on est âpre au gain, irréprochable. Seulement, dès le premier pas
franchi, son cœur s’était fermé, ne s’ouvrirait jamais plus. Il n’est
pas si rare de rencontrer dans les séminaires de ces enfants précoces et
volontaires qui, dirigés vers le sacerdoce par l’illusion ou parfois
l’aveugle vanité de leurs proches, n’ont plus le courage de se dégager,
finissent par en accepter les obligations comme on se résigne à celles
d’une carrière ordinaire. Au moins sont-ils des prêtres médiocres,
presque tous aisément reconnaissables, l’équivoque de leur triste vie
rachetée par les inquiétudes, les soupçons, tout le pathétique des
vocations manquées... Mais celui-ci ne ment pas à demi, n’a jamais menti
à demi.
D’ailleurs, n’était ce mensonge absolu, sans réserves, totalement
accepté, le courage lui eût fait défaut de tenir bon, car il a des
passions fortes. Sans doute eût-il été chassé des abords, s’il ne
s’était retiré au centre même de la forteresse. Trop fier pour se
contenter des seules apparences, trop fin pour n’en pas reconnaître la
fragilité, il avait contraint jusqu’à son âme. En le voyant jadis suivre
avec assiduité, ferveur même, les exercices de la double retraite
annuelle, qui eût osé l’accuser de duplicité, l’étrange enfant y mettant
la conscience, le scrupule d’un ouvrier passionné pour sa besogne, qui
travaille pour son propre contentement? Lorsque l’abbé de Saint-Genest
l’observait, au cours de la méditation quotidienne par exemple, grave,
les sourcils froncés, le regard braqué, pris d’un doute s’il le priait
parfois brusquement de vouloir bien retracer pour lui les grandes lignes
de la réflexion qui l’avait ainsi absorbé, il répondait sans hésitation,
avec une évidente sincérité. C’est qu’en effet son attention ne s’était
pas détournée une minute du sujet proposé, qu’il l’avait épuisé
honnêtement. Son intelligence rapide, d’ailleurs merveilleusement
tournée vers l’observation intérieure, s’était assimilé non seulement le
langage, mais l’esprit même de la vie spirituelle, et il témoignait déjà
en ces matières, d’un tact exquis. Pareillement ses confessions eussent
trompé le plus fin (il y eût fallu la foudroyante ellipse du jugement
d’un curé d’Ars), car elles étaient également sincères, n’y omettant
rien que ce refus pervers, diabolique, qui peu à peu le pétrifiait. Il
ne celait même point celles de ses tribulations les plus voisines, les
doutes sur la foi par exemple, ou ce signe plus troublant encore, plus
mystérieux: sa répugnance, son horreur invincible de la Passion de
Notre-Seigneur, dont la pensée fut toujours si douloureuse à ses nerfs
qu’il détournait involontairement le regard du crucifix... Mais un trait
paraîtra plus incroyable encore. Après lui avoir imposé des
mortifications assez rudes dont il n’omit jamais aucune, le P. Brou, son
confesseur, lui ordonna de ne s’endormir jamais sans avoir repassé dans
son esprit chacun des épisodes principaux du Sacrifice du Calvaire. Ce
qu’il fit, et avec tant de peine que la sueur lui coulait parfois du
visage, et que son voisin entendit certaines nuits, à travers la mince
cloison de bois, son sourd gémissement.
Ainsi accomplissait-il ponctuellement chacun de ses devoirs, apportant à
l’œuvre de sa perte une puissance de volonté inouïe. Fut-il vraiment,
dès lors, possédé? Faut-il chercher dans son enfance la plus secrète une
de ces fautes-mères dont la germination est si lente, mais tenace,
capable de pourrir une race? Qui le saura jamais? Peut-être aussi une
autre hypothèse sera-t-elle mieux acceptée. Tel acteur entre assez dans
son jeu pour mener un temps une existence bizarrement calquée sur celle
de son personnage imaginaire, poussant ce scrupule de la ressemblance
jusque dans la vie quotidienne.
La puissante nature de l’abbé Cénabre, sur laquelle tant de gens se sont
mépris, égarés par une apparente facilité, répugne à la besogne
inachevée, va jusqu’au bout de l’effort. Le petit orphelin abandonné de
tous (un de ses grands-pères compromis dans l’affaire des chauffeurs de
Metz, et mourant au bagne, son père alcoolique, sa mère tôt veuve,
lavant et ravaudant le linge des commères dans sa pauvre chaumine de
Sarselat, puis décédée à l’hospice de Bar-le-Duc) n’était point de ceux
qui peuvent choisir: ambitieux de s’élever, affamé de réputation, réduit
à grandir sur place, risquant de tout perdre par une imprudence, et non
seulement condamné au sacerdoce, mais encore à s’y distinguer de ses
rivaux plus heureux, plus favorisés. Un précoce bon sens, dont la
fermeté, hélas! ne se démentit jamais, lui faisait déjà sentir que la
supériorité de son intelligence, à elle seule, l’eût plutôt compromis,
qu’il devait moins chercher à s’imposer qu’à se justifier d’abord de son
origine et de son passé par une conduite irréprochable, une
irréprochable tenue. La crainte d’être joué dans son mensonge, alors que
la trame en était encore si nouvelle, si ténue, l’amena peu à peu, après
une série de timides expériences, d’inutiles tentatives de libération, à
l’observance la plus étroite, la plus stricte--même loin de tout regard,
même dans le secret de son cœur--et capable de le tromper lui-même, s’il
n’eût assez promptement perdu le désir--ou le courage--de se voir en
face.
Cette dissimulation peut surprendre d’un garçon à peine sorti de
l’enfance. A ne vouloir rien dramatiser, il est permis de croire que le
malheureux ne connut qu’à la longue la perfide et pleine possession de
son mensonge. Courtes délices, vite dévorées! Car lorsque ce mensonge
est total, embrasse toute la vie, règle chaque pensée, aucun repos n’est
à prévoir sur la route aride et fatale. L’œuvre chaque jour défaite est
à commencer chaque jour. Jusqu’au moment où l’être double atteint son
point de perfection, son horrible maturité, connaît qu’il n’y a plus de
place pour lui sur la terre, et va se dissoudre dans la haine
surnaturelle dont il est né.
Car si désireux qu’on soit de trouver une cause naturelle à ces
tragiques aberrations, comment justifier leur raffinement, ce je ne sais
quoi d’inutile, de superflu, qui révèle un goût lucide, une lucide
délectation? Comment imaginer, par exemple, que l’élève du séminaire de
Nancy qui s’astreignait, non pas en apparence, mais réellement, aux
pratiques les plus élevées de la vie spirituelle, n’en tira jamais
profit? Sans doute il refusait son consentement intérieur, ne livrant
que cette part superficielle de l’âme qui s’appelle l’intelligence,
l’attention. Mais comment ne fut-il pas tenté d’aller plus loin,
d’accorder à Dieu quelque chose de plus--un seul acte d’amour, au moins
de bonne volonté--lorsque le champ remué n’attendait plus que la
semence, un seul grain! Il est vrai que sa nature est d’une étonnante
sécheresse, et qu’on comprend à demi pourquoi son orgueil s’effrayait
d’abandonner son dernier, son suprême réduit, ayant ouvert tout le
reste. Peut-être encore ne connut-il à aucun moment ce besoin,
irrésistible chez tant d’autres, d’inspirer l’amitié, d’en rendre,
d’aimer et d’être aimé, comme s’il comprenait que son mensonge serait
alors trop lourd à porter? Mais surtout son intelligence
extraordinairement volontaire fut toujours contre la grâce sa meilleure
arme. Animée par une espèce de curiosité dont une certaine cruauté
semble le ressort, elle s’enivra vite de ses mystérieuses conquêtes, si
adroitement célées. Et déjà naissait dans ce cerveau enfantin l’œuvre
sournoise, têtue, les livres brillants et stériles, au cœur empoisonné,
modèles d’analyse perfide, sagace, impitoyable, d’un travail et d’une
inspiration si compliqués qu’ils trouveront toujours des dupes. C’est
qu’ils plongent dans la propre vie de l’auteur beaucoup plus
profondément qu’on ne pense, à une telle profondeur qu’ils expriment
parfois quelque chose de lui qu’il avait lui-même oublié, humiliations
dont la brûlure survit au souvenir même de ce qui les a causées, ruses
devenues inutiles, mais qui l’ont marqué comme d’un pli... «J’ai
toujours été attiré par la sainteté, disait-il un jour à M. de
Colombières, et curieux de ses formes les plus singulières, les plus
réservées.» Le vrai est que sa rude nature concevait difficilement cet
état exceptionnel de l’âme dont son intelligence cherchait à pénétrer
les causes.
Après être demeuré immobile un instant, l’abbé Cénabre, quittant
brusquement la chambre, entra dans la bibliothèque et referma la porte
avec soin. Au premier pas, son pied heurta la lampe jetée à terre: il
dut chercher avec ennui, à tâtons, une deuxième lampe, inutilisée depuis
longtemps, et qu’à sa légèreté, il reconnut vide aussitôt. Enfin il
atteignit sur la cheminée un de ses flambeaux à huit branches, d’argent
massif, présent de la princesse de Salm, et il en alluma les bougies
avec une hâte fébrile. En le reposant sur le drap de son bureau, il
s’aperçut que sa main tremblait.
Elle était là, devant lui, la feuille de papier blanc, si désirée! Elle
l’attendait. Il la repoussa. Debout, il feuilletait d’un doigt distrait,
le regard errant, sans les lire, les pages couvertes de sa petite
écriture hardie, soigneusement ponctuée, terriblement nette. Parfois son
attention se fixait sur un mot plus heureux, un paragraphe familier,
puis s’en détournait aussi vite. Il eût voulu, il désirait presque
inconsciemment n’importe quoi qui romprait le silence, un prétexte
plausible, ou l’aube même. Et jamais la nuit ne fut autour de lui si
dense et si muette, à peine repoussée au-delà du cercle lumineux,
embusquée, attentive dans tous les coins sombres, aux plis obscurs des
rideaux, maîtresse absolue du dehors, de la rue tout à fait déserte, de
la ville, à cette heure où la débauche même s’endort.
... Non point tout à fait déserte, ni muette, car tout à coup, un pas
sonore, sur le pavé, s’approcha vite, avec une sorte de régularité
mécanique, et subitement cessa. Le vide silencieux s’en accrut, ou parut
s’en accroître avec une telle promptitude que le chanoine le sentit au
fond de sa propre poitrine, eut un bref mouvement de défense... D’une
main furieuse, il saisit la page blanche et la jeta rageusement dans la
corbeille.
Que dire de sa confusion, de sa honte? Que dire de sa déception plus
aiguë encore, bien que moins pressante? Ainsi le calme retrouvé n’était
qu’un leurre, son illusion un piège de plus? Vraiment, cette nuit ne
s’oublierait pas, était vraiment irréparable? Le fléchissement ne venait
pas d’un obstacle imprévu, extérieur, c’était bien sa force même qui
avait fléchi? Un grondement de colère roula dans sa gorge, et ses doigts
rapides éparpillèrent ce qui restait du manuscrit. Son regard se leva.
Et il aperçut, à l’extrémité de la pièce, dans le réduit plus sombre,
contre la paroi blanchie à la chaux, la Croix.
Aussitôt il entendit son rire.
Cette fois, il ne songea point à l’éluder, l’étouffer: il l’écouta
courageusement. Puis il le voulut tel qu’il était, non moins glapissant,
non moins vil. De tout son être il l’accepta, le fit sien... Un
soulagement immense, un immense allégement furent aussitôt sa
récompense, et rien ne donnerait mieux l’idée de cette délivrance
inattendue que l’éclatement d’un abcès. Il sentit, il sentit avec
étonnement, puis avec certitude, enfin avec ivresse que cela qui remuait
en lui qu’il ne pouvait plus porter, avait trouvé une issue, se
déchargeait. L’enfant qui s’approchant avec terreur, la nuit, d’un
fantôme, touche de ses petites mains un objet familier, inoffensif,
ressent quelque chose de cette joie, quelque chose seulement, car il
cesse simplement de craindre, il ne méprise pas ce qu’il a craint, il ne
peut se venger de sa crainte... Au lieu que l’abbé Cénabre s’ouvrait
tout entier à ces délices amères, à peine connues.
Il baissa les yeux, retrouva sur la table le livre innocent du P.
Berthier, rit de nouveau, maintenant à pleine gorge. Le retentissement
de ce rire dans le silence devenait extraordinaire. La présence d’un
seul témoin, la contagion de sa peur eût suffi sans doute à précipiter
le dénouement de cette scène insupportable, mais ainsi déroulée
secrètement elle n’y glissait qu’avec lenteur, passait lentement du réel
au cauchemar, et du cauchemar à une espèce de surnaturelle ignominie.
Hélas! que de fois, dans les débats de l’âme, éclate au-dedans cette
joie atroce! Mais nous ne l’entendons pas. Et sans doute faut-il de ces
circonstances rares et singulières pour que le mal force ainsi les
frontières de son solennel empire, et se livre à nos sens, tel quel,
dans un regard ou dans une voix.
Qui eût entrevu à cet instant, par le trou de la serrure, l’homme encore
imposant de vigueur et de santé, si calme par la taille, les massives
épaules, le maintien fort et hardi, secoué par un ricanement démentiel,
n’en aurait pu croire le témoignage de ses yeux. Quelque chose, dont
l’enfer est ordinairement jaloux, se donnait ici sans réserves, avec une
brutalité, une insolence inouïes. Était-ce là le cynisme d’une âme déjà
perdue? N’était-ce point plutôt, pour une dernière et miséricordieuse
tentative, l’écluse levée aux secrets hideux de l’âme, aux pensées
venimeuses étouffées vingt ans, trente ans, l’aveu forcé, involontaire,
matériel, pourtant encore libérateur, la miraculeuse déviation vers
l’extérieur par le geste et la voix d’une hypocrisie parvenue au dernier
point de concentration, au dernier degré de la malfaisance, désormais
incompatible avec la vie, comme le ventre se délivre parfois lui-même
d’un poison dont il est, d’un seul coup, saturé?
Néanmoins, au milieu du délire grandissant, le témoin qui toujours
veille garde encore sa lucidité. Si forte, si pressante que soit
l’étreinte de l’ennemi, le pouvoir ne lui est pas donné de se substituer
entièrement à nous: dans l’excès de sa joie, comme dans la perfection
même de son désespoir ineffable, il reste le doute, comme un ver. Le
sentiment de la fragilité, de la précarité d’une volupté qui ne peut
vivre en nous, s’y fondre, introduite par effraction, maintenue par
violence. Car aucune expérience ici-bas ne saurait nous donner une idée
satisfaisante de l’enfer.
Certes, ce qui fut l’abbé Cénabre n’avait alors, de ce qui l’agitait si
furieusement qu’une notion vague et confuse. S’il s’était vu et entendu
clairement, l’horreur l’eût jeté aussitôt à l’acte qu’il ne fut tenté de
commettre qu’un moment plus tard, et il l’eût alors commis. Sans doute
la surnaturelle pitié lui fit cette grâce de l’aveugler quelque temps,
ou peut-être ne permit-elle jamais qu’il vît le fond de sa misère. Bien
des témoignages le prouvent qui découvrent dans cet homme sinistre une
dernière illusion très tenace, presque niaise, puérile. L’écrivain dont
la curiosité s’intéressa si fortement à toutes les épreuves des saints,
et particulièrement aux plus étranges, fut ici dupe involontaire des
manies critiques de sa propre pensée: l’idée de possession ne l’effleura
même pas.
Ce qu’il sentait peu à peu était une fatigue immense. La nuit n’était
pas loin de s’achever: son regard lourd se détachait de moins en moins
de l’étroit cercle de lumière à ses pieds. L’engourdissement du sommeil
le gagnait d’instant en instant. Encore incapable de mesurer la violence
qui l’avait soulevé si haut pour le laisser retomber comme une pierre,
il avait obscurément conscience d’une déperdition inouïe de ses forces,
d’une dissipation de sa vie. Sitôt sur la pente, la volonté s’abandonna,
l’être fléchit tout d’une pièce. De nouveau, il connut avec terreur que
son équilibre était rompu, que les transitions habituelles qui donnent à
la vie intérieure sa mesure et son rythme, n’existaient plus pour lui,
qu’il ne connaissait de la joie ou de la douleur, au cours de
l’exécrable nuit, que la fureur dont le double excès finit par se
confondre dans la même et commune angoisse.
La cause de ce brutal dessaisissement fut simple, presque comique. Mais
elle s’enfla aussitôt. «Me voilà libre!» s’était-il écrié un moment plus
tôt, et il répétait depuis ce mot à mi-voix, sans le comprendre... Libre
de quoi? demanda soudain une voix ironique, presque insaisissable encore
au fond de la conscience. Puis, en un moment, elle grossit démesurément,
couvrit tout le reste. Libre de quoi? Libre de quoi?
Son rire éclata, et le retentissement lui en fut rapidement intolérable.
Il sentait bien que ce rire s’était à présent retourné contre lui, qu’il
le déchirait. La parole involontaire sortie de sa bouche était une chose
de peu, mais elle l’avait touché au point qu’il faut. Le passé qu’il
avait renié, dont il s’était senti sauvé--décidément aboli--le laissait
en présence d’un avenir non moins creux, non moins vide, d’un nouveau
mensonge à assumer, aussi fastidieux... Libre de quoi?
C’est en vain qu’il cherchait à échapper, chaque fois il se trouvait
repris. D’ailleurs, cette lutte poursuivie plus longtemps eût achevé de
le mettre hors de lui. Il aimait mieux contempler en face le nouveau
désastre. Hélas! il en pénétrait les causes, il l’analysait dans son
demi-délire, avec une certaine lucidité. De cette liberté reconquise,
qu’eût-il fait? Elle venait trop tard, à supposer qu’il en eût jamais
été digne. Après son enfance pauvre et sévère, la forte discipline à
laquelle il s’était laissé soumettre restait encore la seule part
solide, positive, de sa vie. Hors d’elle, hors de sa contrainte, à
laquelle s’ajoute l’autre contrainte ineffable du mensonge, quel sens
aurait-elle? Quel but? Quelle application de chaque jour? Aucune autre
règle ne l’eût entièrement contenté, et il était aussi trop vieux pour
recommencer un nouveau mensonge. Il n’avait aucun vice à satisfaire, et
il tenait d’ailleurs la plupart d’entre eux pour de folles, de stupides
dissipations: il avait un mépris d’avare pour ces prodigalités... Alors,
quoi? Ne pouvait-il simplement tenir pour nulle une crise sans issue,
reprendre sa tâche où il l’avait laissée la veille? Cela resterait son
secret, nul n’en aurait rien appris qu’un prêtre trop scrupuleux pour
parler, ou qui ne rencontrerait que des incrédules. Ne pouvait-il... Hé
bien, non! il ne pouvait plus.
Sans qu’il essayât d’expliquer pourquoi, toute nouveauté le rebute, et
cependant la coupure entre le présent et le passé semble bien nette,
décisive. Il serait vain de prétendre que l’ancien, le laborieux
mensonge de sa vie ait été inconscient, mais d’être seulement apparu
évident, nu, dans la pleine lumière de l’âme, lui a retiré je ne sais
quoi d’essentiel, un rien de trouble, d’équivoque indispensable, telles
ces substances qui deviennent de violents poisons sitôt que leur
équilibre chimique est rompu, en présence d’un autre corps privilégié.
L’épreuve qu’il vient de subir ne peut décidément être oubliée: son
souvenir rend toute paix instable, précaire. S’il peut encore tromper
autrui, il ne se trompera plus. Comme lui paraissent claires désormais,
explicables certaines attitudes involontaires, par exemple la sourde
colère sentie tant de fois, la défiance amère, la curiosité passionnée,
douloureuse, insatiable qui l’animait contre les héros de ses livres! Il
croyait les aimer! Ainsi que tel historien chérit comme les familiers de
son entourage, comme ses amis de jeunesse, les contemporains de Louis
XII ou de Charlemagne, il croyait les aimer! Il ne doute presque plus de
les haïr. Pourquoi s’intéresserait-il à présent aux fastidieuses
poursuites de biens imaginaires, au vide affreux de leur destinée? Sans
qu’il s’en doutât, n’était-il pas, tout au fond, animé par l’espérance
d’arracher d’eux un secret, mais il sait qu’ils n’ont pas de secret,
qu’il n’y a rien. Ah! l’insolente pensée!
Les succès, la réputation, l’autorité ne lui sont plus de rien: dans le
métier d’homme célèbre, qui n’avance point recule, et il a la certitude
qu’il n’avancera plus, que la confiance lui manque, que le ressort de
son œuvre est brisé. Les hardiesses mêmes, qui ont fait le scandale des
sots, n’étaient telles que par rapport à l’ordre relatif de sa vie, à un
certain accord maintenant détruit. Elles lui paraissent frivoles...
Enfin, que veut-il? Il ne veut rien.
Voilà le même vertige qui l’emporte dans sa giration diabolique: le même
creux dans sa poitrine, la même chaleur au front, et les épaules
glacées. Rien ne pourrait mieux exprimer la violence aveugle et le
désordre de sa pensée qu’un cri sauvage, et pourtant le silence est
solennel. De seconde en seconde, ce silence se fait plus compact, plus
immobile, autour de son désespoir. Par toutes ses fibres--car à de tels
moments, le corps entier conçoit la douleur et la mort,--il sent qu’il a
dépassé le point critique, que sa chute doit s’accélérer d’elle-même. Il
n’espère pas, il ne peut même plus imaginer un retour en arrière, un
arrêt dans la descente verticale. Mais quoi! il est encore trop vivant
pour la subir, tomber comme un bloc! Il se tâte, il tâte d’un geste
presque ingénu, pathétique, sa tête ronde et têtue, ses bras musclés, sa
poitrine. Qui peut saisir au vol l’idée meurtrière, quand elle fonce sur
l’âme, ainsi qu’un aigle?... Elle est en lui. Avant qu’il l’ait
seulement nommée, elle lui a sauté dans le cœur. S’il ne peut arrêter la
chute inévitable, ah! qu’au moins il l’accélère, qu’il en finisse!... Et
il en était là de cette pensée, lorsqu’il vit son propre revolver, dans
sa main droite.
* * * * *
On ne peut pas dire qu’il approcha le canon de sa tempe, il se jeta
dessus. C’était la minute effrayante où l’enfer n’est qu’une haine, une
flamme unique sur l’âme en péril, perce tout, consumerait l’ange même,
ne rebrousse qu’au pied de la Croix. La précision, la netteté, la force
imparable du geste furent horribles. Rien ne pouvait l’arrêter, à moins
d’un miracle, et cette espèce de miracle s’accomplit: la queue de la
détente se coinça. La main s’était serrée si convulsivement que le doigt
se meurtrit et saigna sur l’arête d’acier. L’abbé Cénabre crut son arme
au cran d’arrêt. A sa grande stupéfaction, il constata qu’il n’en était
rien.
Posément, il prit le revolver dans la main gauche, et pressa doucement.
Une seconde la petite tige résista puis elle glissa dans la rainure. Le
canon était dirigé au hasard, vers la muraille. La balle claqua sur la
paroi de briques, ricocha dans la portière, qui n’eut qu’un léger
frémissement. Un brouillard bleu, à l’odeur métallique, monta lentement
vers le plafond, disparut.
Toujours posément, l’abbé Cénabre reprit l’objet dans la main droite,
appliqua derrière l’oreille la froide petite bouche. Il était sûr de
lui. Si sûr qu’il s’accorda encore une minute, non de réflexion, mais de
répit... Chose étrange! Le meurtre qu’il allait accomplir lui paraissait
clairement stupide, monstrueux même, monstrueux dans sa stupidité, et
c’était là justement sa dernière et âpre joie. Tout ce qui s’était passé
cette nuit,--chaque acte, chaque pensée,--quelle succession d’événements
bizarres, incohérents! Il allait volontairement ajouter au cauchemar
douloureux un épisode de plus, aussi incompréhensible, aussi
délirant--plus incompréhensible, plus délirant--ainsi qu’une folle
revanche. Ce fut un éclair de haine qui l’éclaira. Il ne revit point son
passé, il n’eut pas le temps de supputer l’avenir. Il ne pensa qu’à la
vengeance qu’il allait ainsi tirer de lui-même. Oui, cette illumination
n’eut que la durée d’un éclair... Que l’attente fut courte!
Mais alors ses yeux se posèrent par hasard sur le cadran de l’horloge.
Son cou était roide. La pression de la petite bouche d’acier était
devenue extraordinairement douloureuse. Ses épaules lui faisaient mal,
comme après une pose longtemps tenue. Et il était là, interrogeant
toujours les aiguilles noires avec une insistance stupide, il n’en
pouvait croire ses yeux. Car dans le moment qu’il avait saisi l’arme
pour la deuxième fois, l’horloge marquait trois heures cinq, il l’avait
involontairement noté. Or, elle marquait à présent quatre heures moins
dix. L’hésitation, qu’il avait crue si courte, avait duré quarante-cinq
minutes!