Il s’agenouilla, pria comme à l’ordinaire. Jamais jusqu’alors ce prêtre

notoirement suspect n’avait manqué de remplir à la lettre certains

devoirs de son état et la prière est un de ces devoirs, car il se plie

aisément à une discipline extérieure, à une contrainte matérielle: il y

trouve un indispensable appui, une sûreté contre un désordre profond qui

l’entraînerait au-delà de l’équivoque où sa nature se plaît. Ce soir

encore il prononce avec lenteur, il récite tout au long la prière

habituelle, correctement. Puis il se glissa dans ses draps, et ferma les

yeux.

Aussitôt, la pensée lui vint d’en finir une fois pour toutes avec le

doute anxieux qu’il étouffait depuis des semaines, et il essaya de le

formuler. D’ailleurs, sa nature fut plus forte, et il se travaillait

encore inconsciemment pour rentrer dans une de ces catégories familières

où il avait accoutumé de classer les esprits. A son sens, la parfaite

dignité de sa vie rendait improbable, invraisemblable même, une crise

morale: «Je me suis simplement engagé dans une impasse, songeait-il...

Mon œuvre est à peine abordée: on ne se passe pas éternellement de

doctrine. Il y a une doctrine à tirer de mes livres. J’éprouve

seulement, jusqu’à la douleur, le besoin de me rassembler.»

Il expliquait ainsi son dégoût grandissant des derniers mois, le travail

irrégulier, le sentiment si vif d’un effort gâché, d’une pensée qui

tourne court, et aussi sa rancune obscure, chaque jour plus forte,

contre l’objet même de son étude, les hommes simples, dont la simplicité

l’avait trahi.

Dans le silence, il entendait sonner son cœur dans sa poitrine, et

l’irrégularité des pulsations le frappa. «Je ne voudrais pas vieillir,

pensait-il, sans avoir donné ma mesure, m’être imposé.» Car il en était

à n’avoir plus qu’indifférence pour le public dont l’aveugle adulation

l’avait poussé si haut--public à l’affût d’un déclassement inédit, d’un

nouvel aspect du déclassement--race étrange qui se satisfait seulement

des formes les plus fugitives, les plus instables de l’erreur, pour

ainsi dire à l’état naissant, et qui la délaisse sitôt formée,

passionnée pour le suspect, indifférente ou cruelle au renégat.

Il en était à ce point de la rêverie où certains mots se formulent

parfois d’eux-mêmes, rompent violemment le cours de la pensée, comme

issus des profondeurs de l’être... Renégat fut un de ces mots. Et le

choc en fut si rude que les lèvres de l’abbé Cénabre le prononcèrent à

son insu.

Il essaya de sourire; il sourit même. Pour lui ce mot démodé n’exprimait

encore, à cet instant, rien de clair. Comment s’est-il trouvé dans sa

bouche? Sans doute peu de livres ont été plus sévèrement critiqués que

les siens, passés au crible... mais il est sauf. Les pires censeurs

n’incriminent plus que les tendances d’une œuvre où leur malignité n’a

rien dénoncé de condamnable. Qui peut le troubler lui-même? Au regard du

plus exigeant, il est sans reproche. Non content de rester fidèle aux

grands devoirs, il s’est attaché à respecter scrupuleusement les petits,

soucieux de rien innover, de ne troubler en rien l’ordonnance, le

règlement de ses journées, et aussi par dédain des abandons faciles, par

dignité. S’il célèbre rarement la messe, c’est d’accord avec ses

supérieurs, et parce que le temps lui manque, réellement. Mais il n’omet

pas le bréviaire. Le Père Domange l’entend chaque mois en confession.

Que ce regard jeté en arrière le rassérène pour un moment! L’exaltation

de la jeunesse n’est plus, ni son espérance avide, mais la pente a été

une fois donnée, la vie coule dans le même sens, comme entraînée par son

poids... Il ferme les yeux, il serre étroitement les paupières, avec un

entêtement puéril... Il veut voir ce cheminement monotone à travers le

temps: il le voit... Vers quel but?

Malgré lui, ainsi qu’une bête échappée, sa pensée court déjà sur la

route enfin ouverte. C’est peu dire qu’il n’en est plus maître, elle est

maintenant hors de lui, une chose étrangère, une pierre qui tombe...

Oui, son œuvre a un sens, et il l’ignorait! On en est encore à épier les

textes, pour y découvrir une proposition hétérodoxe! Lui-même s’est

prêté à ce jeu enfantin. A ce moment même, comme par un suprême effort,

les arguments familiers surgissent de toutes parts, dans un désordre

affreux. Mais il sent trop, il sent avec terreur que cette confusion

n’est qu’un remous, à la surface d’une eau profonde. Déjà la pensée,

l’unique, la précieuse, la dangereuse pensée jaillie de lui est

descendue bien plus avant, hors de toute atteinte, glisse à travers les

ténèbres ainsi que le poids d’une sonde. Elle ne s’arrêtera qu’au but,

s’il existe. L’homme suspendu par ses mains défaillantes, à demi

ouvertes, au-dessus du gouffre, n’écoute pas avec plus d’angoisse la

chute vaine et bondissante des pierres. Le vide qui s’ouvre, la

vertigineuse plongée arrache enfin une parole à l’abbé Cénabre:

--Dieu! dit-il.

* * * * *

Mais alors... un coup assené n’arrive pas plus prompt... à peine effacée

dans l’air la parole inconsistante, un silence inouï, formidable, tomba

sur lui comme une masse de plomb. Telle fut la brusquerie de l’attaque,

et si totale cette soudaine défaillance de l’âme, qu’il se jeta hors de

son lit, s’échappa... La chambre rivait encore alentour sa pâle vie

lumineuse, chaque objet à sa place ordinaire, et il voyait dans la glace

son regard béant... mais il semblait que les choses eussent perdu

chacune leur sens particulier, ne répondissent plus à leur nom, fussent

muettes. Le regard lui-même exprimait à présent moins la terreur qu’une

surprise absolue...

* * * * *

--Je ne crois plus, s’écria-t-il d’une voix sinistre.

* * * * *

La tentation nous exerce, le doute est un supplice sagace, mais l’abbé

Cénabre ne doutait point, et il n’était pas tenté. De ces épreuves à la

morne évidence exprimée par son dernier cri, il y avait justement ce qui

distingue l’absence du néant. La place n’est pas vide, il n’y a pas de

place du tout; il n’y a rien.

A la lettre, il ne sentait ni regret ni remords. Seul, l’étonnement d’un

homme qui, croyant marcher dans une direction, connaîtrait qu’il a

piétiné, que l’espace franchi n’est qu’un rêve. L’eût-il désiré (mais il

ne le désirait point), sa raison se fût encore refusé d’admettre qu’il

eût jamais différé de ce qu’il était, à ce moment même. Par la brèche

mystérieuse, le passé tout entier avait glissé comme une eau, et il ne

demeurait, sous le regard inaltérable de la conscience, que des gestes

plus vains que des songes, une vie ordonnée, réglée, constituée en

fonction d’un monde imaginaire. Ce qui semblait à d’autres son

existence, sa personnalité véritable, était né des circonstances,

éphémères, _inconsistantes_ comme elles: à peine si la répétition des

mêmes actes avait pu au cours des ans, à la longue, former quelque

ombre, prêter une certaine réalité au fantôme. Il l’imaginait ainsi du

moins. Car lentement désagrégée par la délectation du doute volontaire,

par le sacrilège d’une curiosité sans amour, la croyance s’était

évanouie, totalement, comme une fonction qui ne survivrait pas à

l’organe détruit, dont il ne subsisterait même pas le besoin.

Et pourtant, la glace lui renvoyait l’image intolérable d’un visage

transformé par la peur, d’un misérable corps en déroute. Sous son léger

vêtement de nuit, un frisson le secouait, la sueur ruisselait sur ses

reins et sur ses jambes, et par l’échancrure de la chemise, il pouvait

voir trembler son scapulaire sur sa poitrine velue à chaque battement

affolé de son cœur. Le regard dérobé en dedans, la mâchoire relâchée par

l’angoisse, mais encore têtue, la bouche au pli amer étaient d’une

singulière vulgarité... Chose étrange! Cette vision détestable le

retint, l’absorba même dans une complaisance secrète, presque

inavouable. L’humiliation de la chair lui fut douce, si ce mot peut

s’entendre d’une jouissance aussi trouble, car dans le désordre où il

était comme englouti, le féroce mépris de lui-même donnait au moins

l’illusion d’un reste de lucidité. Son désir fut d’ailleurs si vif de

voir jusqu’au fond de sa honte qu’il fixa la glace à la hauteur de ses

yeux, chercha son regard.

Il le vit, et en même temps cessa de se défendre, se livra. Le regard,

dans le visage convulsé, demeurait clair, attentif, et même--il l’eût

juré--railleur. «Tu mens, disait-il, tu mens, tu mens!» Il ne disait que

cela, mais l’âme soulevée, comme tirée hors d’elle-même (ainsi que

l’orchestre un moment suspendu à la première note répétée du thème,

plonge tout à coup sur elle dans le déchaînement de ses cuivres), l’âme

reprenait avec une force accrue: «Il a raison: tu mens! Tu te joues une

comédie sacrilège. Il n’est pas vrai que tu aies perdu Dieu. Et

d’ailleurs tu n’en sentirais pas plus la perte que tu n’en as senti le

besoin. Tu es aujourd’hui ce que tu étais hier. Si ta chair tremble,

c’est de froid. Seulement tu voudrais bien croire qu’un homme tel que

toi ne cède qu’à des épreuves faites pour lui, à sa mesure. Il n’est pas

possible que Dieu meure en toi sans cérémonie, sans éclairs et sans

tonnerre.»

De connaître avec certitude l’inanité, la simulation de sa détresse

portait le dernier coup, tranchait le dernier lien du présent au passé,

le laissait dans le vide. La foi s’était évanouie comme si elle n’avait

jamais été. Il se retrouvait à cet instant comme s’il n’avait jamais

vécu. Que n’eût-il donné pour sentir une résistance, un déchirement,

fût-il le plus douloureux, n’importe quoi d’autre que la dissipation

silencieuse de l’être qu’il avait cru réel, maintenant évanoui, et

remplacé par rien!... Mais le silence surnaturel semblait scellé sur

lui, pour toujours.

Il regagna misérablement son lit, tête basse, avec une sorte d’humilité

vile qui marquait bien la profondeur de sa chute, son caractère

irréparable, pareil moins à un menteur confondu qu’à un animal dressé

qui aurait raté son tour. Bien qu’il s’abandonnât désormais, cet abandon

ne lui apportait aucun soulagement certain: une issue semblait ouverte,

au contraire, aux eaux dormantes et pourries de l’âme. Des sentiments

nouveaux, et pourtant familiers à sa nature profonde, impossibles à

renier, bien qu’il fût encore incapable de leur donner un nom,

sourdaient ensemble d’un sol saturé. A sa grande surprise, le plus fort

d’entre eux ressemblait singulièrement à la haine.

Il se leva presque aussitôt pour rallumer sa lampe. Il ne tremblait

plus. Sa chemise trempée de sueur collait à son dos et à ses cuisses,

mais il n’en sentait pas le contact glacé: son cœur battait de nouveau à

coups réguliers, pesants... Et déjà la résolution se formait en lui d’en

finir une fois pour toutes, d’éclaircir à tout prix ce débat obscur. De

cela seul il avait conscience, car il se croyait rendu au calme qu’il en

était à ce paroxysme où l’anxiété réclame, exige, postule une présence

amie--n’importe quelle présence--un témoin. Il ne pouvait pas, il ne

pouvait plus être seul.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pourquoi l’image s’imposa-t-elle aussitôt à son esprit d’un homme si

différent de lui, si peu fait pour l’entendre, l’abbé Chevance, ancien

curé de Costerel-sur-Meuse, actuellement prêtre habitué à l’église de

Notre-Dame-des-Victoires? Fut-ce le seul nom qui se présenta, car le

nombre est petit des amis fidèles qu’on réveille à deux heures du

matin... Fut-ce pour une autre raison plus profonde et plus urgente? Il

n’eût su le dire, et ne s’en soucia jamais plus. Il vivait déjà dans son

rêve, et de ce rêve il ne devait attendre nulle merci.

C’est avec un calme apparent qu’il décrocha le récepteur du téléphone.

L’abbé Chevance habitait une petite chambre au dernier étage de l’hôtel

Saint-Étienne, rue Vide-Gousset. Il chercha le numéro sur l’annuaire. Le

veilleur, tiré de son somme, d’ailleurs ahuri par une démarche aussi

tardive, se fit répéter trois fois la consigne:--«Veuillez prier l’abbé

Chevance de venir ici d’urgence, chez moi, pour une affaire grave.»--«Un

malade?» demandait l’autre...--«Un mourant», répondit l’abbé Cénabre,

posément.

* * * * *

L’auteur de la _Vie de Tauler_ a connu l’abbé Chevance au petit

séminaire de Nancy. De quinze ans plus âgé que l’illustre historien, il

était alors second surveillant à la division des petits. Leurs relations

furent banales, mais elles ne devaient jamais être tout à fait rompues.

En 19..., le curé de Costerel dut quitter le diocèse de Verdun après une

manière de scandale dont les journaux radicaux tirèrent habilement

parti. L’innocent s’était avisé de réciter les prières de l’exorcisme

sur la tête d’une fille devenue démente, et la terreur de deux villages.

On doit dire néanmoins à sa décharge qu’il avait été procédé à la

cérémonie le plus discrètement possible, sur la demande d’un oncle de la

pauvrette, le seul parent qui lui restât, ancien bedeau de

Notre-Dame-de-Grâce, à Lérouville. Malheureusement pour le desservant de

Costerel, trois longs séjours à l’asile d’aliénés du département

n’avaient eu d’autre résultat que d’exaspérer la folle, dont le médecin

chef avait prédit la mort imminente. Sa guérison inattendue fut

considérée par tous les gens de bon sens comme une provocation imbécile,

capable de faire le plus grand tort à la paix religieuse dans le

diocèse. Car ce fut à la paix religieuse que l’abbé Chevance se

sacrifia.

En dépit des consolations et des encouragements de l’évêque qui, «ne

condamnant que l’imprudence et rendant justice aux intentions», offrait

une autre paroisse au prêtre repentant, l’infortuné crut sa réputation

perdue, son honneur sacerdotal en péril. L’idée ne lui vint même pas du

tort injuste qu’il avait subi, mais l’indulgence de ses

supérieurs,--leurs bontés, disait-il,--achevèrent de le réduire au

désespoir. Il se crut désormais indigne du ministère, ou du moins de

toute autorité. Dans son âme d’enfant, certaines contradictions qui

paraîtraient, à d’autres, intolérables, sont acceptées telles quelles,

subsistent sans débat. Ainsi ne doutait-il pas d’avoir agi envers sa

folle selon le précepte de la charité, accompli son devoir. Mais il ne

doutait pas non plus que l’irritation de ses chefs fût légitime. Le

bruit fait à propos d’un acte si simple était une preuve assez forte de

son impardonnable maladresse, bien qu’il n’eût su dire comment. Car tant

d’années passées n’ont pas encore affaibli le scrupule de sa divine

simplicité. On l’entend raconter l’humble tragédie de sa vie sur le même

ton que jadis, celui d’un remords qui resplendira dans le ciel.

L’intervention de l’abbé Cénabre lui valut l’hospitalité du diocèse de

Paris et un modeste emploi à Notre-Dame-des-Victoires. Il lui en sut un

gré infini. Dans ce rôle obscur, ce qui avait été le curé de

Costerel-sur-Meuse acheva de se défaire aux yeux des hommes, disparut.

La timidité extraordinaire, un moment réprimée par les responsabilités

d’un petit état, s’accrut de jour en jour, devint une infirmité

touchante et ridicule, dont le monde s’amusa. Elle était sa croix sans

doute, mais toute croix est un refuge. Ce travers ridicule masquait aux

yeux de tous une hardiesse dans les voies spirituelles, un sens

extraordinaire de la grâce de Dieu. Timidité non point seulement

physique, comme il arrive, mais terreur véritable du jugement d’autrui,

de son attention même. Si soigneusement qu’il s’efforçât de passer

inaperçu, d’effacer derrière lui sa trace, les rencontres inattendues de

la vie parisienne le jetaient dans la consternation: que de confrères de

son ancien diocèse, où il avait laissé la réputation d’un brave homme

inoffensif, le mirent ainsi à la torture! Car il n’était pas loin

d’imaginer ne devoir qu’à la protection de l’abbé Cénabre d’être toléré

à la dernière place, dans les rangs de ce clergé parisien, si instruit,

si raffiné, dont il ne parlait jamais qu’avec une réserve comique.

Cette réserve, à la longue, parut suspecte. Les uns la tinrent pour un

signe d’indigence intellectuelle, les autres y virent une réprobation

déguisée. C’est que d’année en année, le rayonnement de son âme

singulière allait s’élargissant: il était moins facile de l’ignorer.

L’excès de sa prudence, même, avait fini par créer autour de lui une

légende, qu’entretinrent ses ruses innocentes. Ainsi, maintenu hors de

la hiérarchie paroissiale régulière, familier des besognes les plus

serviles, en toute occasion maître-Jacques et bon à toutes fins, le

pauvre curé de Costerel-sur-Meuse avait néanmoins obtenu de suppléer au

confessionnal quelques-uns de ses brillants collègues, puis peu à peu,

suppléant toujours, il en était venu à y passer le plus clair de son

temps. Sa crainte avait d’abord été grande de paraître ainsi léser des

droits établis, car comment ne pas courir le risque d’attirer par devers

soi une pieuse clientèle, les pénitents de conséquence, infidèlement

détournés de leurs directeurs légitimes? Jamais prédicateur à la mode,

enragé de succès mondains, ne témoigna d’autant de persévérance et de

zèle à séduire ses belles pécheresses que l’ancien desservant à trouver

et retenir les plus délaissées, les moins enviables brebis, les plus

diffamées du troupeau. Cuisinières matinales, le panier au bras, petites

modistes à midi croquant les noix du dessert, deux sous à la main pour

le tronc de saint Antoine de Padoue, dévotes à profil de jument,

vieillards humbles et calamiteux, collégiens, transfuges de M.

l’aumônier, il recueillit tout le cœur plein de joie, rassuré par la

médiocrité du butin. Hélas! si les pénitents d’occasion ne furent pas

autrement remarqués, les malicieux vicaires eurent vite fait de

reconnaître, parmi les habitués de l’abbé Chevance, quelques-unes de ces

maniaques, amusement et terreur des paroisses, démangées de fautes

imaginaires, affamées d’un humble ragoût sacrilège, et qu’on voit

rechercher avec mélancolie le confesseur sévère, comme leurs sœurs

méconnues l’amant qui les rosse. On en sourit d’abord. Puis, les plus

folles écartées, le curé de Costerel-sur-Meuse, parmi ses infirmes et

ses déchus, s’éclaira d’une lumière étrange et surnaturelle, difficile à

pardonner. Le scandale qu’il avait fui si loin, mais pour quoi il était

né sans doute, le venait chercher de nouveau jusque dans sa mansarde. Un

bel esprit lui donna même un nom: il l’appela le «confesseur de bonnes».

Le mot fit fortune; il courut les salons bien pensants. L’historien

Aynard de Clergerie pensa même s’intéresser un moment à ce vieil

original, et se le fit envoyer, sous un prétexte subtil, par un vicaire

général de ses amis auquel l’infortuné prêtre n’aurait certes rien osé

refuser. Puis la timidité, la politesse un peu basse du bonhomme finit

par décourager sa bienveillance. La disgrâce eût même été complète, sans

la protection, jugée indiscrète, de Mlle Chantal, fille de l’éminent

auteur de _l’Église du douzième siècle_.

* * * * *

L’abbé Cénabre alla ouvrir la porte à tâtons, posa la main sur le bras

du visiteur, et l’introduisit dans sa chambre, en silence. Ce silence

acheva de déconcerter le confesseur des bonnes. N’ayant pas osé prendre

la parole le premier, redoutant d’avoir ainsi manqué à un devoir

élémentaire, plus anxieux encore d’une entrevue si mystérieuse, à une

telle heure de la nuit, il osait à peine lever les yeux sur son

protecteur, dont la tenue singulière lui était un tourment de plus. Le

chanoine, en effet, avait jeté sur ses épaules un manteau fourré, mais

ayant négligé de passer dessous sa soutane, il offrait au regard effaré

du curé de Costerel-sur-Meuse ses fortes jambes gainées d’une culotte

noire, les pieds nus dans des pantoufles. Le manteau ouvert découvrait

aussi le torse massif, sous la chemise.

--Asseyez-vous, dit l’abbé Cénabre, avec une certaine douceur,

asseyez-vous, et pardonnez-moi d’abord de vous avoir dérangé...

Pardonnez-moi cette fantaisie ridicule.

L’abbé Chevance debout près du lit, s’assit dessus. Le sommier grinça

terriblement. Il se releva aussitôt.

--Monsieur le chanoine--mon cher et illustre ami--je vous demanderai...

j’aurais à vous demander premièrement des nouvelles de votre santé... et

aussi du cher malade... pour lequel...

--Il n’y a pas de malade, répondit sèchement l’abbé Cénabre. Il n’y a

pas de moribond. Je regrette même un mensonge dont le sens exact, je le

crains, vous échappera. Toutefois, je n’ai pas le droit de prétendre

l’avoir fait à la légère, inconsidérément. J’avais à vous parler, à vous

parler sans retard, voilà tout.

--Je suis à votre disposition, murmura l’abbé Chevance, de plus en plus

inquiet... Je puis avoir commis quelque faute involontaire. L’indulgence

qu’on a pour moi ne va pas non plus sans péril. Je voudrais pouvoir

rompre, sans indélicatesse, avec beaucoup de ces gens dont l’amitié

m’honore pourtant grandement... Il est ridicule à un pauvre prêtre de se

laisser voir, par exemple, chez l’excellent M. le comte de Clergerie, à

S. E. le nonce! Mais laissons cela, reprit-il (car la figure de son

interlocuteur s’assombrissait à mesure). Je suis prêt à vous écouter...

--Mon ami, dit l’abbé Cénabre, j’ai pensé à vous aujourd’hui parce que

votre simplicité m’a toujours été une assistance réelle à certaines

heures de ma vie. Le monde... je dis celui que je vois de plus près, est

plein de menteurs effrontés.

Les mains de l’abbé Chevance élevèrent au ciel une protestation

désespérée, mais il se reprit presque aussitôt, et baissa les yeux sans

répondre. A ce double geste, l’abbé Cénabre répondit en dessous par un

regard dur.

--J’ai besoin que vous consentiez à être cette nuit mon témoin, fit-il

brusquement.

L’étonnement fit trembler la voix du pauvre prêtre.

--Je ne comprends pas... Je ne saisis pas... dans quelle mesure je puis

vous être nécessaire... ou seulement utile... et qui pourrait prendre au

sérieux... en faveur d’un homme tel que vous... une caution si

misérable. Au moins, je puis parler franchement à un confrère, lui

ouvrir mon cœur... Cette conversation... aujourd’hui... cette nuit... Je

souhaite ne pas vous offenser en la qualifiant d’un peu

extraordinaire... surprenante même... Cet entretien, quelle qu’en soit

la conclusion, vient après... à la suite d’autres circonstances... non

moins inattendues... qui peuvent paraître, en quelque sorte... un

piège... oh! du diable! s’écria-t-il avec une étonnante naïveté.

Il réfléchit un moment, sous le regard toujours dur.

--J’aurai tout à l’heure à vous entretenir sans doute de la confiance

dont m’honore une personne admirable... exceptionnelle... faite pour

m’édifier, dont je n’aurais plutôt à recevoir que des leçons... Mlle

Chantal de Clergerie (sa voix ne tremblait plus). J’assiste avec une

espèce d’épouvante--véritablement avec terreur--à l’ascension vers Dieu,

vers les plus hautes cimes de la contemplation, d’une âme assurément

visitée par le Saint-Esprit, déjà hors de nous... Ah! je sais à qui je

m’adresse! Je n’ai pas beaucoup le temps de lire--je lis peu--mais je

n’ignore pas que vous avez l’expérience, une grande expérience des âmes

saintes, des âmes choisies... Il est vrai que Mlle Chantal reste, grâce

à Dieu, inconnue, mais comment ne pas craindre pour elle...

--Voulez-vous que nous laissions là Mlle de Clergerie? dit simplement

l’abbé Cénabre.

Il parut hésiter encore; il jeta sur l’abbé Chevance, resté court, un

regard de pitié. Qui n’eût dédaigné ce vieillard, dans son enfantine

confusion, avec son sourire forcé, servile, et ses mains tremblantes?

L'imposture · 第 2 / 20 段