Ce fut pourtant un petit élève studieux, docile, âpre au travail comme

on est âpre au gain, irréprochable. Seulement, dès le premier pas

franchi, son cœur s’était fermé, ne s’ouvrirait jamais plus. Il n’est

pas si rare de rencontrer dans les séminaires de ces enfants précoces et

volontaires qui, dirigés vers le sacerdoce par l’illusion ou parfois

l’aveugle vanité de leurs proches, n’ont plus le courage de se dégager,

finissent par en accepter les obligations comme on se résigne à celles

d’une carrière ordinaire. Au moins sont-ils des prêtres médiocres,

presque tous aisément reconnaissables, l’équivoque de leur triste vie

rachetée par les inquiétudes, les soupçons, tout le pathétique des

vocations manquées... Mais celui-ci ne ment pas à demi, n’a jamais menti

à demi.

D’ailleurs, n’était ce mensonge absolu, sans réserves, totalement

accepté, le courage lui eût fait défaut de tenir bon, car il a des

passions fortes. Sans doute eût-il été chassé des abords, s’il ne

s’était retiré au centre même de la forteresse. Trop fier pour se

contenter des seules apparences, trop fin pour n’en pas reconnaître la

fragilité, il avait contraint jusqu’à son âme. En le voyant jadis suivre

avec assiduité, ferveur même, les exercices de la double retraite

annuelle, qui eût osé l’accuser de duplicité, l’étrange enfant y mettant

la conscience, le scrupule d’un ouvrier passionné pour sa besogne, qui

travaille pour son propre contentement? Lorsque l’abbé de Saint-Genest

l’observait, au cours de la méditation quotidienne par exemple, grave,

les sourcils froncés, le regard braqué, pris d’un doute s’il le priait

parfois brusquement de vouloir bien retracer pour lui les grandes lignes

de la réflexion qui l’avait ainsi absorbé, il répondait sans hésitation,

avec une évidente sincérité. C’est qu’en effet son attention ne s’était

pas détournée une minute du sujet proposé, qu’il l’avait épuisé

honnêtement. Son intelligence rapide, d’ailleurs merveilleusement

tournée vers l’observation intérieure, s’était assimilé non seulement le

langage, mais l’esprit même de la vie spirituelle, et il témoignait déjà

en ces matières, d’un tact exquis. Pareillement ses confessions eussent

trompé le plus fin (il y eût fallu la foudroyante ellipse du jugement

d’un curé d’Ars), car elles étaient également sincères, n’y omettant

rien que ce refus pervers, diabolique, qui peu à peu le pétrifiait. Il

ne celait même point celles de ses tribulations les plus voisines, les

doutes sur la foi par exemple, ou ce signe plus troublant encore, plus

mystérieux: sa répugnance, son horreur invincible de la Passion de

Notre-Seigneur, dont la pensée fut toujours si douloureuse à ses nerfs

qu’il détournait involontairement le regard du crucifix... Mais un trait

paraîtra plus incroyable encore. Après lui avoir imposé des

mortifications assez rudes dont il n’omit jamais aucune, le P. Brou, son

confesseur, lui ordonna de ne s’endormir jamais sans avoir repassé dans

son esprit chacun des épisodes principaux du Sacrifice du Calvaire. Ce

qu’il fit, et avec tant de peine que la sueur lui coulait parfois du

visage, et que son voisin entendit certaines nuits, à travers la mince

cloison de bois, son sourd gémissement.

Ainsi accomplissait-il ponctuellement chacun de ses devoirs, apportant à

l’œuvre de sa perte une puissance de volonté inouïe. Fut-il vraiment,

dès lors, possédé? Faut-il chercher dans son enfance la plus secrète une

de ces fautes-mères dont la germination est si lente, mais tenace,

capable de pourrir une race? Qui le saura jamais? Peut-être aussi une

autre hypothèse sera-t-elle mieux acceptée. Tel acteur entre assez dans

son jeu pour mener un temps une existence bizarrement calquée sur celle

de son personnage imaginaire, poussant ce scrupule de la ressemblance

jusque dans la vie quotidienne.

La puissante nature de l’abbé Cénabre, sur laquelle tant de gens se sont

mépris, égarés par une apparente facilité, répugne à la besogne

inachevée, va jusqu’au bout de l’effort. Le petit orphelin abandonné de

tous (un de ses grands-pères compromis dans l’affaire des chauffeurs de

Metz, et mourant au bagne, son père alcoolique, sa mère tôt veuve,

lavant et ravaudant le linge des commères dans sa pauvre chaumine de

Sarselat, puis décédée à l’hospice de Bar-le-Duc) n’était point de ceux

qui peuvent choisir: ambitieux de s’élever, affamé de réputation, réduit

à grandir sur place, risquant de tout perdre par une imprudence, et non

seulement condamné au sacerdoce, mais encore à s’y distinguer de ses

rivaux plus heureux, plus favorisés. Un précoce bon sens, dont la

fermeté, hélas! ne se démentit jamais, lui faisait déjà sentir que la

supériorité de son intelligence, à elle seule, l’eût plutôt compromis,

qu’il devait moins chercher à s’imposer qu’à se justifier d’abord de son

origine et de son passé par une conduite irréprochable, une

irréprochable tenue. La crainte d’être joué dans son mensonge, alors que

la trame en était encore si nouvelle, si ténue, l’amena peu à peu, après

une série de timides expériences, d’inutiles tentatives de libération, à

l’observance la plus étroite, la plus stricte--même loin de tout regard,

même dans le secret de son cœur--et capable de le tromper lui-même, s’il

n’eût assez promptement perdu le désir--ou le courage--de se voir en

face.

Cette dissimulation peut surprendre d’un garçon à peine sorti de

l’enfance. A ne vouloir rien dramatiser, il est permis de croire que le

malheureux ne connut qu’à la longue la perfide et pleine possession de

son mensonge. Courtes délices, vite dévorées! Car lorsque ce mensonge

est total, embrasse toute la vie, règle chaque pensée, aucun repos n’est

à prévoir sur la route aride et fatale. L’œuvre chaque jour défaite est

à commencer chaque jour. Jusqu’au moment où l’être double atteint son

point de perfection, son horrible maturité, connaît qu’il n’y a plus de

place pour lui sur la terre, et va se dissoudre dans la haine

surnaturelle dont il est né.

Car si désireux qu’on soit de trouver une cause naturelle à ces

tragiques aberrations, comment justifier leur raffinement, ce je ne sais

quoi d’inutile, de superflu, qui révèle un goût lucide, une lucide

délectation? Comment imaginer, par exemple, que l’élève du séminaire de

Nancy qui s’astreignait, non pas en apparence, mais réellement, aux

pratiques les plus élevées de la vie spirituelle, n’en tira jamais

profit? Sans doute il refusait son consentement intérieur, ne livrant

que cette part superficielle de l’âme qui s’appelle l’intelligence,

l’attention. Mais comment ne fut-il pas tenté d’aller plus loin,

d’accorder à Dieu quelque chose de plus--un seul acte d’amour, au moins

de bonne volonté--lorsque le champ remué n’attendait plus que la

semence, un seul grain! Il est vrai que sa nature est d’une étonnante

sécheresse, et qu’on comprend à demi pourquoi son orgueil s’effrayait

d’abandonner son dernier, son suprême réduit, ayant ouvert tout le

reste. Peut-être encore ne connut-il à aucun moment ce besoin,

irrésistible chez tant d’autres, d’inspirer l’amitié, d’en rendre,

d’aimer et d’être aimé, comme s’il comprenait que son mensonge serait

alors trop lourd à porter? Mais surtout son intelligence

extraordinairement volontaire fut toujours contre la grâce sa meilleure

arme. Animée par une espèce de curiosité dont une certaine cruauté

semble le ressort, elle s’enivra vite de ses mystérieuses conquêtes, si

adroitement célées. Et déjà naissait dans ce cerveau enfantin l’œuvre

sournoise, têtue, les livres brillants et stériles, au cœur empoisonné,

modèles d’analyse perfide, sagace, impitoyable, d’un travail et d’une

inspiration si compliqués qu’ils trouveront toujours des dupes. C’est

qu’ils plongent dans la propre vie de l’auteur beaucoup plus

profondément qu’on ne pense, à une telle profondeur qu’ils expriment

parfois quelque chose de lui qu’il avait lui-même oublié, humiliations

dont la brûlure survit au souvenir même de ce qui les a causées, ruses

devenues inutiles, mais qui l’ont marqué comme d’un pli... «J’ai

toujours été attiré par la sainteté, disait-il un jour à M. de

Colombières, et curieux de ses formes les plus singulières, les plus

réservées.» Le vrai est que sa rude nature concevait difficilement cet

état exceptionnel de l’âme dont son intelligence cherchait à pénétrer

les causes.

Après être demeuré immobile un instant, l’abbé Cénabre, quittant

brusquement la chambre, entra dans la bibliothèque et referma la porte

avec soin. Au premier pas, son pied heurta la lampe jetée à terre: il

dut chercher avec ennui, à tâtons, une deuxième lampe, inutilisée depuis

longtemps, et qu’à sa légèreté, il reconnut vide aussitôt. Enfin il

atteignit sur la cheminée un de ses flambeaux à huit branches, d’argent

massif, présent de la princesse de Salm, et il en alluma les bougies

avec une hâte fébrile. En le reposant sur le drap de son bureau, il

s’aperçut que sa main tremblait.

Elle était là, devant lui, la feuille de papier blanc, si désirée! Elle

l’attendait. Il la repoussa. Debout, il feuilletait d’un doigt distrait,

le regard errant, sans les lire, les pages couvertes de sa petite

écriture hardie, soigneusement ponctuée, terriblement nette. Parfois son

attention se fixait sur un mot plus heureux, un paragraphe familier,

puis s’en détournait aussi vite. Il eût voulu, il désirait presque

inconsciemment n’importe quoi qui romprait le silence, un prétexte

plausible, ou l’aube même. Et jamais la nuit ne fut autour de lui si

dense et si muette, à peine repoussée au-delà du cercle lumineux,

embusquée, attentive dans tous les coins sombres, aux plis obscurs des

rideaux, maîtresse absolue du dehors, de la rue tout à fait déserte, de

la ville, à cette heure où la débauche même s’endort.

... Non point tout à fait déserte, ni muette, car tout à coup, un pas

sonore, sur le pavé, s’approcha vite, avec une sorte de régularité

mécanique, et subitement cessa. Le vide silencieux s’en accrut, ou parut

s’en accroître avec une telle promptitude que le chanoine le sentit au

fond de sa propre poitrine, eut un bref mouvement de défense... D’une

main furieuse, il saisit la page blanche et la jeta rageusement dans la

corbeille.

Que dire de sa confusion, de sa honte? Que dire de sa déception plus

aiguë encore, bien que moins pressante? Ainsi le calme retrouvé n’était

qu’un leurre, son illusion un piège de plus? Vraiment, cette nuit ne

s’oublierait pas, était vraiment irréparable? Le fléchissement ne venait

pas d’un obstacle imprévu, extérieur, c’était bien sa force même qui

avait fléchi? Un grondement de colère roula dans sa gorge, et ses doigts

rapides éparpillèrent ce qui restait du manuscrit. Son regard se leva.

Et il aperçut, à l’extrémité de la pièce, dans le réduit plus sombre,

contre la paroi blanchie à la chaux, la Croix.

Aussitôt il entendit son rire.

Cette fois, il ne songea point à l’éluder, l’étouffer: il l’écouta

courageusement. Puis il le voulut tel qu’il était, non moins glapissant,

non moins vil. De tout son être il l’accepta, le fit sien... Un

soulagement immense, un immense allégement furent aussitôt sa

récompense, et rien ne donnerait mieux l’idée de cette délivrance

inattendue que l’éclatement d’un abcès. Il sentit, il sentit avec

étonnement, puis avec certitude, enfin avec ivresse que cela qui remuait

en lui qu’il ne pouvait plus porter, avait trouvé une issue, se

déchargeait. L’enfant qui s’approchant avec terreur, la nuit, d’un

fantôme, touche de ses petites mains un objet familier, inoffensif,

ressent quelque chose de cette joie, quelque chose seulement, car il

cesse simplement de craindre, il ne méprise pas ce qu’il a craint, il ne

peut se venger de sa crainte... Au lieu que l’abbé Cénabre s’ouvrait

tout entier à ces délices amères, à peine connues.

Il baissa les yeux, retrouva sur la table le livre innocent du P.

Berthier, rit de nouveau, maintenant à pleine gorge. Le retentissement

de ce rire dans le silence devenait extraordinaire. La présence d’un

seul témoin, la contagion de sa peur eût suffi sans doute à précipiter

le dénouement de cette scène insupportable, mais ainsi déroulée

secrètement elle n’y glissait qu’avec lenteur, passait lentement du réel

au cauchemar, et du cauchemar à une espèce de surnaturelle ignominie.

Hélas! que de fois, dans les débats de l’âme, éclate au-dedans cette

joie atroce! Mais nous ne l’entendons pas. Et sans doute faut-il de ces

circonstances rares et singulières pour que le mal force ainsi les

frontières de son solennel empire, et se livre à nos sens, tel quel,

dans un regard ou dans une voix.

Qui eût entrevu à cet instant, par le trou de la serrure, l’homme encore

imposant de vigueur et de santé, si calme par la taille, les massives

épaules, le maintien fort et hardi, secoué par un ricanement démentiel,

n’en aurait pu croire le témoignage de ses yeux. Quelque chose, dont

l’enfer est ordinairement jaloux, se donnait ici sans réserves, avec une

brutalité, une insolence inouïes. Était-ce là le cynisme d’une âme déjà

perdue? N’était-ce point plutôt, pour une dernière et miséricordieuse

tentative, l’écluse levée aux secrets hideux de l’âme, aux pensées

venimeuses étouffées vingt ans, trente ans, l’aveu forcé, involontaire,

matériel, pourtant encore libérateur, la miraculeuse déviation vers

l’extérieur par le geste et la voix d’une hypocrisie parvenue au dernier

point de concentration, au dernier degré de la malfaisance, désormais

incompatible avec la vie, comme le ventre se délivre parfois lui-même

d’un poison dont il est, d’un seul coup, saturé?

Néanmoins, au milieu du délire grandissant, le témoin qui toujours

veille garde encore sa lucidité. Si forte, si pressante que soit

l’étreinte de l’ennemi, le pouvoir ne lui est pas donné de se substituer

entièrement à nous: dans l’excès de sa joie, comme dans la perfection

même de son désespoir ineffable, il reste le doute, comme un ver. Le

sentiment de la fragilité, de la précarité d’une volupté qui ne peut

vivre en nous, s’y fondre, introduite par effraction, maintenue par

violence. Car aucune expérience ici-bas ne saurait nous donner une idée

satisfaisante de l’enfer.

Certes, ce qui fut l’abbé Cénabre n’avait alors, de ce qui l’agitait si

furieusement qu’une notion vague et confuse. S’il s’était vu et entendu

clairement, l’horreur l’eût jeté aussitôt à l’acte qu’il ne fut tenté de

commettre qu’un moment plus tard, et il l’eût alors commis. Sans doute

la surnaturelle pitié lui fit cette grâce de l’aveugler quelque temps,

ou peut-être ne permit-elle jamais qu’il vît le fond de sa misère. Bien

des témoignages le prouvent qui découvrent dans cet homme sinistre une

dernière illusion très tenace, presque niaise, puérile. L’écrivain dont

la curiosité s’intéressa si fortement à toutes les épreuves des saints,

et particulièrement aux plus étranges, fut ici dupe involontaire des

manies critiques de sa propre pensée: l’idée de possession ne l’effleura

même pas.

Ce qu’il sentait peu à peu était une fatigue immense. La nuit n’était

pas loin de s’achever: son regard lourd se détachait de moins en moins

de l’étroit cercle de lumière à ses pieds. L’engourdissement du sommeil

le gagnait d’instant en instant. Encore incapable de mesurer la violence

qui l’avait soulevé si haut pour le laisser retomber comme une pierre,

il avait obscurément conscience d’une déperdition inouïe de ses forces,

d’une dissipation de sa vie. Sitôt sur la pente, la volonté s’abandonna,

l’être fléchit tout d’une pièce. De nouveau, il connut avec terreur que

son équilibre était rompu, que les transitions habituelles qui donnent à

la vie intérieure sa mesure et son rythme, n’existaient plus pour lui,

qu’il ne connaissait de la joie ou de la douleur, au cours de

l’exécrable nuit, que la fureur dont le double excès finit par se

confondre dans la même et commune angoisse.

La cause de ce brutal dessaisissement fut simple, presque comique. Mais

elle s’enfla aussitôt. «Me voilà libre!» s’était-il écrié un moment plus

tôt, et il répétait depuis ce mot à mi-voix, sans le comprendre... Libre

de quoi? demanda soudain une voix ironique, presque insaisissable encore

au fond de la conscience. Puis, en un moment, elle grossit démesurément,

couvrit tout le reste. Libre de quoi? Libre de quoi?

Son rire éclata, et le retentissement lui en fut rapidement intolérable.

Il sentait bien que ce rire s’était à présent retourné contre lui, qu’il

le déchirait. La parole involontaire sortie de sa bouche était une chose

de peu, mais elle l’avait touché au point qu’il faut. Le passé qu’il

avait renié, dont il s’était senti sauvé--décidément aboli--le laissait

en présence d’un avenir non moins creux, non moins vide, d’un nouveau

mensonge à assumer, aussi fastidieux... Libre de quoi?

C’est en vain qu’il cherchait à échapper, chaque fois il se trouvait

repris. D’ailleurs, cette lutte poursuivie plus longtemps eût achevé de

le mettre hors de lui. Il aimait mieux contempler en face le nouveau

désastre. Hélas! il en pénétrait les causes, il l’analysait dans son

demi-délire, avec une certaine lucidité. De cette liberté reconquise,

qu’eût-il fait? Elle venait trop tard, à supposer qu’il en eût jamais

été digne. Après son enfance pauvre et sévère, la forte discipline à

laquelle il s’était laissé soumettre restait encore la seule part

solide, positive, de sa vie. Hors d’elle, hors de sa contrainte, à

laquelle s’ajoute l’autre contrainte ineffable du mensonge, quel sens

aurait-elle? Quel but? Quelle application de chaque jour? Aucune autre

règle ne l’eût entièrement contenté, et il était aussi trop vieux pour

recommencer un nouveau mensonge. Il n’avait aucun vice à satisfaire, et

il tenait d’ailleurs la plupart d’entre eux pour de folles, de stupides

dissipations: il avait un mépris d’avare pour ces prodigalités... Alors,

quoi? Ne pouvait-il simplement tenir pour nulle une crise sans issue,

reprendre sa tâche où il l’avait laissée la veille? Cela resterait son

secret, nul n’en aurait rien appris qu’un prêtre trop scrupuleux pour

parler, ou qui ne rencontrerait que des incrédules. Ne pouvait-il... Hé

bien, non! il ne pouvait plus.

Sans qu’il essayât d’expliquer pourquoi, toute nouveauté le rebute, et

cependant la coupure entre le présent et le passé semble bien nette,

décisive. Il serait vain de prétendre que l’ancien, le laborieux

mensonge de sa vie ait été inconscient, mais d’être seulement apparu

évident, nu, dans la pleine lumière de l’âme, lui a retiré je ne sais

quoi d’essentiel, un rien de trouble, d’équivoque indispensable, telles

ces substances qui deviennent de violents poisons sitôt que leur

équilibre chimique est rompu, en présence d’un autre corps privilégié.

L’épreuve qu’il vient de subir ne peut décidément être oubliée: son

souvenir rend toute paix instable, précaire. S’il peut encore tromper

autrui, il ne se trompera plus. Comme lui paraissent claires désormais,

explicables certaines attitudes involontaires, par exemple la sourde

colère sentie tant de fois, la défiance amère, la curiosité passionnée,

douloureuse, insatiable qui l’animait contre les héros de ses livres! Il

croyait les aimer! Ainsi que tel historien chérit comme les familiers de

son entourage, comme ses amis de jeunesse, les contemporains de Louis

XII ou de Charlemagne, il croyait les aimer! Il ne doute presque plus de

les haïr. Pourquoi s’intéresserait-il à présent aux fastidieuses

poursuites de biens imaginaires, au vide affreux de leur destinée? Sans

qu’il s’en doutât, n’était-il pas, tout au fond, animé par l’espérance

d’arracher d’eux un secret, mais il sait qu’ils n’ont pas de secret,

qu’il n’y a rien. Ah! l’insolente pensée!

Les succès, la réputation, l’autorité ne lui sont plus de rien: dans le

métier d’homme célèbre, qui n’avance point recule, et il a la certitude

qu’il n’avancera plus, que la confiance lui manque, que le ressort de

son œuvre est brisé. Les hardiesses mêmes, qui ont fait le scandale des

sots, n’étaient telles que par rapport à l’ordre relatif de sa vie, à un

certain accord maintenant détruit. Elles lui paraissent frivoles...

Enfin, que veut-il? Il ne veut rien.

Voilà le même vertige qui l’emporte dans sa giration diabolique: le même

creux dans sa poitrine, la même chaleur au front, et les épaules

glacées. Rien ne pourrait mieux exprimer la violence aveugle et le

désordre de sa pensée qu’un cri sauvage, et pourtant le silence est

solennel. De seconde en seconde, ce silence se fait plus compact, plus

immobile, autour de son désespoir. Par toutes ses fibres--car à de tels

moments, le corps entier conçoit la douleur et la mort,--il sent qu’il a

dépassé le point critique, que sa chute doit s’accélérer d’elle-même. Il

n’espère pas, il ne peut même plus imaginer un retour en arrière, un

arrêt dans la descente verticale. Mais quoi! il est encore trop vivant

pour la subir, tomber comme un bloc! Il se tâte, il tâte d’un geste

presque ingénu, pathétique, sa tête ronde et têtue, ses bras musclés, sa

poitrine. Qui peut saisir au vol l’idée meurtrière, quand elle fonce sur

l’âme, ainsi qu’un aigle?... Elle est en lui. Avant qu’il l’ait

seulement nommée, elle lui a sauté dans le cœur. S’il ne peut arrêter la

chute inévitable, ah! qu’au moins il l’accélère, qu’il en finisse!... Et

il en était là de cette pensée, lorsqu’il vit son propre revolver, dans

sa main droite.

* * * * *

On ne peut pas dire qu’il approcha le canon de sa tempe, il se jeta

dessus. C’était la minute effrayante où l’enfer n’est qu’une haine, une

flamme unique sur l’âme en péril, perce tout, consumerait l’ange même,

ne rebrousse qu’au pied de la Croix. La précision, la netteté, la force

imparable du geste furent horribles. Rien ne pouvait l’arrêter, à moins

d’un miracle, et cette espèce de miracle s’accomplit: la queue de la

détente se coinça. La main s’était serrée si convulsivement que le doigt

se meurtrit et saigna sur l’arête d’acier. L’abbé Cénabre crut son arme

au cran d’arrêt. A sa grande stupéfaction, il constata qu’il n’en était

rien.

Posément, il prit le revolver dans la main gauche, et pressa doucement.

Une seconde la petite tige résista puis elle glissa dans la rainure. Le

canon était dirigé au hasard, vers la muraille. La balle claqua sur la

paroi de briques, ricocha dans la portière, qui n’eut qu’un léger

frémissement. Un brouillard bleu, à l’odeur métallique, monta lentement

vers le plafond, disparut.

Toujours posément, l’abbé Cénabre reprit l’objet dans la main droite,

appliqua derrière l’oreille la froide petite bouche. Il était sûr de

lui. Si sûr qu’il s’accorda encore une minute, non de réflexion, mais de

répit... Chose étrange! Le meurtre qu’il allait accomplir lui paraissait

clairement stupide, monstrueux même, monstrueux dans sa stupidité, et

c’était là justement sa dernière et âpre joie. Tout ce qui s’était passé

cette nuit,--chaque acte, chaque pensée,--quelle succession d’événements

bizarres, incohérents! Il allait volontairement ajouter au cauchemar

douloureux un épisode de plus, aussi incompréhensible, aussi

délirant--plus incompréhensible, plus délirant--ainsi qu’une folle

revanche. Ce fut un éclair de haine qui l’éclaira. Il ne revit point son

passé, il n’eut pas le temps de supputer l’avenir. Il ne pensa qu’à la

vengeance qu’il allait ainsi tirer de lui-même. Oui, cette illumination

n’eut que la durée d’un éclair... Que l’attente fut courte!

Mais alors ses yeux se posèrent par hasard sur le cadran de l’horloge.

Son cou était roide. La pression de la petite bouche d’acier était

devenue extraordinairement douloureuse. Ses épaules lui faisaient mal,

comme après une pose longtemps tenue. Et il était là, interrogeant

toujours les aiguilles noires avec une insistance stupide, il n’en

pouvait croire ses yeux. Car dans le moment qu’il avait saisi l’arme

pour la deuxième fois, l’horloge marquait trois heures cinq, il l’avait

involontairement noté. Or, elle marquait à présent quatre heures moins

dix. L’hésitation, qu’il avait crue si courte, avait duré quarante-cinq

minutes!

L'imposture · 第 5 / 20 段