Il aurait pu douter: il ne douta pas. Au penser du long rêve poursuivi

le doigt sur la détente, il eut un sursaut de terreur moins de la mort

que du risque couru de glisser ainsi, d’un coup, du songe au néant. Une

crampe du doigt, une pression inconsciente, et c’en était fait pour

jamais. Le meurtre était accompli, mais il l’avait commis en aveugle...

Ainsi eût-il été dupe jusqu’au bout d’un incompréhensible délire. La

même affreuse nuit, tour à tour, lui eût volé sa vie, puis sa mort...

Cette pensée l’exaspéra.

Encore un coup il serra la crosse, tâcha de concentrer son attention,

dompter ses nerfs. A quiconque eût douté devant lui, encore à cet

instant, de sa décision irrévocable, il eût de bonne foi répondu par un

éclat de rire. Il était certain de ne pas voir l’aube. Et pourtant sa

pensée, déjà rebelle, opposait une résistance sournoise, biaisait vers

les images délirantes. Il entendait le coup sourd, étouffé. L’ogive de

métal forait l’os frontal, faisait éclater la paroi. L’œil sautait de

l’orbite sur la table, et il voyait sur le drap le globe blanc dans une

glaire écarlate... L’horloge sonna quatre coups.

Le cri qu’il entendit n’était pas un cri d’agonie, mais un véritable

rugissement de rage impuissante. La main relâcha son étreinte. Bien pis!

Son cerveau travaillait déjà plus librement; les forces qu’il avait

concentrées à grand-peine se déliaient, trouvaient leur issue dans une

méditation vaine... Il commençait d’observer, il redevenait spectateur.

Il jeta l’arme devant lui avec une telle violence qu’elle tourna sur

elle-même et rebondit deux fois jusqu’au mur. Et presque aussitôt il

courut la reprendre, la replaça sur son bureau, à sa portée, la

considérant d’un regard tantôt furieux, tantôt morne, et parfois si

curieusement trouble et servile... Réellement, sa pensée ne se fixait à

rien de précis, quêtait d’une idée à l’autre. Puis les traits du visage

s’immobilisèrent, la peau de ses joues blêmit, son grand corps se dressa

tout à coup et par une détente si brusque qu’il parut bondir. La chose

brune et brillante étincela de nouveau dans sa main, se rapprocha

vivement de son front. Chacun de ses gestes fut vraiment celui d’un

homme qui prend son élan, qui s’élance, car le dernier accès de la

tentation, après un répit perfide, est toujours le plus violent et le

plus court. Jamais encore le terrible prêtre n’avait été si près de sa

fin. Et pourtant, même alors, quelque chose se brisa dans son cœur.

L’élan frénétique, en apparence irrésistible, se replia, se défit:

l’ombre oscilla sur le mur. Et sans perdre conscience un instant, non

point atteint dans sa chair, mais comme au point le plus délicat de son

vouloir, au point vital, il tomba la face en avant, les bras en croix,

sur le tapis, et s’y roula en sanglotant, avec un abandon, un hideux

déliement de tout l’être.

Il avait le nez dans la laine épaisse, bientôt trempée de larmes, il y

enfonçait sa face, il serrait dessus ses mâchoires. Un mouvement

convulsif le mit un instant sur le dos, et pour échapper aussitôt à la

lumière intolérable il roula sur lui-même, en rugissant.

* * * * *

Il semblait que les forces ennemies qui se le disputaient ainsi qu’une

proie cessassent dans le moment toute feinte, s’étreignissent à travers

lui comme deux combattants qui se prennent à la gorge au-dessus d’un

cadavre. Il en était à cet excès d’angoisse où tout lien se trouve

relâché, lorsque le corps participe, dans son ignominieuse détresse, au

désastre même de l’âme, quand il n’exprime plus la douleur par aucun

signe abstrait, qu’il la sue par tous les pores. Spectacle abominable et

magnifique à faire cabrer la pitié! La tentation peut bien prendre tous

les masques, et c’est l’illusion de beaucoup de naïfs qu’un Satan

seulement logicien. Tel vieillard sournois l’imagine assez sous les

traits d’un contradicteur académique, mais c’est que l’observateur

s’arrête aux jeux et bagatelles. Parfois, bien que rarement, la noire

cupidité de nuire l’emporte sur d’autres délices moins promptes et moins

âpres. Alors le mal se dénonce lui-même, s’avoue tel quel, non pas un

mode de vivre, mais un attentat contre la vie. Ainsi cette fureur de

haine qu’avait exercé jusqu’alors l’abbé Cénabre avec une si grande

sagacité jaillissait enfin tout à fait hors du sanctuaire de la

conscience. L’abandon du corps supplicié exprimait avec une effrayante

vérité l’âme violentée, profanée. Car l’horreur fut à son comble lorsque

ce corps robuste parut cesser d’opposer aucune résistance, subit la

souffrance, la dévora comme on dévore la honte... Oui, un instant,

l’humiliation fut parfaite.

Il ne bougeait plus, étendu de son long, la tête au creux de son bras

replié. La vague de douleur avait passé sur lui sans le tuer. Sa misère

était totale. De reprendre conscience dans cette posture d’animal

supplicié ne l’humiliait même plus, ou c’était cette humiliation qui

suit la volupté: un sinistre détachement de soi-même. Il se sentait

vaguement non plus témoin, mais sujet passif d’on ne sait quelle cruelle

et double expérience, enjeu d’une lutte inexpiable. La haine en crevant

dans son cœur l’avait d’abord investi d’une si douloureuse brûlure qu’il

n’avait porté attention qu’à elle seule, mais cela ne s’attachait à

rien: c’était une haine impersonnelle, un jet de haine pure,

essentielle. Il en ignorait encore l’objet. Le mépris immense qui le

tenait ainsi la face écrasée sur le sol ne procédait pas de cette haine,

mais d’une autre force en lui beaucoup plus mystérieuse, éclipsée un

moment par le spasme fulgurant, bien qu’il sentît confusément que

cessant d’être contenue, l’expansion de cette force eût tout emporté,

jusqu’à faire éclater l’armure de l’âme. Oui, les deux forces avaient

paru se confondre un instant, mais il devenait clair qu’elles agissaient

à contresens. La haine, si cruelle qu’elle fût, le mettait en état de

défense, le roidissait. L’humiliation déliait cette résistance, la

réduisait lentement, obstinément, avec une sagacité terrible. Si l’une

des deux forces avait retardé, puis empêché le meurtre, c’était

celle-ci.

L’abbé Cénabre en eut conscience. Il comprit qu’elle exigeait, en retour

de la vie qu’elle avait sauvée au moment suprême, un bien plus précieux

que la vie, son orgueil. Elle attaquait du dedans cet orgueil, elle le

dissociait. Ce n’était pas le rire ou l’insulte: l’un ou l’autre eussent

plutôt redressé le misérable. C’était une tristesse pleine d’amertume,

mais aussi d’une douceur inconnue, à laquelle on ne saurait rien

comparer qu’une espèce de plainte tendre et déchirante, un appel venu de

très loin, mais dont à travers l’espace l’oreille devine la puissance et

l’ampleur, au seul accent. Et certes, il retentissait dans le cœur, il

eût ébranlé le cœur le plus dur. La chair même y répondait par une sorte

d’alanguissement, qui ressemblait à l’amour, qui était comme l’ombre de

l’amour. Les larmes vinrent aux yeux de l’abbé Cénabre, ainsi qu’une eau

qui perce à travers la pierre, et il en sentait l’humidité sur son

visage, avec une extraordinaire angoisse. Il ne voulait pas de ces

larmes, elles n’avaient pour lui aucun sens. Elles étaient le signe

purement sensible, indéchiffrable, d’une présence contre laquelle il se

sentait soulevé d’horreur. C’étaient comme des larmes versées en vain.

La simple acceptation, l’abandon de la lutte inutile, le geste qui avoue

la défaite, s’offre au vainqueur, cela seul eût ouvert la vraie source

des pleurs, et il redoutait plus cette délivrance qu’aucun supplice. Il

se méprisait, se haïssait dans sa détresse et dans sa honte, mais il ne

pouvait, non! il ne pouvait se prendre en pitié.

A ce mépris de lui-même, il se rattachait comme au seul point fixe dans

l’universel naufrage. L’orgueil, dont la stratégie ténébreuse est la

plus subtile et la plus forte, un moment menacé, faisait ainsi la part

du feu, semblait abandonner quelque chose de lui-même, alors qu’il

n’offrait à la misérable âme à l’agonie qu’une fausse et sacrilège image

de la divine humilité. Car une puissante nature, jetée hors de la grâce,

cherche son équilibre bien au-delà de ce contentement de soi qui est la

seule sérénité du sol. Et dans la rage en apparence insensée, qui la

tourne ainsi contre elle-même, il ne faut sans doute voir que le premier

vertige de la redoutable ivresse dont la perfection même est l’enfer,

dans son silence absolu.

Une fois de plus, d’ailleurs, l’abbé Cénabre ne retenait de l’angoisse

qui l’avait à trois reprises si dangereusement assailli qu’un souvenir

limité aux actes et aux gestes, désormais difficilement explicables. Le

revolver sur le drap du bureau, ou ces larmes dont il ne pouvait encore

tarir la source, étaient pareillement témoins de sa folie, mais quelle

folie? Le bouleversement soudain d’une vie si ordonnée, si bien close,

le fléchissement, plus encore la disparition, l’évanouissement total,

pour un moment, de ce sens critique justement célèbre dans le monde,

pouvaient-ils avoir d’autre cause qu’un mal physique, encore ignoré? Et

si l’on en jugeait à la violence des symptômes, ce mal était assurément

grave. Il interrogea dans la glace le corps athlétique, le regard

toujours jeune, la mine haute et sombre, leva les épaules avec dédain et

souhaita un moment de mourir, mais d’un tel élan de tout l’être qu’il

crut sentir de nouveau chanceler sa raison. Quoi! le mauvais rêve était

donc encore vivant? (Il se frappa fortement la poitrine de ses deux

poings fermés.) «Je suis calme, j’ai retrouvé mon calme, j’ai la pleine

possession de moi-même», répétait-il avec une colère froide, et sur un

certain ton oratoire dont l’emphase donnait déjà le frisson, appelait

dans la chambre close la mort ou la démence. Car de toutes ses forces il

travaillait à rejeter de lui entièrement, à rejeter dans le vide du

passé, dans le vide du rêve, ce qu’il appelait déjà sa crise mystique.

Il pensait: Une défaillance aussi brusque, sans aucun travail intérieur

de préparation, sans aucun débat préliminaire, peut à peine se rattacher

aux obsessions du scrupule dont l’histoire des âmes m’a fourni tant

d’exemples. Si j’ai perdu la foi, c’est par une pente insensible, et

sauf la peur ridicule que je sens, je ne puis me connaître différent de

ce que j’étais hier. D’ailleurs, cette crainte n’est plus. Ce qui le

prouve assez, c’est que pour rien au monde je n’appellerais à cette

heure Chevance, le pauvre vieux sot! Je ne puis même imaginer comment et

pourquoi je l’ai appelé... Mais... Mais...

* * * * *

Il quitta la pièce, regagna sa chambre, s’assit sur son lit. Devant la

souffrance, l’homme reste enfant: aussi longtemps qu’il n’est pas tout à

fait terrassé, tant qu’il a préservé le centre même de sa résistance, le

point vital qui est comme le joint de l’âme au corps, et le défaut de

l’armure, l’homme, ainsi que l’enfant, ne voit d’autre remède à son mal

que la fuite naïve et vaine. L’abbé Cénabre eut, lui aussi, cette humble

pensée... La Société internationale des Études psychiques que présidait

encore Frau Eberlein avant qu’elle eût sombré dans la folie, une nuit

d’hiver, au fond de son affreuse résidence de Schlestadt pleine de bêtes

hallucinées, avait obtenu de l’illustre historien la promesse de prendre

part à son congrès, tenu à Francfort, ou du moins d’assister à la séance

solennelle de clôture pour y donner une conférence sur «la Mystique dans

l’Église luthérienne». La date de cette clôture avait été fixée au 20

janvier, c’est-à-dire neuf jours plus tard, mais le Congrès était ouvert

depuis deux semaines déjà. Il résolut de partir pour l’Allemagne le jour

même. L’idée d’une disparition si soudaine, si peu attendue surtout d’un

homme connu pour son exactitude à remplir ses obligations

professionnelles, par sa fidélité aux rendez-vous pris et donnés,

l’ordre scrupuleux de sa correspondance, cette idée seule soulageait un

peu son cœur. N’était-ce point comme un essai, le timide essai d’une

fuite plus sûre?... Il ferma les yeux.

* * * * *

Il se retrouva dans la rue, presque suffoqué par la fraîcheur du matin.

L’humide haleine de la ville encore ténébreuse se dissipait lentement,

baissait comme une eau morte jusqu’au sol d’où l’air neuf la repoussait

mystérieusement, sans doute jusqu’au fond des caves de fer et de ciment

que n’échauffe jamais la générosité d’aucun vin. Il marchait d’un pas

rapide, son sac de voyage à la main, gêné dans le complet de voyage en

hideux tissu anglais devenu trop étroit depuis les dernières vacances et

qu’il avait tiré un moment plus tôt de sa malle, sans prendre garde aux

taches et aux faux plis. Il est vrai que le visage de l’illustre

écrivain ne prêtait point à rire.

Son ignorance des rues de Paris était extrême. Leur solitude à cette

heure le déroutait. Incapable de prêter la moindre attention aux repères

les plus simples, et par exemple de lire les noms aux plaques d’émail

bleu, il se guidait plutôt vaguement sur des signes connus de lui seul,

une boutique d’angle, l’étalage d’un bouquiniste, telle maison

familière, ou même tel souvenir rencontré par hasard, et reconnu tout à

coup à travers la perpétuelle méditation. Mais les volets de fer des

devantures, les milliers de persiennes closes, les trottoirs vides,

étaient comme une autre ville inconnue. Il atteignit ainsi le boulevard

de Sébastopol.

Ce fut seulement à la hauteur de la rue de Rambuteau qu’il s’avisa de

l’imprudence d’un départ si prompt à la pensée d’avoir laissé sans

nouvelles et sans instructions sa femme de ménage, et sa concierge même.

Que n’imaginerait-on pas?

Alors il résolut de jeter à la poste, avant l’heure du train, une lettre

à l’adresse du jeune Desvignes, secrétaire bénévole qu’il utilisait

parfois.

--L’heure du train. Mais quelle heure? Il était venu jusque-là sans la

connaître, sans l’avoir même cherchée... Une telle distraction peut

sembler vénielle à quelques étourdis incorrigibles, mais il en

saisissait à ce moment tout le sens, il ne pouvait se faire illusion: il

était là en contradiction avec lui-même, il ne se reconnaissait pas.

Minutieux et casanier, l’horaire de chacun de ses voyages avait toujours

été jusqu’alors dressé par lui avec un scrupule dont souriaient ses

rares intimes. Qu’il rompît aussi brutalement avec ces habitudes, ou ces

manies mêmes qui tenaient pourtant à une part essentielle de sa vie,

cela seul ne l’eût pas troublé, mais il devait reconnaître à l’instant

que cette rupture était involontaire. L’oubli était flagrant,

indéniable, et il portait humblement témoignage, bien que d’une manière

irréfutable, du profond désordre intérieur. La désillusion en fut si

cruelle que le malheureux prêtre, écœuré d’une lutte inutile, baissa la

tête, médita de tourner les talons, de rentrer chez lui en vaincu.

L’image passa devant son regard de la pièce qu’il venait de quitter,

jadis bonne et familière, à présent marquée à jamais d’un souvenir

atroce... Soudain, il cessa de respirer, retint sa salive. En un éclair

de raison, il s’avisa tout à coup qu’il avait laissé son bureau tel

quel, le revolver sur la table, la lampe brisée--toutes les traces de la

lutte obscure, sa soutane jetée dans un coin--mise en scène que rendrait

plus inexplicable encore sans doute la clarté même du jour. Cette

dernière preuve de son impuissance l’accabla. Et déjà il remontait à

petits pas le boulevard, retournait à sa destinée.

A mesure qu’il avançait, un peu détendu par l’effort, la honte de céder

à la crainte d’un péril imaginaire l’emportait de nouveau sur sa crainte

même. A la hauteur de la rue de Rivoli, pâle de rage, il résolut de s’en

tenir, coûte que coûte, à son premier projet, dût-il courir le risque

d’un scandale. Il irait en Allemagne, et puisqu’il était contraint de

fuir, il fuirait jusque-là, plus loin encore, si possible, remettant à

plus tard les explications et les excuses. Ce départ marquait sa

défaite, mais une défaite acceptée, non pas tout à fait subie, n’est

jamais un désastre irréparable. Il cédait le terrain, gardant l’espoir

d’une revanche. Au lieu qu’affronter encore, sans délai, sans un décisif

examen de conscience, l’ennemi bizarre qui l’avait déjà terrassé,

c’était proprement courir à sa perte, ou du moins à de nouvelles et plus

humiliantes divagations. «J’ai besoin de changer d’air», dit-il entre

ses dents... La simplicité, la banalité de ce conseil donné à lui-même,

lui fut douce.

Quand il atteignit le parvis de l’église Saint-Laurent, le jour était

levé, l’horloge de la gare de l’Est, peinte en rose par l’aube, marquait

cinq heures du matin. Sur la gauche, à grand bruit de ferrailles, un

garçon de café somnolent, blême sous la crasse, levait la devanture de

sa boutique. Il contempla ce passant matinal d’un regard indéfinissable.

L’abbé Cénabre passa le seuil presque humblement et s’assit.

Sa solitude était telle qu’il entra là d’instinct comme on vient mourir

près d’un inconnu, sur un champ de bataille désert. Il s’installa sur

l’étroite banquette avec un profond soupir, suivant les allées et venues

de son unique compagnon d’un œil presque égaré, vide de toute pensée,

plein d’une tendresse obscure. Déjà pénétré de respect pour ce client

mystérieux où il flairait quelque ivrogne pacifique, après une nuit

d’enviables délices, le garçon poussa fraternellement sur la table, sans

rien dire, un bol de café brûlant, et un grand verre d’eau-de-vie, puis

avec une discrétion professionnelle où se marquait une commençante

amitié, se reprit à frotter frénétiquement les tables d’un torchon gras,

marchant sur le talon de ses savates.

Alors, pour la deuxième fois, une espèce de pitié cria dans le cœur de

l’abbé Cénabre et il sentit monter à ses yeux les mêmes larmes

inexplicables déjà offertes, déjà différées, suprême invention de la

miséricorde, universelle rançon! Que d’hommes qui crurent aussi en avoir

fini pour toujours des entreprises de l’âme, s’éveillèrent entre les

bras de leur ange, ayant reçu au seuil de l’enfer ce don sacré des

larmes, ainsi qu’une nouvelle enfance! Il laissa tomber la tête entre

ses mains, il s’abandonna. Toute sa défense fut seulement de détourner

son attention, de la laisser dans le vide, de s’attacher à pleurer sans

cause, ainsi qu’on s’étend pour dormir ou mourir... «J’ai pleuré

longtemps de fatigue, et de dégoût», a-t-il écrit depuis. Mais, en

l’écrivant, il savait bien qu’il mentait. Car à mesure que ruisselait

entre ses doigts, jusqu’à l’ignoble marbre, cette eau solennelle, toute

fatigue coulait avec elle, et il sentait frémir en lui une force

immense, contre laquelle sa volonté déchue se roidissait à grand-peine.

Qui donc l’avait conduit là, si loin de ce petit univers où il avait

vécu, dont il tirait sa substance, où s’épanouissait son orgueil, où il

eût nourri son remords, pour le jeter seul, dans son déguisement

dérisoire, si parfaitement à la merci de lui-même? Qu’un regret eût

jailli à la surface de ces ténèbres intérieures, qu’un souvenir eût

seulement passé dans le champ de la conscience, d’une jeunesse tôt

détruite par le calcul et la fraude, mais qui à un moment du moins eut

sa candeur et sa foi, c’en était assez pour rompre le silence qu’il

maintenait désespérément, qu’il opposait de toutes ses forces au Dieu

vainqueur. Et certes, pour autant qu’on puisse se faire juge en une

telle cause, ici même, sans doute se consomma son destin. Nul n’est jeté

à l’abîme, sans avoir repoussé, sans avoir dégagé son cœur de la main

terrible et douce, sans avoir senti son étreinte. Nul n’est abandonné

qui n’ait d’abord commis le sacrilège essentiel, renié Dieu non pas dans

sa justice mais dans son amour. Car la terrible croix de bois peut se

dresser d’abord au premier croisement des routes, pour un rappel grave

et sévère, mais la dernière image qui nous apparaisse, avant de nous

éloigner à jamais, c’est cette autre croix de chair, les deux bras

étendus de l’ami lamentable, lorsque le plus haut des anges se détourne

avec terreur de la Face d’un Dieu déçu.

Sur ces décisives imprégnations du mal, le moraliste reste coi. Sa

thèse, d’une pauvreté si sordide que tel esprit né pour être libre s’est

jeté dans l’indifférence absolue plutôt que d’accepter cette grossière

vision de l’univers spirituel, est que la perfection de la vie

intérieure résulte d’une espèce d’équilibre des instincts. Le secondaire

est pris ainsi pour l’essentiel, et il naît de cette erreur fondamentale

une construction théorique comparable, par sa fausse évidence, sa

logique sauvage, à l’explication mécanique des phénomènes de la vie.

Certes, on peut dire que l’homme sinistre sur lequel pesaient en ce

moment trente années de mensonge, si parfaitement consommé qu’il était

devenu comme sa substance même, sa nature profonde et fatale, venait de

loin et par degrés presque insensibles, se remettre aux mains de Celui

qui, même au temps de sa splendeur, a pu tout vouloir saisir et absorber

dans sa formidable clarté, mais n’a jamais béni, intelligence

monstrueuse que l’amour un instant entrevu dans l’abîme divin a fait

tout à coup s’effondrer dans la nuit. Néanmoins, si subtil que soit

l’ennemi, sa plus ingénieuse malice ne saurait atteindre l’âme que par

un détour, ainsi qu’on force une ville en empoisonnant les sources. Il

trompe le jugement, souille l’imagination, émeut la chair et le sang,

use avec un art infini de nos propres contradictions, égare nos joies,

approfondit nos tristesses, fausse les actes et les intentions dans

leurs rapports secrets, mais quand il a ainsi tout bouleversé, il n’a

encore rien détruit. C’est de nous qu’il lui faut tirer le suprême

consentement, et il ne l’aura point que Dieu n’ait parlé à son tour. Si

longtemps qu’il ait cru retarder la grâce divine, elle doit jaillir, et

il en attend le jaillissement nécessaire, inéluctable dans une terreur

immense, car son patient travail peut être détruit en un instant. Où

portera la foudre? Il l’ignore.

Lorsque l’abbé Cénabre releva la tête, il vit en face de lui l’humble

témoin de cette scène, et qui l’observait avec une pitié singulière,

stupide, aussi émouvante que certaines de ces lueurs qui passent dans le

regard des bêtes. Il s’enfuit.

DEUXIÈME PARTIE

Au silence méprisant de M. Guérou, le pauvre Pernichon répondit de son

mieux, par un courageux sourire.

--L’œuvre de M. Cénabre est bienfaisante, déclara Mgr Espelette. Je n’en

veux pour preuve que la malédiction des sots.

Sa voix frêle se força si drôlement sur la dernière syllabe qu’il crut

devoir achever par une petite toux aiguë de coquette. Et il secouait ses

deux mains fines comme pour supplier qu’on l’oubliât.

Alors, M. Guérou se retourna dans son fauteuil, faisant péniblement

virer sur ses épaules sa tête énorme et molle, où resplendissait

pourtant un regard inoubliable. Il le fixa sur l’évêque à la mode avec

une curiosité inouïe. Une minute même, son visage déformé par la graisse

exprima quelque chose de ce regard, mais les muscles cédèrent aussitôt,

et une espèce de sourire crispa la bouche encore belle pour se perdre

dans le repli des joues, la cascade de chair qui descendait jusqu’à sa

poitrine serrée dans un gilet de velours grenat.

--Je ne sais qui l’accuse, ni de quoi, fit-il de sa voix grave. Jadis la

théologie m’a souvent consolé de la politique, mais est-il encore un

homme au monde capable de mener au terme ces controverses d’une si

émouvante subtilité que nos bavardages les plus vifs semblent grossiers

par comparaison...

(Il fit signe de la main à un petit homme chauve.)

--J’ai entendu conter que les familiers de M. Combes, et le ministre

lui-même...

--C’est un renseignement inexact, répondit l’inconnu, d’une voix sans

timbre. L’éminent homme d’État dont je m’honore d’avoir été dix ans

l’humble collaborateur, n’a jamais pris part devant moi à de telles

discussions, et il avait trop le respect des consciences pour courir

volontairement le risque d’y jeter le trouble, par simple curiosité. Son

indifférence, en matière de métaphysique, m’a toujours paru, d’ailleurs,

absolue.

--Que de bêtises n’a-t-on pas dites ou écrites sur un tel sujet! s’écria

de son coin sombre le vicomte Lavoine de Duras. (Il fit suivre cette

exclamation d’une gamme de sourires discrets.) Nos persécuteurs étaient,

au fond, assez bons diables. Convenons-en! La diplomatie romaine a

multiplié les gaffes...

(Pour faire excuser ce mot hasardeux, il le prononça sur un ton

suraigu.)

L'imposture · 第 6 / 20 段