déférence et de respect, avec une douceur déchirante, par ces paroles
impitoyables:
--Monsieur le chanoine, il vous faut _seulement_ tout quitter, tout
rendre.
L’abbé Cénabre, sans cesser de sourire, fit un geste qui pouvait
signifier tour à tour l’incompréhension et la stupeur. Le miracle fut
que l’autre reçut ce sourire, s’en empara, le rendit avec joie, ainsi
qu’un docile élève au maître indulgent.
--Comprenez-moi, monsieur le chanoine, poursuivit-il en agitant ses
longues mains maigres, nous sommes si malheureux... qu’il arrive que
notre vie tout entière soit--à notre insu--comme... dérivée, en quelque
sorte, de Dieu au diable. Je m’exprime mal: imaginons plutôt une source
perdue dans une terre aride et souillée. Ce que le Seigneur nous
octroie, je dis de plus précieux: les souffrances du corps et de
l’esprit, l’usage que nous en faisons, à la longue, peut les avoir
corrompues. Oui! l’homme a souillé jusqu’à la substance même du cœur
divin: la douleur. Le sang qui coule de la Croix peut nous tuer.
Il respira fortement:
--Vous avez trop attendu, reprit-il. Vraiment... Véritablement, monsieur
le chanoine... vous vous êtes trop refusé... Il n’y a plus rien à faire
de l’angoisse dont vous parlez: elle vient trop tard, et malgré vous.
Vous ne l’utiliserez pas. Elle vous détruira plutôt. Elle vous jettera
dans la haine. N’accusez pas Dieu, monsieur le chanoine! Cette angoisse,
il vous l’a, pour ainsi dire proposée, comme on fait boire gorgée par
gorgée, un remède au petit enfant. Vous n’avez pas seulement voulu y
goûter. Il vous faut maintenant la vider. Videz-la vite! Au fond du
verre, vous ne trouverez rien qu’un dernier jet plus âpre et plus
brûlant... Mon Dieu! je suis si maladroit, si peu habile à convaincre!
Je voudrais exprimer ceci que votre épreuve est stérile, ne commence
rien, qu’elle appartient tout entière à la part de votre vie que vous
devez rejeter. Ne gardez rien, non! ne gardez rien de cette part-là!
Elle est pourrie. Elle est pourrie jusqu’au cœur de l’aubier! Je vois...
Je vois _votre œuvre_ elle-même...
--La connaissez-vous? demanda froidement l’abbé Cénabre, mais d’un ton
sans malveillance.
--Non, sans doute! riposta vivement l’abbé Chevance. Puis il s’arrêta
sur cet aveu, dont il comprenait tout à coup l’invraisemblance. Un
véritable désespoir se peignit dans son regard, le désespoir de la
certitude éblouissante que la parole venait de trahir, n’exprimait plus,
n’exprimerait jamais plus.
Un instant, il fut sur le point d’en appeler de son apparent mensonge à
la clairvoyance surhumaine qui le justifiait. Il n’en eut pas la force.
Une deuxième fois l’abbé Cénabre, d’un mot, l’avait rejoint dans le
ciel, rattrapé, instantanément rendu à son état de pauvre homme.
--Je suppose, dit-il honteusement, je ne fais qu’une supposition. Enfin
j’aurais voulu. _Je sais_ qu’il est nécessaire, reprit-il, que vous
anéantissiez le passé...
Sa voix s’étrangla, les larmes montèrent à ses yeux, et désormais
incapable d’achever, comme étouffé par l’effusion de sa terreur et de sa
pitié, il répéta plusieurs fois cette supplication naïve, dont le sens
véritable ne fut connu que des anges:
--Allez-vous-en! Allez-vous-en!...
L’abbé Cénabre ne répondit qu’après un long silence:
--A peine ceci pourrait-il s’entendre, fit-il enfin, d’un homme qui
aurait manqué à tous ses devoirs. Par bonheur, il n’est rien ici de
pareil. J’ai rempli tous les miens avec exactitude, sinon avec
enthousiasme. Je les ai respectés, sinon aimés. Sans doute, je n’espère
pas de me justifier entièrement. Dites-moi toutefois, si vous ne trouvez
point, à la réflexion, enfantin de prétendre quitter son passé, comme on
quitte le gîte d’une nuit? Ce n’est pas nous qui disposons du passé, ce
n’est pas nous qui le tenons; c’est le passé plutôt qui nous tient.
L’abbé Chevance se taisait.
--Je retiendrai néanmoins quelque chose de ces paroles sévères: il est
vrai que mes travaux absorbent toute ma vie, qu’un prêtre aussi humble
et zélé que vous êtes peut se scandaliser de me voir trop attaché, _en
apparence_, aux vanités mondaines et, _réellement_ trop passionné des
choses de l’esprit, enfin si peu sacerdotal. N’ayant à me reprocher
aucun manquement capital, ni même grave, j’ai cru trop aisément qu’on se
peut dispenser de cette surveillance de l’âme, en un mot de ce contrôle
fort et subtil que nos vieux maîtres appellent du beau nom de l’oraison.
La critique n’y supplée point. La familiarité pour ainsi dire
professionnelle dans laquelle je vis depuis longtemps auprès de ces
hommes d’une spiritualité si haute et si parfaite, m’a fait illusion: je
reportais inconsciemment sur moi leur ressemblance. Hélas! la charité
nous peut unir et confondre en un même cœur, mais l’univers intellectuel
est une solitude claire et glacée... Oui, l’intelligence peut tout
traverser, ainsi que la lumière l’épaisseur du cristal, mais elle est
incapable de toucher, ni d’étreindre. Elle est une contemplation
stérile.
Sa voix eut ici un léger frémissement d’impatience, et sur les derniers
mots, perdit tout à fait son aplomb.
--D’ailleurs, pourquoi ce discours? Vous devez le trouver sot. Il l’est,
puisqu’il est vain. De ce moment, je ne raisonne plus. Je veux que ma
vie soit simple, régulière, quotidienne. J’entends que nul ne sache,
pour sa propre inquiétude ou son scandale, la tentation où vous m’avez
vu près de disparaître si lâchement. Nul ne saura ce que je souffre: je
tâcherai de l’oublier moi-même. Je ne renierai point le passé, sinon
secrètement, car les actes n’en furent pas répréhensibles, mais
peut-être les mobiles ou les intentions... Pourquoi risquerais-je de
troubler le prochain? Je reprends ma vie au point où je l’ai laissée, à
la dernière étape, tranquillement (si je puis!), fermement, ainsi qu’on
redresse un sillon... Non! je n’ai pas perdu la foi! Cela n’est point!
J’étais fou! J’allais seulement oublier que l’abstention n’est pas
vertu, qu’il y faut encore l’élan de l’âme, la recherche passionnée, le
grand cri vers le Père, le cri de douleur et d’appel, une espérance
indomptable... Que parlez-vous encore de tout bouleverser? Si je suis
ici ou là, qu’importe? Notre attitude est de peu, et d’ailleurs vous
tomberez d’accord avec moi qu’à cette place où l’on me voit, il y a des
convenances à garder... C’est du dedans (votre expérience des âmes en
sait assez là-dessus), c’est du dedans qu’il faut reprendre et réformer.
La tâche n’est pas aisée, mon ami, mais je ne la crois pas au-dessus de
mes forces. J’étais, si vous voulez, inerte, insensible, non point mort:
cette crise l’a prouvé. La recherche intellectuelle m’a détourné un
temps de ma voie: néanmoins, je n’ai pas cessé d’aimer Dieu...
A ces mots, le prêtre qui avait écouté humblement ce discours embarrassé
chancela comme d’une blessure reçue à la face. Une anxiété surhumaine
éclata dans ses yeux, tandis que tout son vieux corps jeté en avant,
toujours gauche même dans la terreur ou la colère, semblait protéger
derrière lui une présence sacrée.
--Ne dites pas!... Ne dites pas, cria-t-il avec une violence sauvage...
Non! _vous ne l’aimez pas!_
Ce cri fut tel que l’abbé Cénabre s’écarta brusquement, leva le bras,
ainsi qu’on pare un coup.
--Monsieur... mon cher ami... monsieur le chanoine, reprit-il, et cette
fois d’une voix déchirante, ayez pitié de moi, ayez pitié d’un misérable
auquel Dieu vous a remis aujourd’hui... Et je ne puis rien pour vous! Je
vous vois vous enfoncer comme un plomb. Mon Dieu! j’aurai ce compte à
rendre! Il me sera demandé compte de vous! Voulez-vous donc me perdre?
Je n’ai aucun pouvoir, aucune éloquence, je suis un prêtre stupide! On
ne me méprise pas assez. Il n’y a pas de cœur si lâche! Pourquoi ai-je
été choisi cette nuit! Ce sont des raisons qu’il vous faudrait donner,
une image vraie de vous-même, et je n’ai de votre malheur qu’une vision
incommunicable! Mon Dieu! je vous vois terriblement, et tout me manque!
Comment veut-il que je me fasse connaître de vous? Il le sait: j’eusse
tout préféré, tout, le sacrifice même de ma pauvre vie à l’aveu que je
dois vous faire, à l’humiliation de proférer devant vous une parole si
incroyable! Regardez-moi. Il faut que je ne perde rien de cette honte,
il faut que je la donne pour vous tout entière... Je ne puis vous
fournir aucune preuve de ma mission, rien que ma parole, rien que mon
misérable serment. Je jure! Je vous jure que l’Esprit m’inspire ceci! Je
jure que vous m’êtes ouvert ainsi qu’à une mère le regard de son enfant.
Je vous vois! Je vois périr votre âme! Cette révélation est faite à un
vieux sot, incapable d’en tirer parti. Mon Dieu! je ne puis qu’en
témoigner, et en témoigner encore, avec la certitude de mon impuissance,
avec une rage désespérée!
Aucune fermeté n’eût pu soutenir le spectacle que l’abbé Cénabre avait
en ce moment sous son regard. Certes, la fureur sacrée de son débile
adversaire lui était devenue incompréhensible, et le moindre secours
venu du dehors lui eût rendu assez de force ou de sang-froid pour en
sourire. Mais quelque chose remuait en lui à l’écho d’une voix
familière, la dernière qui lui parlait ce langage, et c’était comme un
pressentiment, d’une amertume ineffable, que jamais, plus
jamais--jamais!--il ne connaîtrait cette surnaturelle pitié, car il ne
la désirerait jamais plus.
Et peut-être déjà même, au plus secret de son cœur, il la haïssait.
--Mieux, mille fois mieux vaudrait pour vous la révolte et le blasphème,
poursuivait l’ancien desservant, les mains croisées sur sa poitrine...
Ah! monsieur le chanoine, dans le blasphème, il y a quelque amour de
Dieu, mais l’enfer que vous habitez est le plus froid.
Il décroisa les mains, laissa tomber ses bras, et demeura un moment,
face à son redoutable adversaire. L’étonnement qu’exprimait le visage de
l’abbé Cénabre ne paraissait pas feint, ni feinte l’amertume de sa
bouche abaissée. Plutôt qu’un cri de colère, ou l’éclat d’un mauvais
rire, son fort et solennel silence réduisait à rien les paroles qui
venaient d’être dites ou les frappait de stérilité. Une minute encore,
l’abbé Chevance essaya de soutenir ce silence, puis ses lèvres formèrent
une espèce de gémissement, et il disparut.
* * * * *
--Ce sympathique nigaud m’a tout de bon réveillé, dit à voix haute
l’abbé Cénabre, je ne me coucherai donc pas cette nuit.
La fuite de l’ancien curé de Costerel le laissait rempli d’une joie
tranquille où l’ironie ajoutait à peine une pointe d’amertume. Bien loin
de le troubler, le souvenir du suprême, de l’inutile effort de son
fragile ennemi semblait devoir lui être un secours contre toute nouvelle
épreuve pareille à celle qu’il avait subie. C’était comme s’il eût fait
sur le vieux prêtre inutile l’expérience de sa propre folie, ainsi qu’on
inocule la tuberculose ou la peste à un animal de laboratoire.
--Ai-je donc été si loin dans le délire, se disait-il en souriant, ai-je
donc été pour un moment le digne interlocuteur de ce maniaque? Comment
n’aurais-je point tourné la tête du bonhomme en l’honorant de ma
confidence, en sollicitant ses conseils? D’un chanoine il ne pouvait
évidemment attendre qu’une prodigieuse aventure: il l’eût plutôt
suscitée... Ainsi l’ai-je renvoyé désespéré, non pas déçu.
Il prononçait vraiment de telles paroles, et d’autres encore, du même
sens. Car à son profond étonnement, il pensait tout haut, faiblesse
assez commune aux solitaires, mais dont ce silencieux avait eu,
jusque-là, horreur. A présent, il recherchait d’instinct ce murmure, il
écoutait avidement sa propre voix, il y trouvait un soulagement infini.
Jusqu’à ce qu’il eût achevé, allant et venant à travers la chambre de
son pas pesant, il ne cessa ainsi de s’entretenir avec lui-même, et
parfois il riait d’un rire étrange.
Néanmoins, il fit sa toilette dans le plus grand calme, décidé à passer
dans sa bibliothèque le reste de la nuit. Sa hâte était grande de s’y
retrouver devant la feuille de papier blanc, assisté de ses livres
chéris, mais c’était surtout cette feuille de papier blanc qui luisait
dans sa pensée comme un phare. Il voyait la page écrite la veille, il
brûlait du désir de l’achever, il l’achevait déjà. Sa mémoire, comme
exaspérée, lui retraçait ligne par ligne l’article pour la _Revue de la
semaine_, commencé depuis huit jours, réfutation fort subtile et
pertinente d’un livre récemment paru du P. Berthier (d’ailleurs assez
médiocre) sur la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus, dont le sourire
céleste, tentation des niais faciles, restera toujours la rose la plus
sanglante et la mieux défendue des jardins du paradis. Continuant à
parler à voix basse, entrecoupée du même rire incompréhensible, il
déclamait pour lui seul les pages mieux venues. Son goût avait toujours
été grand de surprendre quelques-uns de ces prêtres édifiants dont le
pâle zèle s’écoule intarissablement à travers d’illisibles livres.
Était-ce le goût de les surprendre, eux, ou l’inaccessible sainteté?
Mais il ne pensait pas avoir ressenti jusqu’alors une si avide
impatience, une possession si parfaite, une lucidité plus aiguë.
Qui l’eût vu, au rouge reflet de la lampe posée loin, le blême clair de
lune dans les vitres, d’un pas calme et lourd, ses fortes épaules
roulant imperceptiblement sous l’étoffe tendue de la soutane, et les
puissantes racines de sa mâchoire jusqu’à la nuque impavide, eût envié
cette puissance tranquille, pourtant déjà détruite au-dedans, frappée de
mort... Mais qu’ai-je à rire? se dit-il tout à coup. Et à cette minute,
bien qu’encore obscurément, l’accent de son rire l’étonna.
Ce fut alors qu’il se dirigea obliquement vers la porte, et en passant
souffla la lampe. Le faux jour livide hésita d’abord, rampa le long des
hauts rideaux, puis ainsi qu’une bête sournoise, se couchant sur le sol
au pied de la fenêtre froide et blafarde, refusa d’aller plus loin. Le
regard de l’abbé Cénabre, en s’abaissant, rencontra quelque chose à
terre qu’il ne reconnut pas d’abord. Il ramassa cette chose, et la tint
au bout de ses doigts, à la hauteur de ses yeux, avec une grande
surprise et un peu de dégoût. C’était le rabat de l’abbé Chevance.
Que dire? Cela n’était rien. Et en effet, le chanoine ne vit qu’un
moment le carré de drap noir. Un problème venait de se poser, qui
semblait tout remettre en question, du même coup... Problème est un gros
mot sans doute: une objection plutôt fut élevée d’abord timide, puis
pressante de plus en plus, puis dans la conscience encore troublée,
d’une redoutable immobilité. Bien qu’il l’ignorât, l’abbé Cénabre en
était à ce point où l’équilibre intérieur serait un miracle de
coïncidences heureuses, d’accords imprévus, où le moindre obstacle lève
une vague immense, ainsi qu’un écueil dans la giration de l’eau. Qu’il
l’eût voulu ou non, il ne pouvait plus avoir raison d’une pensée
ennemie, et il était d’ailleurs impuissant à la fuir.
Sans aucun doute ce rabat s’était détaché au moment où le vieux prêtre
avait perdu pied sous la poussée de son formidable adversaire... Il
revoyait le corps étendu, la soutane troussée sur le gros bas noir, le
gigotement puéril... Pourquoi l’ai-je frappé?
Une violence si subite, une si extraordinaire dépossession de soi (la
mystérieuse fureur disparue) demeurait forcément inexplicable. Quel que
fût son désir de retrouver l’état d’indifférence habituel, ou se
persuader l’avoir retrouvé, il restait ce petit fait singulier, ce petit
fait irréductible. Impossible de ramener les événements de la nuit aux
proportions ordinaires, tant que le doute subsisterait. Le calme,
l’ironie un peu hautaine, imperturbable de l’abbé Cénabre est connue de
tous, et presque déjà légendaire. A ce point de vue la brutale exécution
du plaintif Pernichon ne s’expliquait pas aisément. Mais que dire de ce
qui l’avait suivie?
--Pourquoi l’ai-je frappé? répétait-il, parlant toujours à voix basse.
Il fallait que je fusse hors de moi! Sa pensée choppait à ce seul
obstacle. Il n’était attentif qu’à la recherche de ce qui l’avait porté
en avant contre un ennemi désormais disparu, effacé, anéanti, et avec
une telle haine au cœur toute vive... Contre qui? Contre quoi?
Alors, il entendit de nouveau son rire, et sursauta.
C’était moins un rire qu’un ricanement convulsif, involontaire,
déclanché bizarrement, méconnaissable. Depuis quelque temps déjà il
accompagnait sa réflexion ainsi qu’une ponctuation mystérieuse, et il ne
s’en serait pas avisé, tant cette chose inconnue se liait étroitement
aux plus intimes, aux moins avouées ou avouables, de ses pensées. Ce qui
avait soudain retenu son attention était une certaine disproportion
essentielle de ce rire, non pas à la rumination intérieure, mais à
l’attitude, à la tenue, à chacun de ses gestes, toujours graves et
mesurés, enfin à tout ce qui paraissait de lui au-dehors. Sa surprise
fut vive, mais elle se dissipa aussi rapidement que ce qui l’avait fait
naître, et il ne subsista d’elle qu’une inquiétude obscure, une espèce
d’attention secrète. Mot à mot il guettait, il épiait le retour de ce
témoin étranger, tandis qu’il reprenait ses allées et venues à travers
la chambre, avec une indifférence affectée.
C’est ainsi qu’il reposa sur la table le rabat chiffonné, maculé de
taches et puant le tabac (car l’ancien curé de Costerel prisait
beaucoup), puis revint vers la fenêtre, dont il ouvrit tout grands les
rideaux. Mais en vain. La solitude de la rue, le ronflement du vent
ramenèrent sa pensée au vieux prêtre, et il imagina son retour, à
travers la ville déserte jusqu’à la chambre d’hôtel, dont il avait connu
un soir la misère. D’ailleurs, ce n’était pas au souvenir de l’abbé
Chevance qu’il venait d’arrêter son esprit mais à sa parfaite, sa
définitive, son impitoyable solitude. Il lui sembla qu’il comprenait
seulement à l’instant combien cet homme était seul--isolé--seul entre
les autres hommes, plus séparé d’eux par la singularité de sa nature que
par l’espace ou le temps. Il en ressentit une vive joie. Qu’importe un
tel fantôme, ami ou ennemi? Que peut, pour ou contre, ce vieillard sale
et craintif?... Il était dans la foule ainsi qu’un étranger impuissant à
se faire entendre, et s’il y eût songé par impossible, chaque effort
fait dans ce sens (comme il arrive lorsque la différence est absolue,
irrémédiable) eût aggravé le malentendu originel, tourné à la confusion
de l’homme seul.
--Pauvre vieux! fit-il avec tristesse.
Et aussitôt, pour la troisième fois, il entendit son rire.
Si bref, si étouffé qu’il fût, son attention sur ses gardes l’avait
saisi d’emblée, happé au passage. De nouveau, mais bien plus nettement,
la même disproportion l’avait frappé de ce rire à son attitude, à
l’expression même de son visage qui, sur les derniers mots, s’était
pourtant attendri de pitié. Oui, le sentiment de cette disproportion
était autrement clair et pressant. Il n’en saisissait pas encore la
cause, mais une seconde lui avait suffi pour découvrir le point
douloureux, au plus profond de son orgueil. Celui que Mgr Dutoit, dans
un discours célèbre, avait appelé «_l’esprit le plus subtil et le plus
fin de son temps_» se découvrait un rire ignoble.
La froideur de l’auteur de _Tauler_ est célèbre, et son sourire
contraint. Qui n’a remarqué que ce sourire même est rarement donné? La
mobilité du regard, sa vivacité, parfois sa fixité brusque, sur laquelle
se clôt presque aussi rapidement la paupière, suppléent à tout. Peu de
gens l’ont entendu rire, bien que le lucide et charmant Toulet ait écrit
qu’un soir, à un dîner chez Mme de Salverte, la joie inattendue de ce
prêtre avait failli le faire crier d’angoisse. Peut-être n’ignore-t-il
point cette bizarre anomalie, ou cette dangereuse faiblesse? Mais
l’eût-il sue ou non, ce qu’il venait de surprendre était beaucoup plus
singulier. Cette espèce de ricanement sortait de lui, à n’en pouvoir
douter, et il ne le reconnaissait pas; ou du moins, il n’avait sur lui
aucun contrôle. Il l’avait écouté avec dégoût, pris sur le fait, ainsi
qu’une soudaine clarté découvre à nos pieds une bête immonde, et tout de
suite elle est replongée dans la nuit. Il ne le reconnaissait pas, et il
lui était pourtant impossible de l’attribuer à une cause purement
physique, de le séparer d’une part secrète et réservée de sa pensée,
peut-être, de toute autre manière, inexprimable. Ce claquement gras de
l’air dans la gorge, si surprenant qu’il fût, n’avait pas d’existence
propre, était dans une dépendance étroite... De quoi? Non pas un bruit
seulement, mais un écho... Quel écho?
Il n’eût su le dire, et cependant son inquiétude était assez forte pour
qu’il ne songeât plus qu’à cette nouvelle conjecture. Il eut même
l’enfantillage de chercher à provoquer ce qu’il n’avait reconnu que
fortuitement, s’encourageant de son mieux à trouver grotesque ce jeu de
cache-cache avec lui-même, mais, ce qu’il tira ainsi de sa bouche,
timidement d’abord, puis avec colère, ne ressemblait pas à l’autre rire,
n’avait pas du tout le même accent. Il s’arrêta.
Que n’eût-il donné, bien qu’il craignît toujours la folie, pour douter
de lui en cet instant, de ses sens, pour croire à une hallucination de
l’ouïe, par exemple, les hallucinations dont les critiques hagiographes
font la part si large! Mais on ne connaîtrait rien à la crainte dont il
était alors torturé, si l’on supposait un moment qu’une telle équivoque
fût possible. Il savait déjà que ce rire humiliant manifestait
simplement au-dehors une réalité certaine, copieuse, une vie concrète, à
laquelle il avait toujours souhaité de rester étranger. Incapable de
nier l’évidence, il en était à retarder seulement l’inévitable éclat.
Certaines formes particulières du renoncement échappent à toute analyse
parce que la sainteté tire d’elle-même à tout moment ce que l’artiste
emprunte au monde des formes. Elle s’intériorise de plus en plus, elle
finit par se perdre dans les profondeurs de l’être. Des actes aux
mobiles, nous ne saisissons plus les rapports, et le contact une fois
perdu ne se retrouvant point, à mesure que les faits observés rentrent
plus étroitement dans l’ordre logique qui leur est particulier, ils nous
paraissent au contraire se délier ou comme se dissoudre dans l’absurde.
Pour renouer le fil rompu il faudrait nous élever nous-mêmes, et par
impossible, comme d’un bond, au but sublime entrevu par le héros dès le
premier pas de son ascension, but que son âpre et patient désir a par
avance possédé, qui est l’unité profonde de sa vie.
La vie de l’abbé Cénabre a aussi sa clef: une hypocrisie presque
absolue.
Qu’on n’entende point par là simplement la constante recherche à l’égard
d’autrui, d’un alibi moral, ni rien qui se puisse confondre avec les
seuls calculs de l’ambition, mais quelque chose de plus. Le goût,
l’ardeur, la frénésie du mensonge et son exercice perpétuel, aboutissant
à un véritable dédoublement, à un dédoublement véritablement monstrueux,
de l’être. L’origine de ce mal affreux doit être recherchée très loin,
sans doute jusqu’à la première enfance, alors que le petit paysan rongé
d’orgueil, jouait presque innocemment, d’instinct, au foyer familial, la
lugubre comédie de la vocation. Et c’est vrai qu’il la jouait déjà
tristement, lugubrement, le jeune avare! Certains hypocrites, même
assidus, ponctuels, ont parfois leurs défaillances, composent leur rôle
avec une sorte de fantaisie, une exagération dans la feinte qui les
délivre d’eux-mêmes pour un temps. Peu d’hommes ont la sinistre
application de façonner du dedans leur mensonge. Mais il fut donné à
l’homme extraordinaire qu’on voit à ce moment chanceler pour la première
fois, d’opposer une résistance victorieuse, pendant des années, à toutes
les révoltes de l’âme. Jadis, au petit séminaire de Nancy, ce singulier
abbé de Saint-Genest, qui mourut missionnaire à Hué, s’accusait
d’éprouver pour son élève, pourtant parmi les plus assidus, une
répulsion invincible. Et comme on lui en demandait la cause:
--Je crois qu’il n’aime pas, disait-il. IL NE S’AIME MÊME PAS...