistre image, dans la corruption de

l’âge mûr, des illusions de l’enfance. Comme l’enfant qui jette les bras

au sein maternel, et croit donner le monde avec le baiser de sa bouche

blonde, l’ambitieux n’apprend que tard, et par une cruelle expérience, à

haïr ceux qu’il dépouille, car d’abord il les aime, trop heureux de

commander pour n’espérer pas d’être obéi avec transport. «Désormais, je

vous appartiens», disait Mgr Espelette à ses diocésains dans son premier

mandement. Et tandis qu’il écrivait ces mots, son secrétaire

particulier, déjà tout enflammé d’un saint zèle, et avide d’admirer son

maître, le vit ruisseler de larmes, et pensa défaillir lui-même.

Hélas! nul n’est moins digne d’amour que celui-là qui vit seulement pour

être aimé. De telles âmes, si habiles à se transformer au goût de

chacun, ne sont que des miroirs où le faible apprend vite à haïr sa

faiblesse, et le fort à douter de sa force, également méprisées par

tous. Son désappointement fut tel que le malheureux put le sentir, à

travers la triple épaisseur de son orgueil ingénu. Il s’offrait, que

demandait-on de plus? Sa bonne volonté n’allait pas au-delà, et ce

malentendu fut sa ruine.

On ne pense qu’à l’infortune des fous, et tel sot connaît pourtant une

pire solitude. Certaine médiocrité d’âme, partout vénielle, peut faire

de la vie d’un prêtre une aventure absurde et tragique. Les idées de

l’évêque de Paumiers, ou du moins ce que sa suffisance nomme ainsi, sont

celles du plus pauvre universitaire. Incapable d’une trahison délibérée,

avec une foi d’enfant qui résiste à tous les caprices de sa cervelle

légère, il a fait ce rêve insensé d’être seulement prêtre dans le temps,

et il l’est dans l’éternité. «Je suis de mon temps», répète-t-il, et de

l’air d’un homme qui rend témoignage de lui-même... Mais il n’a jamais

pris garde qu’il reniait ainsi chaque fois le signe éternel dont il est

marqué.

Comment s’en aviserait-il? La conscience se tait. Pas une fois le

danseur n’a touché terre, n’a repris contact avec un sol ferme et sûr.

Il s’agite dans un élément sans consistance, plus ténu que l’air, et

l’observateur qui regarde d’en bas ne saurait prêter aucun sens à ses

détours imprévus. «Je tourne l’obstacle», dit-il encore. Mais dans le

vide où il trace ainsi sa route illusoire, effacée à mesure, le pauvre

homme ne recherche que lui, il est l’objet de sa poursuite, il est à

lui-même la proie convoitée. Car prêtre par état, et peut-être par

vocation, une part de lui-même n’en conspire pas moins sans cesse contre

l’ordre dont il est le gardien. Là est le tragique de sa misérable

destinée.

Aussi l’évêque de Paumiers croit-il au Progrès, et il s’est fait de ce

Progrès une image à sa mesure. Cet agrégé, et qui porte son titre avec

tant de fierté, a pu s’enrichir de notions sans délivrer son

intelligence de la tyrannie de ses entrailles. Il pense avec les haines,

les amours, les envies et les rancunes de son adolescence, et telle

phrase de lui qu’on cite pour sa hardiesse ou sa nouveauté, n’est

réellement que l’expression abstraite d’une humiliation subie dans sa

jeunesse, mais toujours brûlante. Une telle bassesse fait la risée des

gens au pouvoir, dont l’infortuné brigue l’amitié bien qu’ils ne lui

dispensent, à son insu, qu’un cordial mépris, car les partis triomphants

haïssent ordinairement leurs flatteurs. C’est en vain qu’il prodigue les

gages, écrit des lettres retentissantes, se montre à chaque occasion

entre un pasteur et un rabbin, dispute humblement leur place à ces

fonctionnaires officiels. Jamais son orgueil n’a connu tant d’amertume,

mais il est à cet âge où les erreurs et les vices de la jeunesse

deviennent la chair et le sang, finissent par être aimés pour eux-mêmes,

à proportion de ce qu’ils coûtent de déceptions et de larmes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--M l’abbé Cénabre nous a confirmés dans notre foi, reprit M. Jérôme que

les premières paroles de l’auteur des _Poèmes à mon Vainqueur_ avaient

paru tirer brusquement de sa réserve habituelle, à en juger au moins par

une rougeur furtive, d’ailleurs à peine visible sur le grain épais de sa

peau.

Il glissa son regard entre les paupières mi-closes, vers le plaintif

Pernichon, car s’il n’entend louer personne sans un serrement de cœur,

sa propre femme plus qu’aucun être au monde exerce sa douloureuse envie,

et il n’était pas près de pardonner au jeune Auvergnat malchanceux son

admiration indiscrète pour une intolérable rivale.

Ayant ainsi tourné vers lui tous les regards, il inclina par un

mouvement familier, sur l’épaule droite, sa petite tête triangulaire et

de sa meilleure voix diplomatique, dont le son grêle et fêlé surprend

toujours, ainsi qu’un pernicieux présage:

--Au profit du critique et de l’historien, on oublie trop le prêtre,

dit-il. Pour être sans ostentation, son zèle est néanmoins connu de

quelques-uns qui pourraient rendre témoignage de lui, si un scrupule

honorable ne leur fermait probablement la bouche. Sans doute, je n’ai

pas l’honneur d’être l’un de ces favorisés, mais j’en sais assez

cependant pour sourire de certaines médisances perfides, ou même d’un

certain silence qui n’est pas toujours désintéressé. Je ne surprendrai

pas tout le monde ici en disant que M. l’abbé Cénabre, pour quelques

privilégiés, est un conseiller--disons le mot: un confesseur

incomparable.

Il passa doucement les doigts sur ses favoris au poil rare et triste,

parut savourer en connaisseur le silence qui suivit. Tous les regards se

tournèrent vers M. Pernichon.

--Je suis de ces privilégiés dont vous parlez, dit-il. Du moins, j’en

étais encore il y a peu de temps. Mais je ne suis désormais plus rien

pour M. l’abbé Cénabre qu’un admirateur respectueux de ses lumières et

de son talent.

--Pourquoi donc? s’écria Mme Jérôme avec une étourderie affectée.

L’imperceptible murmure qui s’éleva de toutes parts la fit rougir à son

tour, et elle reprit d’une voix étranglée, qui se raffermit peu à peu:

--Je parais sans doute bien audacieuse! Mais n’est-il pas vrai,

Monseigneur, qu’un homme tel que M. l’abbé Cénabre échappe en quelque

mesure à la loi commune, et qu’en sa faveur il est permis d’être

indiscrète? La décision de M. Pernichon peut avoir été prise fort

naturellement, sans qu’il soit nécessaire de supposer... Faites-moi

taire! s’écria-t-elle en riant de toutes ses dents blanches. Je ne me

tirerai pas toute seule de ce pas difficile! Je suis une abominable

curieuse, voilà tout!

Elle enveloppa son mélancolique adversaire d’un regard indéfinissable,

où le simple mépris le disputait à une sorte de compassion maternelle,

car elle ne désespère pas encore de joindre un jour à son riche butin

cette petite proie, et elle le plaint sincèrement de ne savoir oser.

Mais, à l’extrême surprise de tous, M. Pernichon répondit avec une

extraordinaire vivacité:

--Je n’ai plus revu M. l’abbé Cénabre depuis son retour d’Allemagne.

Il prit son temps, et comme malgré lui, terrifié de sa propre audace,

d’une voix dont il s’efforçait en vain de dissimuler le chevrotement

anxieux, il ajouta:

--Je ne le reverrai d’ailleurs jamais plus.

Cette parole étonnante tomba dans un silence glacé. Puis on entendit une

sorte de grincement bizarre et sinistre qui s’acheva sur une note aiguë:

M. le vicomte Lavoine de Duras exprimait son mécontentement par un petit

rire.

--Je suis désespérée d’avoir été la cause involontaire... commença Mme

Jérôme.

--Ne vous désespérez pas, charmante madame, interrompit Mgr Espelette,

serrant entre ses deux paumes une main imaginaire. Notre jeune ami s’est

fait mal comprendre: il est trop sage et trop réservé pour engager si

imprudemment l’avenir. Grâce à Dieu, nous le voyons encore à cet âge

heureux où le mot jamais n’a pas de sens et ne saurait en avoir.

--Disons, du moins, que c’est un mot bien imprudent, bien peu sage,

remarqua M. Guérou, paternel. Mais nous sommes ici en famille, bien que

dans un heureux état d’indépendance absolue à l’égard des uns et des

autres. Et si--aux dieux ne plaise!--notre liberté n’était entière, il

conviendrait d’abord de respecter celle du plus jeune, et par conséquent

du plus vivant d’entre nous.

Nul autant que cet homme étrange ne sait tirer d’un incident banal,

d’une parole, d’un regard même ce qu’il recèle de vérité douloureuse, de

tragique en puissance. Le moindre frémissement, les plus petites ondes

de souffrance sont ainsi perçues par cette espèce de sens infaillible,

et son extraordinaire sensibilité les capte aussitôt, ainsi qu’un

récepteur délicat. Toute volonté qui fléchit, ou que travaille une

imperceptible fissure, toute âme inquiète et défaillante est

immédiatement discernée, comme aperçue du haut des airs, et sa curiosité

plonge dessus. Curiosité si pénétrante, si avide que le malheureux

qu’elle éprouve en subit malgré lui la contagion, comme ces femmes dont

la sensualité s’émeut, dès qu’elles approchent, sans le savoir, d’un

désir fixe et secret.

A ses indulgentes paroles, le trouble de M. Pernichon s’accrut, et le

cercle parut se resserrer autour de lui, dans une espèce d’agitation

silencieuse.

--J’ai pris à regret cette décision, et j’aurais voulu... il eût été

préférable de garder le silence... si je n’avais eu des raisons de

craindre que mon changement... mon changement d’attitude... à l’égard

d’un maître toujours vénéré ne risquât d’être interprété

maladroitement... défavorablement... une certaine médisance...

peut-être...

--De tels scrupules perdent la jeunesse, dit à l’autre bout du salon une

voix très douce. La vie est indulgente, elle arrange tout, il suffit de

se servir d’elle avec ménagement, ainsi qu’on utilise un explosif

dangereux, non pour creuser d’un coup la mine, mais pour détruire un par

un les obstacles qu’on ne peut réduire par le pic ou la pioche...

Permettez-moi de vous le dire avec la simplicité d’un homme de mon âge,

qui n’a que de la sympathie pour un jeune confrère bien doué, ardent au

bien, et d’une ambition légitime. Depuis quelque temps, mon cher

Pernichon, je déplore certaines imprudences, d’ailleurs

vénielles--disons certaines démarches imprudentes--qui s’accordent mal

avec ce que nous savions de vous, de votre modération, de votre tenue,

de votre précoce maturité. Soyons francs! Votre article de _l’Aurore

nouvelle_, par exemple, a fait trop de bruit pour être loué.

Ayant ainsi parlé, M. Catani reposa lentement, prudemment, dans les

coussins sa tête exsangue. Le féroce vieillard dont personne au monde ne

pourrait probablement citer une ligne, car il n’a jamais écrit depuis

plus d’un demi-siècle que sous des pseudonymes impénétrables et dans des

feuilles obscures et éphémères où il ne fait que paraître, ainsi qu’un

voleur dépiste les gendarmes de garni en garni, n’en a pas moins la

réputation, auprès d’habiles naïfs plus lâches que lui (et pour parler

leur étonnant langage), d’un informateur religieux de très grande

classe, dont les arrêts sont sans appel.

Le coup, sans doute inattendu, fit de nouveau trébucher Pernichon, qui

depuis un moment s’efforçait de retrouver son calme, pareil au duelliste

qui après une première bousculade a perdu toute notion de la distance,

et prend timidement ses mesures du bout de l’épée devenue aveugle.

--Je ne comprends pas, dit-il. Je croyais au contraire avoir été

agréable à M. Dufour en effaçant la mauvaise impression produite par un

éloge, peut-être imprudent, de «l’Œuvre de l’Assistance dominicale»,

dont il juge le programme dangereux.

--Permettez, fit l’ancien membre du Consistoire d’un air de dignité

politique, je crains que vous ne commettiez ici une erreur involontaire.

M. Pernichon rougit de colère.

--Je l’ai--de mes propres oreilles--entendu dire...

--C’est une question de date, remarqua M. Jérôme, les yeux étincelants

dans un visage immobile. Mon cher Pernichon, vous avez tort de négliger

les dates: avant d’agir, prenez conseil du calendrier.

--J’ai dû parer au plus pressé, déclara M. Catani, sans daigner regarder

sa victime, par une note insérée en dernière heure aux...

Il murmura le nom d’une feuille inconnue.

--Plutôt que d’accabler notre jeune ami, vous seriez plus sage de

l’instruire, dit Mgr Espelette, auquel l’embarras du malheureux faisait

visiblement pitié. Sa faute--si faute il y a--me paraît, à moi, bien

légère!

Il se retourna vers Pernichon:

--Ces messieurs ne veulent que vous rendre service, mon cher enfant, ne

vous échauffez donc pas. Depuis que M. le président du Conseil, par un

geste qui l’honore, a fait choix de M. le baron Dufour en l’élevant au

rang de sous-secrétaire d’État au ministère du Travail, il est possible,

il est probable même que notre éminent ami se trouve tenu d’observer une

certaine réserve à l’égard d’une œuvre d’ailleurs d’inspiration toute

chrétienne, puisqu’elle a la bienfaisance pour objet...

--Et d’ailleurs subventionnée par le ministre en personne, nota M.

Jumilhac.

--Je le savais! cria Pernichon. Mais l’œuvre italienne que patronne Mgr

le nonce...

--Qu’il n’en soit pas question, trancha M. Catani. Chaque chose en son

temps, mon cher confrère.

Il haussa les épaules avec dépit.

--L’œuvre à laquelle vous faites allusion, ou pour parler plus

exactement la section française de cette œuvre, doit faire prochainement

l’objet d’un rapport considérable à l’Académie des Sciences morales,

dont M. Petit-Tamponnet est l’auteur. Le fait est connu de tous.

Néanmoins, M. Lavoine de Duras...

--Parfaitement exact, fit le comte. J’ajoute que l’initiative de mon

collègue M. Petit-Tamponnet est extrêmement ingénieuse et hardie. Je

n’ai pas l’honneur d’être précisément ce qu’on appelle un homme

politique: outre la jeunesse, il y faudrait encore une ambition que je

ne connais plus. Mais je note, j’observe, je marque les coups avec

intérêt... Vous souriez, mon cher maître, dit-il à M. Guérou.

--De plaisir! répondit presque tendrement l’infirme, en déplaçant avec

peine son buste énorme. Il y a toujours profit à vous entendre, car vous

avez le secret d’un art que je croyais perdu, d’être frivole dans les

choses sérieuses, et sérieux dans les frivoles.

Le regard de M. Lavoine de Duras exprima quelque inquiétude, mais ce ne

fut qu’un éclair. Résigné à ne trouver que trop tard une réponse

impertinente, il se contenta d’agiter sa petite tête vide et sonore,

comme pour chasser un insecte invisible, et l’inclina vers le gros

homme, à tout hasard, d’un air d’ironie complice.

--Je n’ai aucun mérite à résoudre un problème aussi simple. Cette

bagatelle est à la portée d’un enfant. Il s’agit de donner à M. Le

Doudon une pure satisfaction d’amour-propre, ce que j’appellerai, si

vous le voulez bien, une satisfaction académique. M. Le Doudon s’est

beaucoup dépensé en faveur de l’œuvre franco-italienne dans l’espoir

légitime de voir appuyée par Mgr le nonce sa candidature au siège

sénatorial de feu mon ami de la Béconnière. Cette candidature est

devenue indésirable depuis que la «Concentration républicaine» a obtenu

dans le nouveau ministère un portefeuille de sous-secrétaire d’État.

--Et pour une autre raison encore, remarqua mystérieusement M. Jérôme.

L’échec de M. l’abbé Hochegourde dans la Creuse a été dû à l’opposition

du _Semeur chrétien_. Or, M. Hochegourde appartient au groupe le plus

avancé de la «Fédération démocratique laïque», dont le programme a sans

doute des parties excellentes, mais risquait de nous compromettre un peu

vis-à-vis de l’aile droite du parti catholique, dont l’évolution

est très lente et qui s’en tient prudemment à la tradition

radicale-socialiste, au chauvinisme près.

Mgr Espelette éleva vers le ciel ses petites mains blondes, où

l’améthyste jeta son double éclair.

--Épargnez-moi, cher ami! Épargnez la faiblesse de l’âge! Je sais les

nécessités de l’heure, j’envie la hardiesse de vos jeunes militants qui

rêvent de devancer l’évolution au lieu de la suivre, je les vois prendre

la tête de ces grandes masses démocratiques, avec leurs idéaux si divers

et leurs innombrables drapeaux, pour les amener un jour, frémissantes et

domptées, aux pieds du siège romain, je vois...

--Nous ne voyons rien, nous, Monseigneur, interrompit sèchement l’ancien

membre du Consistoire. L’avenir sera ce qu’il sera: nous le servons tel

quel. L’évolution démocratique est une des lois de la nature, et non pas

seulement un fait politique que chacun peut se croire libre

d’interpréter ou de solliciter à sa guise, dans un sens ou dans l’autre.

En serions-nous donc encore là! L’immense mouvement de libération sorti

de la Réforme...

L'imposture · 第 7 / 20 段