--Je traverse, mon ami, dit enfin l’auteur des _Mystiques florentins_,

revenant à son insu au langage élégant, la crise la plus soudaine, la

plus aiguë qu’on puisse imaginer. Si j’ai retrouvé mon sang-froid, je

l’avais assurément perdu tout à l’heure. On n’est pas maître du

soulèvement de toutes les puissances de l’âme, d’une pareille lame de

fond: un cri de détresse vient aux lèvres; je ne l’ai pas retenu. Je

n’en ai pas honte... Vous saurez, vous serez seul à savoir quelle

cruelle détresse, explique, excuse certaines résolutions, certains actes

que la méchanceté calomnie. On m’accuse déjà de sécheresse,

d’insensibilité. Vous voyez, hélas! que ni la réputation ni peut-être le

talent (je le compte pour rien!) ne mettent à l’abri des assauts les

plus humiliants. Dieu me garde de vous en demander, pour le présent,

témoignage! Mais si je m’ouvrais de ces choses à quelqu’un de ceux qui

m’admirent et croient m’aimer, je ne serais pas compris... Votre cœur

simple et sincère en jugera mieux. Ne vous en défendez pas, mon ami! A

travers les épreuves qui m’attendent, je mets très haut la consolation

de savoir que dans le silence et le secret, un prêtre aussi surnaturel

que vous m’assiste de sa compassion. Et j’ajoute encore que si la

Providence en disposait ainsi, vous garderiez ma mémoire.

A mesure que ces paroles tombaient dans le silence, il en démêlait, avec

une sourde irritation contre son naïf auditeur, le vrai sens, et ce sens

était vil. Contraint de donner un prétexte plausible, à ce qui eût

volontiers paru un geste inexplicable, il allait tout droit à la vérité,

la dénonçait malgré lui. Ce qu’il n’eût peut-être osé s’avouer à

lui-même, se lisait en clair dans ses phrases embarrassées: en dépit de

la comédie de terreur, à demi consciente, qu’il s’était jouée, tout

s’ordonnait peu à peu comme si, dès la première minute, l’esprit demeuré

lucide s’était tracé son plan. Le cri de détresse n’était que feinte. Il

avait toujours obéi, d’instinct et d’abord, puis délibérément, à la

nécessité capitale de prendre ses sûretés, de se trouver un alibi. Une

hypocrisie profonde organise ainsi du dedans son mensonge, et ne se

sépare de lui que par un effort de la raison, après avoir été sa

première dupe.

--Dois-je comprendre, dit l’abbé Chevance avec désespoir, que vous

pensez vous en remettre à moi dans une conjoncture aussi grave?... Il me

semble... permettez-moi... excusez-moi... que ceci n’est qu’un mauvais

rêve... Ou si vous voulez seulement m’éprouver, à quoi bon? J’ai la plus

grande estime--je veux dire la plus respectueuse admiration--pour vos

talents, votre gloire... les services que vous rendez à l’Église... Il

vous serait si facile de me prendre au piège! Quand j’aurai montré ma

sottise, vous rirez de moi, vous aurez bien raison... Mais... (sa voix

se fit réellement suppliante) on saura cette misérable histoire, le rôle

que j’aurai tenu, on parlera de moi de nouveau--qui sait?--on finira par

se lasser de mes folies, du scandale... J’ai payé si cher, monsieur le

chanoine, une erreur de ma jeunesse, une faute de tact!... Je ne

reviendrai pas sur ce malheureux sujet, je vous dirai simplement: ne me

mettez pas en cause par jeu! N’ajoutez pas à mes peines!... si je perds

la situation si honorable... si avantageuse... qu’on a bien voulu

m’accorder dans un diocèse qui n’est pas le mien, où l’on compte tant de

valeurs... que deviendrai-je? Ah! mon respectable ami, je le sens, je

l’avoue! Depuis quelques mois je commets des imprudences, je me laisse

mettre en avant, je tente sottise sur sottise... Ne me les faites pas

payer trop cher!

Rien ne saurait rendre l’expression du regard dont l’abbé Cénabre

enveloppa le vieillard suppliant. Puis il haussa violemment les épaules.

--Vous me croyez capable d’étranges petitesses, dit-il. Je regrette de

vous avoir tellement bouleversé. Convenez cependant que je me suis bien

avancé pour pouvoir, maintenant, reculer? D’ailleurs je me tiens

toujours à un premier choix que j’ai fait. Oui--si étrange que cela vous

paraisse--j’ai besoin de vous dans une des circonstances les plus

graves, je puis dire les plus tragiques de ma vie... Une terrible,

décisive épreuve, un trouble...

Mais il s’interrompit brusquement comme pour mieux voir, à son

inexprimable surprise, l’ancien curé de Costerel-sur-Meuse qui, poussant

discrètement vers lui le prie-Dieu (de l’air d’un homme qui ne se

dérobera plus), disait avec un calme apparent, bien que de grosses

gouttes de sueur perlassent à son front:

--S’il en est ainsi, monsieur le chanoine, je vous écoute.

Puis il fit le signe de la croix.

Une colère à peine contenue gronda dans la voix de l’abbé Cénabre.

--Je ne vous demandais pas de m’entendre en confession, mon ami. Ne vous

pressez pas tant!

Il appuya sur les derniers mots avec intention, et un sourire si cruel

que le pauvre prêtre rougit jusqu’à la racine de ses cheveux blancs. Et

néanmoins son humble regard brilla tout à coup, d’une assurance sacrée.

--Je ne puis que cela pour vous, fit-il de sa voix toujours tremblante.

Par moi-même je ne suis rien: laissez-moi céder la place à Dieu. Je ne

ferai pas la folie de me fier à mes propres lumières. Non! je ne

commettrai pas cette folie!

Il tira de sa poche son gros mouchoir de coton, et s’essuya fébrilement

le front et les joues.

La forte main de l’abbé Cénabre pressait son épaule et il parut fléchir

sous l’étreinte.

--Monsieur, dit le prêtre, si vous craignez pour votre repos, et de vous

compromettre, allez-vous-en!

--Oh! monsieur le chanoine, s’écria l’abbé Chevance les yeux pleins de

larmes, je n’ai pas mérité cela.

Pour la première fois peut-être, depuis tant d’années, le pauvre homme

sentit quelque chose qui ressemblait au mouvement d’un juste orgueil

offensé. Une seconde, il eut conscience de sa force, il en sentit l’élan

irrésistible. Toutefois, dans l’innocence de son cœur, il s’attendait

plutôt à la confidence de quelque faute grave, dont l’aveu eût été trop

difficile fait à un autre que lui. Et quelle faute l’eût trouvé rétif?

Quelle boue l’eût rebuté? Déjà sa main se levait pour bénir, et la

miséricorde divine dont il était plein frémissait dans sa paume,

confondue à l’effusion de sa propre vie.

D’ailleurs, l’humble supplication de son regard était telle, que l’abbé

Cénabre y répondit malgré lui.

--J’ai perdu la foi! dit-il.

Et il ajouta aussitôt d’un accent beaucoup plus calme:

--Je me suis débattu cette nuit dans des ténèbres exceptionnelles. J’en

suis à ne pouvoir remettre une décision irrévocable, que la simple

honnêteté intellectuelle impose... A la question qui m’est faite,

esquivée si longtemps, je dois répondre loyalement par oui ou par non.

Il parlait ainsi en marchant de long en large, tête basse. Au dernier

mot, il s’arrêta face à son interlocuteur. Le visage candide de l’abbé

Chevance exprimait un soulagement infini. Fut-ce la déception d’un coup

manqué?... Fut-ce la confusion de s’être ainsi découvert pour rien?...

L’abbé Cénabre pâlit:

--Que n’avez-vous parlé plus tôt? disait l’autre de sa voix douce. Qui

peut se croire à l’abri de cette sorte de tribulation? Moi-même... Mais

une intelligence comme la vôtre l’éprouve sans doute plus vivement. Dans

une pareille conjoncture, se débattre est vain: on ne peut pas

grand-chose pour soi-même. Laissez-vous apaiser, mon cher, mon bien-aimé

maître et ami. Laissez Dieu revenir de lui-même: je m’en vais prier pour

vous.

Et il chercha son chapeau sur le lit, se tourna vers la porte, l’ancien

curé de Costerel! prêt à faire comme il avait dit...

--C’est donc là tout! s’écria l’abbé Cénabre avec un rire forcé. La

chose vous paraît si simple? Vous me trouvez bouleversé, hors de moi (ma

seule démarche auprès de vous le prouve assez!), mais vous n’en êtes pas

autrement ému. Ou peut-être vous me jugez capable d’être à ce point

torturé par des imaginations de petite fille? Hélas, sachez-le, mon ami.

La croyance n’est pas arrachée d’un homme tel que moi sans un atroce

débat. Les circonstances, plutôt que ma volonté, font de vous l’unique

spectateur de cette tragique aventure. Encore un coup, allez-vous-en!

De nouveau, les larmes vinrent aux yeux de l’abbé Chevance...

--Ce n’est pas cela... pas du tout cela... murmura-t-il désespéré.

J’aurais prié... j’aurais demandé des lumières pour vous et pour moi.

Mais vous abandonner, mon protecteur, un fidèle ami! Mon Dieu! vous

m’auriez bientôt revu!

--En êtes-vous sûr? s’écria furieusement l’abbé Cénabre: _J’ai songé

sérieusement à me tuer cette nuit._

Comment cette parole vint-elle? D’où vint-elle? Lui-même n’eût su le

dire. Il n’eût su dire non plus si elle était un mensonge. A peine

proférée, à supposer qu’elle ne fût qu’une provocation vaine, l’attitude

du vieux prêtre, sa terreur silencieuse, bien différente de son

habituelle agitation, lui donna sur-le-champ une réalité sinistre. Sans

doute il n’était pas vrai que l’abbé Cénabre eût réellement délibéré de

se tuer: la pensée ne lui en était même pas venue; il avait jeté cela

comme une injure. Et néanmoins, il sentit une fois de plus avec une rage

absurde que la parole imprudente le liait autant qu’un aveu. Dans quel

rêve, dans quel cauchemar frénétique s’agite-t-on ainsi pour voir se

rétrécir autour de soi l’espace libre, se fermer toutes les issues? Il

avait voulu un témoin favorable, bien qu’imprudemment appelé, dont le

moins habile eût su tirer parti, et il n’aboutissait stupidement qu’à se

trahir... Contre qui, contre quel obstacle invisible, la haine dont il

se découvrait plein?...

Cette fois l’abbé Chevance le regardait bien en face, de ses yeux

tristes. D’ailleurs il ne fit aucune plainte, ne formula aucun reproche.

Il dit seulement avec une extraordinaire dignité:

--Je ne puis plus désormais vous entendre hors du sacrement de

Pénitence.

Il fit à nouveau le geste de se retirer: l’abbé Cénabre le devança:

--Me croyez-vous capable... commença-t-il d’une voix tonnante...

--Nous sommes capables de tout, répondit le vieux prêtre humblement...

Mais aussitôt son regard se durcit, et l’historien de Gerson reçut ce

coup en pleine poitrine:

--Je voudrais plutôt vous croire victime d’une telle pensée que capable

de vous l’attribuer faussement.

Il hésita encore une seconde, et avec une poignante tristesse:

--Je ne puis vous permettre de vous servir de moi pour offenser Dieu,

dit-il.

L’abbé Cénabre sourit amèrement:

--Je renonce à me défendre. Vous êtes libre. Qui vous retient?

Il le vit glisser plutôt que marcher vers la porte, son chapeau sous le

bras, si pâle, si las, d’un air de soumission si basse qu’une rage le

prit de laisser échapper ce prêtre ridicule, avec son secret. Mais au

fond du cœur sa déception était plus forte encore du silence qu’il ne

pouvait rompre, de la solitude incompréhensible où depuis quelques

heures il était tombé. Prières, menaces, mensonges, cris de fureur ou de

désespoir, il semblait que rien ne pût dépasser le cercle enchanté. Il

était comme un homme qui crie au bord de la mer.

La fureur l’emporta pourtant. La même haine mystérieuse cherchant

toujours son objet, et qui l’avait déjà soulevé de colère contre le

blême Pernichon, le jeta tout tremblant, face à un nouvel adversaire. Il

ne mesura point son élan. Il étendit seulement le bras, et le frêle

vieux prêtre pirouetta sur lui-même, cherchant vainement un appui de ses

mains ouvertes. Les semelles cloutées glissèrent sur le parquet ciré. Il

tomba à genoux, son chapeau à côté de lui, lamentable.

La honte, plutôt que la pitié, tira de l’abbé Cénabre une espèce de

gémissement. Il restait muet devant sa grotesque victime, la discernant

à peine, toute son attention tendue vers l’événement intérieur, le

jaillissement irrésistible, la force inconnue, surnaturelle... Qu’était,

qu’était cette passion soudaine, frappant de tels coups dans sa

poitrine?

Il ne vit pas l’abbé Chevance se lever, il ne vit pas la vieille main

s’emparer de la sienne, il n’entendit pas la voix pourtant si douce,

encore frémissante d’une terreur enfantine, et soudain elle sonna

terriblement à son oreille. Tout son corps, d’un imperceptible écart,

sitôt retenu, esquissa le bond d’une bête traquée. Puis le regard surgit

de nouveau dans ses yeux.

--J’aurais désiré que vous me bénissiez, disait tristement l’abbé

Chevance... J’aurais voulu vous demander cette grâce, avant de vous

quitter pour jamais.

Sa voix était tendre, et pleine d’une pitié si divine que l’orgueil le

plus sourcilleux s’en fût trouvé ému. Il n’évitait pas, il cherchait

maintenant les yeux sombres, tandis que s’abattait sur le prêtre

célèbre, ainsi qu’un aigle sur sa proie, la compassion d’une âme de feu.

--Oui, disait le confesseur des bonnes, dans l’affreuse épreuve où je

vous vois, tout autre acte de notre ministère vous serait, certes,

impossible. Mais lequel d’entre nous, sous les pieds mêmes du diable, ne

pourrait valablement bénir, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit?

Ah! mon ami, cela est vrai, cela est sûr! Vous pouvez sans sacrilège,

appeler sur un frère à peine moins misérable que vous, cette grâce dont

vous êtes à présent vide. Écoutez-moi. Faites ce signe au moins--même

avec indifférence--même dans la perversion de la volonté! Qu’importe si

vous croyez ou non à cette minute, et quand chaque battement de votre

cœur serait un blasphème et un défi! Si vous ne pouvez implorer la

miséricorde pour vous--ah! faites, faites au moins le signe qui la

dispense au pécheur! Souhaitez-moi, souhaitez-moi seulement d’être

heureux!

C’est ainsi que ce prêtre extraordinaire, avec une ténacité sublime,

tentait sa chance suprême, lançait le dernier appel susceptible d’être

entendu. Il voyait, il tenait sous son regard, il touchait presque l’âme

forcenée, frappée à mort; il n’espérait plus rien d’elle qu’un signe, un

seul signe, à peine volontaire, à peine lucide, quelque chose comme le

clin d’œil qui consent, sur la face pétrifiée de l’agonie, un rien, la

brèche où pût peser de tout son poids immense la formidable pitié

divine, qu’il entendait rugir autour du réprouvé encore vivant. La

révélation lui en venait d’être faite, en un éclair, il n’eût su dire

comment, et il allait l’oublier aussi vite, il était tout entier dans

son effort, il ne mesurait pas son coup. Bien au-delà de sa propre

raison, à mille lieues de son corps chétif, qui même alors gardait son

attitude humiliée, craintive, sa charité, elle seule, discernait,

jugeait, agissait. Qui peut voir, avec les yeux de l’ange? L’homme qu’il

disputait aux ténèbres était toujours là, devant lui, dans sa forte

carrure, son front pâle sans une ride, les yeux baissés. Mais ils

s’étreignaient dans le ciel.

Par degrés, la conscience revenait à l’abbé Cénabre, bien qu’il ne

s’arrachât qu’au prix d’un grand effort à sa contemplation intérieure.

Ce qui se formait en lui échappait à toute prise de l’intelligence, ne

ressemblait à rien, restait distinct de sa vie, bien que sa vie en fût

ébranlée à une profondeur inouïe. C’était comme la jubilation d’un autre

être, son _accomplissement_ mystérieux. De ce travail, il ne savait ni

le sens ni le but, mais la passivité de toutes ses facultés supérieures

au centre d’un ébranlement si prodigieux, était justement une volupté,

dont son corps vibrait jusqu’aux racines. Il acceptait, il recevait dans

sa propre nature la force mystérieuse, il la subissait avec une joie

terrible. A ce degré d’abandon de soi-même, à ce déliement total, aucune

raison si péremptoire, aucune menace, aucune injure n’eût obtenu de

lui-même un soupir. La prise était d’autant plus forte qu’elle s’était

refermée à l’improviste. La résistance avait été brisée d’un coup.

Il contemplait encore l’abbé Chevance avec hébétement. La voix, tour à

tour impérieuse et suppliante, avait frappé parfois son oreille, sans

émouvoir son cœur, mais il en avait retenu les mots prononcés. Sa

mémoire les ayant enregistrés, les réformait mécaniquement. Dans

l’effusion de son affreux bonheur, cette plainte, ce dernier appel

n’avait pas de sens, ou du moins pour le saisir, il devait remonter peu

à peu des profondeurs de sa joie. La lenteur du retour lui fit mesurer

l’énormité de sa chute. Car si étroitement qu’il nous presse, l’ange

obscur, maître de la volonté, sent tressaillir sous lui, au moment

suprême, la chair qu’il a trompée--la chair qui flaire la

mort.--D’ailleurs tout se passa dans le temps d’un éclair.

Enfin, il put voir. Il put fixer clairement le vieux prêtre, tremblant

non plus de crainte, mais de pitié. L’élan pour fuir, dont l’abbé

Cénabre était incapable, son désir même, dont la source était tarie, il

les retrouvait, sans les reconnaître, dans le regard du dernier ami. La

grâce divine (depuis des mois, il n’en sentait même plus l’absence) se

montrait encore une fois: c’était comme la face d’un cadavre au fond des

eaux, c’était comme un cri plaintif dans la brume. La clairvoyance de

l’apôtre, ou plutôt sa sublime charité, l’avait inspiré de solliciter du

malheureux cela seul dont il était encore capable: une muette

imploration, pas même: un effort de sympathie, moins peut-être: un

mouvement de compassion pour sa propre déchéance.

Rien n’en parut au visage contracté de l’abbé Cénabre. Sa récente fureur

s’y marquait encore, car le vertige l’avait saisi brusquement,

traîtreusement. Aucun signe n’avait témoigné au-dehors de la joie

suspecte dont il avait connu la première et définitive possession, ou

peut-être la figure humaine ne saurait-elle l’exprimer. Aucun signe ne

témoigna non plus de sa suprême hésitation, du dernier faux pas sur la

route implacable, et pourtant la miséricorde l’assaillait à son tour, se

ruait sur lui. Si forte en fut l’étreinte, qu’il sembla que son corps

même y répondît. Le regard ne s’adoucit point, mais il s’y forma, pour

se dissiper aussitôt, une lueur hagarde, ainsi que d’un homme assommé.

Son bras, sur la prière de l’abbé Chevance, se leva pour bénir. Il s’en

fallut d’une imperceptible fraction de temps. La raison gagna de

vitesse; l’angoisse se fondit en un moment; le rêve hideux s’ouvrit

ainsi qu’une nuée, découvrant cette part stérile de l’âme que l’ironie

avait dès longtemps consumée. Le sens critique, si vanté, de l’éminent

écrivain, l’emporta. Quelque chose, qu’il ne nommait déjà plus, s’écarta

de lui, d’une fuite oblique. La scène tragique, dont il avait

instantanément perdu le sens, la clef, ne lui parut plus que

l’insupportable parodie d’un vrai drame, et il crut en découvrir la

ridicule affectation. Sa pâleur, surprise de nouveau dans la glace, le

tremblement de ses mains, tous les signes persistants d’une angoisse

dont venait de se délivrer sa raison, lui firent honte. Il eût voulu les

effacer sur-le-champ, ainsi qu’un acteur fourvoyé dans un mauvais rôle,

jette avec rage sa défroque.

Si le dégrisement n’avait pas été si brusque, si total, peut-être eût-il

encore passé sur l’abbé Chevance sa colère et sa déception, mais il

avait trop hâte d’en finir, de reprendre après le délire

incompréhensible, le fil de sa vie quotidienne, de se retrouver enfin. A

son insu, il était d’ailleurs à bout de forces. Il dit seulement, avec

un profond soupir:

--Je renonce à comprendre quoi que ce soit à la crise que je viens de

traverser. Il me semble que j’ai retrouvé mon bon sens, lorsque je vous

ai vu prêt, mon pauvre ami, à vous laisser gagner vous-même à la

contagion de ma folie.

Le cri désespéré du prêtre retentissait encore dans la chambre close,

mais la parole glacée de l’abbé Cénabre, aussitôt, l’abolit. Et

d’ailleurs l’ancien curé de Costerel-sur-Meuse parut comprendre, inclina

sa tête, et ne fut plus au moment qu’un pauvre homme.

--Comme on nous connaît peu, nous autres prêtres, continuait la voix

devenue lente et grave, comme nous sommes séparés du monde! Beaucoup

voient en ma modeste personne un écrivain dressé aux disciplines de

l’intelligence, attentif, méfiant par nature et vocation, familier

jusqu’au désenchantement des cas de conscience les plus délicats... Et

pour avoir une fois goûté cette tentation du doute, analysée tant de

fois dans mes livres, je perds tout contrôle sur moi-même, je parle et

j’agis comme un dément. Ah! qu’il faut peu gratter le prêtre

d’expérience et d’âge pour retrouver le séminariste, sa foi un peu

farouche, ses scrupules, ses terreurs! Vous le savez, mon ami, nous le

savons tous. Aussi m’avez-vous déjà pardonné.

--Ah! mon Dieu... sans doute... il est vrai... monsieur le chanoine,

répondit l’autre avec un extraordinaire bégaiement, je n’ai pas... je ne

puis véritablement... Comment pouvez-vous penser que je garde le

souvenir de ces... enfin d’un...

Il ne put jamais achever. Le calme de son interlocuteur semblait agir

sur lui comme un charme: il était visiblement à la merci de l’homme

supérieur qui le fixait d’un regard dur.

--J’aurais moins sottement agi en suivant d’abord vos conseils, continua

Cénabre sans élever le ton, mais avec une force écrasante. Oui, dans une

pareille conjoncture, se débattre est vain: se détourner d’une tentation

vaut mieux que lui résister en face, et si j’avais présumé de mes

forces, j’en suis bien assez puni. Il n’y a pas de meilleur remède, ni

plus simple que la paisible observation de nos devoirs, dans un esprit

de confiance et d’abandon. Mais il me reste néanmoins quelque chose à

faire: il est bon, il est juste, que je répare en quelque mesure, non

pas l’offense (votre charité y a pourvu) mais le scandale. Mon vénérable

ami, je désire que vous m’entendiez en confession...

--Non, dit l’abbé Chevance.

La riposte partit comme une balle. Que le malheureux homme eût souhaité

de la rattraper!

--J’estime à cette heure, balbutia-t-il... j’ai lieu de supposer... Bien

loin d’émettre un jugement définitif...

Puis comme si le courage lui eût décidément manqué, le reste de ses

paroles se reperdit dans un bredouillement confus. Sa misérable tête

s’inclina encore un peu plus sur l’épaule; il fit sans doute pour ne pas

fuir, un effort douloureux; son corps, si étrangement humilié, parut

comme tassé par une crainte aveugle... Et tout à coup, au plein de sa

ridicule détresse, ce cri lui fut encore arraché:

--Non! je ne puis me prêter à cette illusion sacrilège!

Aussitôt, il mendia du regard un impossible appui, mais rencontrant les

yeux de l’abbé Cénabre fixés sur lui avec une sollicitude presque

tendre, il eut un mouvement de recul si spontané, si farouche, que le

rouge monta au front du chanoine.

--Avez-vous peur de moi? dit-il doucement.

Son sang-froid retrouvé, il ne doutait plus de l’imprudence inouïe qu’il

avait commise en affolant, comme à plaisir, ce prêtre dont il

connaissait pourtant l’âme. L’auteur de la _Vie de Tauler_ n’est point

homme à subir aisément la duperie d’une force matérielle, et la plus

violente colère l’eût à ce moment moins effrayé que les signes de cette

panique où son expérience subtile discernait la révolte absolue,

irrésistible, d’un cœur impossible à soumettre. Le mépris peut être

soutenu, on fait sa part à la haine, on peut prendre à revers, par un

détour, une indignation qui fonce, mais ce bonhomme irréductible allait

lui échapper à jamais.

Un mot de plus, et c’en était fait: il avait pour toujours ce juge

obscur, confident d’une heure, reperdu dans la foule, mille fois plus

dangereux dans son obscurité même, désormais insaisissable. Sans doute,

la naissante réputation du confesseur des bonnes ne lui conférait encore

qu’une autorité assez mince et sur un petit nombre d’esprits, mais ce

n’était pas ses entreprises que redoutait surtout l’abbé Cénabre: sa

volonté, dès ce soir tendue à abolir jusqu’au souvenir de la crise qui

avait failli l’abattre, au moins détruire son repos, son œuvre, sa

renommée, rencontrait l’obstacle de ce témoin fatal. Le secret--le

secret de la nouvelle vie--allait dans un instant passer son seuil,

cheminer à travers le monde, certitude trop dure à son orgueil déjà si

sauvagement éprouvé. Il sentit que la ruse manquerait le but, ou qu’elle

serait gagnée de vitesse. Non pas avec emportement, mais avec une audace

délibérée:

--_Qu’allez-vous raconter de moi?_ dit-il.

--Mon Dieu! s’écria le pauvre prêtre, monsieur le chanoine... je n’ai

rien à raconter.

--Si fait, répondit l’abbé Cénabre, après un silence. Que vous ayez vu

clair ou non (le sais-je, moi-même?) et quand ce que vous prévoyez

devrait être, je demande: lorsque vous m’avez trouvé tout à l’heure, en

plein désordre, en pleine angoisse, m’avez-vous cru? M’avez-vous plaint?

Était-ce là l’épreuve d’une âme fausse et basse? Ne me suis-je point

défendu? N’ai-je point souffert?

L’abbé Chevance l’arrêta d’un regard indéfinissable.

--Et après, continua l’abbé Cénabre, car je n’attends pas une réponse

aux questions que je viens de poser, ne pensez-vous point qu’il faille

un peu de temps pour que votre simple honnêteté s’arrange des faiblesses

et des contradictions particulières à un homme dont la vie

intellectuelle vous est si peu connue? Et d’ailleurs, à quel prix

obtiendrais-je de vous contenter tout à fait?

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