--Cause de quoi? pria doucement l’abbé Cénabre. Je vous le d

GEORGES BERNANOS

L’IMPOSTURE

ROMAN

PARIS

LIBRAIRIE PLON

LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT

IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

Il a été tiré de cet ouvrage:

15 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 15;

50 exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 16 à 85;

150 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 66 à 215;

500 exemplaires sur papier pur fil Lafuma, numérotés de 216 à 715.

L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa.

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

Sous le soleil de Satan. Roman. Nº 7 de la Collection _le Roseau d’or_.

(_Épuisé_.)

En édition ordinaire. 65e mille. Un volume.

A paraître prochainement:

La Joie. Roman.

(Suite de _l’Imposture_).

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1927.

Copyright 1927 by Librairie Plon.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

PREMIÈRE PARTIE

Mon cher enfant, dit l’abbé Cénabre, de sa belle voix lente et grave, un

certain attachement aux biens de ce monde est légitime, et leur défense

contre les entreprises d’autrui, dans les limites de la justice, me

semble un devoir autant qu’un droit. Néanmoins, il convient d’agir avec

prudence, discrétion, discernement... La vie chrétienne dans le siècle

est toute proportion, toute mesure: un équilibre... On ne résiste guère

à ces violences selon la nature, mais nous pouvons en régler le cours

avec beaucoup de patience et d’application... Ne défendons que

l’indispensable, sans prévention contre personne. A ce prix notre cœur

gardera la paix, ou la retrouvera s’il l’a perdue.

--Je vous remercie, dit alors M. Pernichon, avec l’accent d’une émotion

sincère. La lutte pour les idées nous échauffe parfois, je l’avoue. Mais

l’exemple de votre vie et de votre pensée est un grand réconfort pour

moi.

(Il parlait ainsi la bouche encore tirée par une grimace convulsive, qui

faisait trembler sa barbe.)

--J’accorde, reprit-il, que le rapport annuel eût pu être confié à un

autre que moi. Il y a des confrères plus qualifiés. Par exemple,

j’aurais cédé volontiers la place au vénérable doyen de la presse

catholique, s’il n’avait décliné dès le premier jour un honneur qui lui

revenait de droit... Pouvions-nous réellement supposer que l’effacement

volontaire du vieux lutteur aurait cette conséquence d’élever un

Larnaudin sur le pavois?

Son regard exprimait une véritable détresse, l’anxiété d’une douleur

physique, comme si le malheureux eût vainement cherché à suer sa haine.

--Je n’ai aucune prévention contre M. Larnaudin, fit de nouveau la belle

voix lente et grave. Je l’estimerais plutôt. De ses critiques même

injustes, j’ai toujours tiré quelque profit. Hé quoi! mon ami: les

doctrinaires ont cela de bon qu’ils réveillent, par contraste, certaines

facultés que l’usage et l’expérience de la vie affaiblissent en nous.

Ils nous fournissent de repères utiles.

Puis il se mit à rire, d’un rire dur.

--Je vous admire! s’écria passionnément Pernichon. Vous restez, dans ce

vain tumulte, un calme observateur d’autrui--à l’autel et partout

ailleurs sacerdotal. Néanmoins le tort fait aux intérêts les plus

respectables par les polémiques de M. Larnaudin, son parti pris, son

entêtement, votre bienveillance même ne peut l’oublier! «Donner des

gages et encore des gages! disait hier devant moi votre éminent ami Mgr

Cimier, le salut est là!» Or, nous les avons donnés tous, à un seul

près: le désaveu formel, nominal--oui, nominal!--de quelques exaltés

sans mandat, que suivent une poignée de naïfs. Est-ce trop demander?

(La sueur ruisselait enfin sur le front du petit homme qui semblait en

éprouver un soulagement infini.)

M. Pernichon rédige la chronique religieuse d’une feuille radicale,

subventionnée par un financier conservateur, à des fins socialistes. Ce

qu’il a d’âme s’épanouit dans cette triple équivoque, et il en épuise la

honte substantielle, avec la patience et l’industrie de l’insecte.

Presque inconnue aux bureaux de _l’Aurore nouvelle_, sa silhouette déjà

usée, maléfique, encore déformée par une boiterie, est la plus familière

à ce public si particulier d’écrivains sans livres, de journalistes sans

journaux, de prélats sans diocèses, qui vit en marge de l’Église, de la

Politique, du Monde et de l’Académie, d’ailleurs si pressé de se vendre

que l’offre restant trop souvent supérieure à la demande, l’âpre

commerce est sans cesse menacé d’un avilissement des prix. Telle crise,

une fois dénouée, quand on l’a vue se multiplier jusqu’au pullulement,

la denrée périssable, désormais sans valeur, achève de pourrir dans les

antichambres.

Ancien élève du petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, jouant

jusqu’au dernier jour la comédie à demi consciente d’une vocation

sacerdotale, sitôt le cap franchi d’un baccalauréat hasardeux, on perdit

sa trace un long temps, jusqu’à ce moment décisif où il obtint de signer

chaque semaine, dans un Bulletin paroissial, des nouvelles édifiantes,

puis des «Lettres de Rome» rédigées chez un petit traiteur de la rue

Jacob. Quel autre que lui eût semblablement tiré parti de ce rôle

obscur? Mais il sait épargner sou par sou sa future renommée, pareil à

ses ancêtres auvergnats qui, l’été, graissant de leur sueur une terre

ingrate, viennent l’hiver vendre à Paris les châtaignes dont les cochons

se rebutent, amassent lentement leur trésor pour finir inassouvis,

seulement déliés par la mort de leur rêve absurde, et hâtivement

décrassés, pour la première fois, par l’ensevelisseuse, avant la visite

du médecin de l’état civil.

Ces lettres de Rome ne sont d’ailleurs point sans mérite. Elles en

valent d’autres, moins connues, mais rédigées dans le même esprit par

des vaniteux déçus pour y décharger, à petits coups, leurs âcretés. Le

tour peut en varier sans doute, avec chaque auteur, non pas le sens

profond et secret, la rancune vivace, la claire cupidité du pire, et,

sous couleur de paix civique, une rage d’infirme contre tout ce qui dans

l’Église garde le sens de l’honneur.

Ayant considéré un moment, avec respect, le visage du maître, souriant

de ses mille rides précoces:

--Je renonce, dit Pernichon, à vous faire ressentir de l’indignation

contre qui que ce soit... Le nonce, cependant, exprimait hier...

--Ne parlons pas du nonce, voulez-vous? pria l’abbé Cénabre. Le zèle de

Sa Sainteté à ne pas déplaire finira par paraître injurieux à nos

ministres républicains... La démocratie aime le faste: on lui envoie de

petits prélats intrigants, d’une bassesse à écœurer. Tenez! celui-ci, je

vous jure, n’entend pas le grec!... Chez M. le sénateur Hubert...

Il passa ses mains sur ses joues, rêva une seconde, et dit

tranquillement:

--A quoi bon? Vous ne l’entendez pas non plus.

--Vous oubliez, s’écria Pernichon avec une gaieté forcée (les vanités,

même touchées à l’improviste, ont toujours un réflexe adroit), vous

oubliez que j’ai remporté le prix de version grecque, en 1903, au

séminaire de Paris! Hélas! j’aurais voulu plutôt me consacrer aux

Lettres... Mais les tristes événements dont nous sommes les témoins...

--Le secret de la paix, dit Tagore, est de n’attendre rien d’heureux...

Sainte Thérèse l’avait écrit avant lui... Ces rencontres, mon ami, ont

quelque chose de singulier, d’amer...

Sa main, sur le drap rouge du bureau Louis XVI, battit un rappel énervé.

L’horloge sonna onze coups.

--Je crains de vous fatiguer, dit M. Pernichon: je sais que vous veillez

rarement. Mais ces haltes trop rares dans votre solitude, à deux pas du

plus bruyant Paris, me font tant de bien! Je vous quitte chaque fois en

pleine certitude, en pleine foi. Le regard que vous posez sur

l’événement et sur l’homme est si calme, votre malice même d’une

indulgence si raffinée! Je suis fier (laissez-moi le répéter, mon

éminent maître!), je suis fier de voir en vous non seulement un

protecteur selon le monde, mais aussi le père de ma pauvre âme...

L’abbé Cénabre regarda la pendule, se tassa dans son fauteuil et fermant

à demi les yeux, exigeant le silence de sa main droite levée, il laissa

tomber ces mots sur un ton de singulière autorité:

--J’apprécie, mon ami, votre patience et votre soumission à l’égard d’un

prêtre qui ne vous ménage ni les avertissements, ni les reproches,

parfois un peu sévères. C’est à contre-cœur, cependant, que je vous

entends presque chaque semaine: vous n’ignorez pas que l’exercice du

ministère m’est rendu difficile, que mon modeste travail d’historien

absorbe le plus clair de mon temps. Ce n’est pas, d’ailleurs, à un

critique aussi discuté qu’un pieux jeune homme devrait demander

l’absolution... Je ne vous refuse certes pas mes conseils si vous y

trouvez quelque profit, mais je désire que vous recouriez désormais, au

moins pour la matière du sacrement, à un autre prêtre que moi. Le choix

vous est aisé... Vous ne manquez pas de relations avantageuses, s’il

vous déplaît trop de vous adresser à quelque vicaire de paroisse, trop

simple... Je vous écoute donc aujourd’hui pour la dernière fois.

Ils gagnèrent une extrémité de l’immense pièce où le chanoine s’assit

sur une simple chaise de paille, du modèle le plus vulgaire, auprès d’un

prie-Dieu de même aspect, sur lequel s’agenouilla son pénitent. Pour

agrandir son bureau--sa librairie, disait-il--l’abbé Cénabre avait fait

abattre la cloison, et découvert à cette place un cabinet de débarras,

aux murs blanchis à la chaux, pavé de grands carreaux rouges. C’était

comme si la Pauvreté, tant haïe, eût tout à coup fait irruption, la

frêle muraille éventrée, dans la célèbre bibliothèque dont le luxe

sévère a pour l’amateur seulement des détails exquis. Le contraste parut

précieux au génie de l’abbé Cénabre. Il meubla sommairement ce coin

désolé d’une mauvaise table, de chaises à la paille dorée par l’usage,

et d’une simple étagère, mais où l’homme de goût peut admirer la plus

jolie collection, et la plus rare, de ces missels aux reliures naïves,

reliques à travers les âges de la piété paysanne. Au mur nu pend une

Croix. Et par un raffinement suprême, c’est la seule dans la maison.

Déjà le murmure de M. Pernichon récitant le _Confiteor_ s’élevait et

s’abaissait dans le silence, car il affecte d’accentuer

irréprochablement son latin. La tête penchée, les yeux clos, ses minces

lèvres un peu serrées par un douloureux sourire, l’abbé Cénabre semblait

attentif au murmure familier, bien qu’il n’en perçût encore que l’odeur.

Une odeur fade et comme fanée, moins atroce qu’écœurante, flotte en

effet autour de cet homme chétif, dévoré d’une austère envie. Mais sa

conscience est d’une fétidité plus douce encore.

La piété du jeune rédacteur de _la Vie moderne_ n’est pas hypocrisie

pure: peut-être pourrait-on la dire sincère, car elle a sa source au

plus secret de lui-même, dans la crainte obscure du mal, le goût

sournois de l’atteindre par un biais, avec le moindre risque. Le peu

qu’il a de doctrine politique ou sociale est commandé par ce même besoin

pathétique de se livrer à l’ennemi, de livrer son âme. Ce que les niais

qui l’entourent appellent indépendance, hardiesse, n’est que le signe

visible, bien que méconnu, de sa morose nostalgie de l’abandon total,

d’une définitive liquidation de lui-même. Tout ennemi de la cause qu’il

prétend servir a déjà son cœur; toute objection venue de l’adversaire

trouve en lui une pensée complice. L’injustice commise envers les siens

suscite aussitôt non la révolte, pas même une lâche complaisance, mais

dans le double recès de son âme femelle, la haine de l’opprimé,

l’ignoble amour du vainqueur.

Sa vie intérieure est mêmement trouble, équivoque, jamais aérée,

malsaine. S’il prend des libertés avec la doctrine, il affecte un

respect scrupuleux du précepte moral. Sans doute obéit-il ainsi à

certaines règles capitales de son jeu, mais il craint aussi l’enfer,

enviant si secrètement ceux qui le bravent qu’il croit seulement les

mépriser. Soucieux d’éviter tout éclat en ce monde ou dans l’autre, il

administre sa conscience avec dégoût, tel un boutiquier renié par sa

clientèle à son comptoir désert. Il sent lui-même l’effrayante

immobilité, la flétrissure d’une adolescence se survivant à elle-même

dans l’âge mûr. Une seule fois, en danger de mort, il a tenté l’épreuve

d’une confession générale, et d’avoir remué ce passé sans histoire,

cette fiente aigrie, il a connu avec effroi que toutes ces fautes

ensemble ne faisaient pas la matière d’un vrai remords.

A l’oreille de l’abbé Cénabre les ordinaires aveux se succédaient dans

leur ordre accoutumé. Car c’est la coquetterie de M. Pernichon que cette

confession rapide, méthodique, qu’il aborde avec une autorité risible et

mène jusqu’au terme ainsi qu’un clinicien sa leçon... Des prêtres naïfs

en demeurèrent quinauds: à peine osèrent-ils absoudre un pénitent si

bien informé. Néanmoins, jamais jusqu’à ce jour le célèbre auteur des

_Mystiques florentins_ n’a daigné rompre le fil du discours avant le

soupir final, qui s’achève même parfois en toux discrète d’une

irréprochable candeur... Cette fois encore le petit homme fut écouté en

silence. Mais quand il eut fini, surpris de ne rien entendre, il leva

les yeux et rencontra le regard du prêtre rivé au sien dans une

immobilité sinistre.

La curiosité n’a pas ce feu sombre, le mépris cette tristesse, la haine

une telle amertume. Le blême Pernichon, comme pris dans l’étau, se

sentit soudain ouvert, sondé jusqu’aux reins. Incapable de surmonter et

fixer ce regard incompréhensible, il y chercha une seconde, il désira de

toute son âme glacée, y découvrir l’imperceptible déviation de la

démence, sa flamme oblique. Mais ce regard tombait d’aplomb sur ses

épaules. Littéralement, il en sentit la forme et le poids comme si,

dédaigneux de traverser la misérable conscience, le regard la modelait,

la pétrissait avec dégoût, faisait jouer dessus la lumière. De ressentir

l’effraction d’une clairvoyance supérieure est déjà une humiliation trop

vive, mais la honte atteint son point de perfection quand la lucidité

d’autrui nous découvre en plein notre propre avilissement. D’ailleurs,

ce regard si dépouillé de toute cupidité vaine exprimait une sorte

d’attention plus outrageante encore, bien que concertée, celle qu’on

porte sur les choses dont la bassesse purement matérielle reste

au-dessous d’un jugement particulier, n’est qu’un point de comparaison,

une mesure commune aux formes supérieures et spirituelles de la honte.

Mais à quoi donc l’abbé Cénabre comparait-il intérieurement le petit

homme? Car on ne considère ainsi que la part déshonorée de soi-même.

--Mon ami, dit-il tout à coup (le feu de son regard, au même instant,

tomba), _comment vous voyez-vous?..._

--Comment je me vois? soupira M. Pernichon. Je ne comprends pas,

vraiment... Je ne sais pas très bien...

--Écoutez-moi, reprit l’abbé Cénabre avec douceur, cette question vous

peut surprendre dans sa simplicité. Chacun porte un jugement sur sa

propre personne, mais il y entre peu de sincérité, qu’on le veuille ou

non: c’est une image retouchée cent fois, un compromis. Car observer est

une opération double ou triple de l’esprit, au lieu que voir est un acte

simple. Je vous demande d’ouvrir les yeux avec ingénuité, de vous saisir

du regard entre les hommes, de vous surprendre tel que vous êtes, dans

l’accomplissement de la vie.

--Je comprends votre pensée, s’écria Pernichon, délivré de sa première

angoisse... J’avoue que... Je suis un homme plein de contradictions.

L’abbé Cénabre réfléchit un long moment, et de moins sots que le

rédacteur de _la Vie moderne_ eussent pu croire qu’il priait.

--J’avoue d’ailleurs--permettez-moi de vous faire cette objection,

reprit aussitôt Pernichon--que l’examen que vous me proposez... n’est

pas de ceux-là... enfin sort un peu de l’ordinaire... Je pensais qu’on

n’apportait jamais, en ces matières, trop de méthode... d’attention...

J’aurais craint même...

--Ne craignez rien, répondit le prêtre d’une voix glacée. Mais ne

répondez pas si cela vous plaît.

--J’obéis, au contraire, poursuivit le petit homme, avec un zèle

furieux, misérablement. Certes, je ne vous apprendrai rien que vous ne

sachiez déjà. Quelque effort que je fasse, en dépit du petit nombre de

mes fautes réelles, la sensualité m’éprouve sans cesse. Cela aussi, vous

le savez. Mais il est peut-être bon que vous me le fassiez redire, et

que j’en sente la confusion.

D’abord, l’abbé Cénabre se tut. La mèche de la simple lampe posée sur la

table à portée de sa main (car il craignait tout autre éclairage)

grésilla, cracha dans le verre une mince ligne de fumée noire. Comme il

se penchait en étendant le bras, Pernichon vit le tremblement de ses

longs doigts. Presque aussitôt, la flamme ranimée fit sortir de l’ombre

la tête osseuse, léonine, le front et les joues d’une pâleur extrême,

presque livide. Et la soudaine apparition de ce visage contracté,

découvert tout à coup à l’improviste, par surprise, serrait le cœur d’un

remords obscur, comme d’une indiscrétion intolérable.

--Ainsi, dit-il enfin, la sensualité vous éprouve? Cela est peut-être

une vue de l’esprit. Vous vous croyez des passions fortes. Et cependant

vous n’accusez que des fautes, en apparence du moins, légères?

--Je n’attendais pas de vous ce reproche, murmura Pernichon. Et il

regretta aussitôt ce mot imprudent.

Car déjà, sans daigner y répondre directement, la même voix glacée--si

glacée que l’imperceptible accent meusien s’en trouvait stérilisé, ne

s’entendait plus--prononça:

--Ne craignez rien de la sensualité. Vous ne me faites pas illusion, à

moi, ni peut-être à vous-même. Ah! c’est là sans doute un sujet de petit

intérêt, une vérité à ramasser peu précieuse! Les prêtres de quelque

expérience, en dépit d’un préjugé constant, n’accordent à la vie

sexuelle qu’une valeur de symptôme. Qui en fait l’objet unique de son

investigation est sûr de se tromper lourdement. D’ailleurs, elle n’a

d’intérêt, n’apporte d’utiles données, enfin ne révèle que les hautes

cimes, quand elle est le miroir trouble, l’image difficile à

interpréter, le signe matériel des contradictions d’un grand cœur.

Encore faut-il qu’elle existe par elle-même, qu’elle ait son histoire,

son caractère propre et singulier.

--Devrait-on accumuler les faiblesses pour mériter d’être réputé une âme

haute, un grand cœur! dit timidement Pernichon, que le sens de ces

paroles assez obscures irritait moins que leur accent. Je vous écoute

dans un esprit de soumission, mais si sévèrement que je me juge, il ne

m’est pas défendu d’avoir conscience des efforts que j’ai faits, des

tentations que j’ai surmontées! Si je n’ai pu, hélas! avancer bien loin

dans la voie de la perfection, au moins ai-je maintenu ma ligne de

résistance morale, suis-je resté sur place. La blessure est encore

ouverte, j’en conviens; grâce à Dieu, le mal ne m’a pas dévoré.

Il ronflait d’émotion entre ses mains, et son front, de nouveau, se

couvrit de sueur.

--Ce dernier entretien sera poussé jusqu’au bout, reprit la voix, dans

votre intérêt, mon ami, et encore pour ma délivrance. Je devrais me

reprocher d’avoir tardé si longtemps. Observez comme ce premier coup de

sonde a porté juste, et quel cri révélateur il tire de vous. J’ai vu

éclater l’abcès, mon enfant.

--Mon Père, dit Pernichon, étouffé de surprise et de colère, je ne

m’explique pas votre dureté.

--En vous écoutant, déjà bien des fois, à cette même place, j’avais ce

mot sur les lèvres: _Vous croyez-vous donc vivant?_

--Je ne pense pas, répéta l’autre, qu’un véritable zèle apostolique

s’exprime avec cette sorte de haine.

A ces paroles, et comme si le seul mot de haine l’eût touché, l’abbé

Cénabre faillit perdre son habituelle maîtrise de soi. Il rougit, frappa

vivement la table de sa main ouverte, rougit plus fort, et reprit enfin,

d’une voix apaisée:

--Pardonnez-moi ce mouvement d’humeur: je ne suis pas un apôtre, je ne

saurais l’être. L’esprit critique l’emporte chez moi, ou plutôt il

absorbe toutes les autres facultés. Une extrême attention finit par

consumer la pitié.

Il prit la main du petit homme dans les siennes.

--Mon ami, je m’étonne du parti pris de ces prêtres un peu sots et

bornés qui, par leur zèle indiscret, entretiennent tant de bonnes gens

dans l’illusion qu’ils donnent à faire à tous les démons de la luxure.

Les termes de l’art militaire ajoutent à ces fadeurs un ridicule de

plus. Il n’est parlé que de combats, d’assauts livrés ou repoussés, de

défaites et de victoires... Hélas! mon enfant, moi qui vis--je puis

dire--dans la familiarité des saints, et parmi eux des plus subtils, que

voulez-vous que je pense de cette guerre illusoire où les malheureux se

mesurent avec leurs ombres? Bien plus...

Il lui pressait plus affectueusement les mains.

--Il n’y a pas là, continua-t-il qu’une erreur de jugement: une

duplicité fort perverse. A vous prendre simplement (si vous voulez

bien), j’estime, je tiens pour avéré que, loin d’opposer une résistance

aux tentations extérieures, vous entretenez avec beaucoup de peine et

d’application, une concupiscence dont chaque jour affadit le venin. De

la source désormais tarie, vous remuez la boue, pour en respirer au

moins l’odeur. Par économie de vos forces, il vous plaît de vivre dans

ce mensonge d’un nom prodigué à des séductions imaginaires, lorsque

votre sensualité suffit à peine à exercer utilement votre malice. Que me

parlez-vous de lutte intérieure? Je vois trop clairement les pensées

suspectes, les désirs refroidis, l’acte avorté. Qui réaliserait ces

fantômes vous ferait un tort bien cruel. C’est justement cette ombre que

votre appétit veut consommer, non pas une chose vivante. Je vous parle

ici plutôt en savant qu’en prêtre: le débauché va se jeter comme un

dément sur les voluptés qu’il presse et, dans l’excès de sa folie, il

offre du moins au regard le spectacle d’un homme qui ne se ménage pas...

Mais vous!... Mais vous... Votre vie intérieure, mon enfant, porte le

signe moins.

Volontairement ou non, l’air siffla entre les lèvres de Pernichon, comme

d’un baigneur surpris par le froid.

--L’idée que vous avez de vous-même, reprit la voix avec une sorte

d’affreuse tendresse, n’est pas fausse: il en est d’elle comme de ces

formules mathématiques, dont il faut seulement intervertir les signes.

Votre médiocrité tend naturellement vers le néant, l’état d’indifférence

entre le mal et le bien. Le pénible entretien de quelques vices vous

donne seul l’illusion de la vie.

A ces mots, M. Pernichon se leva, mais il resta debout et muet devant

son bourreau.

--L’expérience de la vie--et plus encore mes modestes travaux

historiques--reprit l’abbé Cénabre, m’ont enseigné le petit nombre de

vies positives...

--Je respecte assez votre caractère et votre personne, dit tout à coup

le publiciste avec une espèce de dignité, pour vous laisser achever.

Mais vos injustes paroles sont de celles auxquelles on ne répond pas.

--Je n’en terminerai avec vous que plus commodément, répondit le prêtre.

Votre présence a été l’occasion de tout ceci, non sa cause. Votre

disgrâce n’est que de vous trouver devant moi, à cette heure,

aujourd’hui.

Il respira bruyamment, et quand il eut ainsi gonflé sa poitrine, le sang

parut de nouveau se retirer de ses joues et de son front. Il resta d’une

pâleur livide.

--Telle heure sonne, mon enfant, poursuivit-il, où la vie pèse lourd sur

l’épaule. On voudrait mettre à terre le fardeau, l’examiner, choisir,

garder l’indispensable, jeter le reste. Retenez cette confidence,

puisque je la fais tout haut, devant vous. Je tenterai ce choix. Il le

faut. Je suis prêt.

Il se tut brusquement, laissa tomber la tête. Puis soudain:

--Allez-vous-en! Allez-vous-en! s’écria-t-il par deux fois, avec une

extraordinaire violence.

Tout autre que Pernichon eût sans doute obéi, mais sa maladresse porte

le tragique en puissance. D’ailleurs un sort navrant le place toujours

là où il ne doit pas être, et l’y tient jusqu’au complet épuisement,

utilisation parfaite du ridicule ou de l’odieux.

--Je regrette d’avoir été la cause involontaire... commença-t-il.

--Cause de quoi? pria doucement l’abbé Cénabre. Je vous le dis: vous

n’êtes cause de rien. Pourquoi vous humilierais-je gratuitement?

Entendez néanmoins cette parole: le monde est plein de gens qui vous

ressemblent, qui étouffent les meilleurs sous leur nombre. Qu’êtes-vous

venu faire dans notre bataille d’idées? Vous la quitterez sans regret,

avec un petit profit.

Le visage de Pernichon, en dépit de sa vulgarité, eut une expression

vraiment humaine, presque noble:

--Je n’ai pourtant pas choisi le parti des vainqueurs, dit-il.

--C’est que le parti des vainqueurs est le parti des maîtres, et vous

sentez cruellement que vous n’êtes pas né un maître. Mais vous vivez

dans leur ombre, et leur caresse vous fait du bien.

Et il ajouta, après un silence, posément:

--Il vous fallait, d’ailleurs, quelque chose à marchander.

--Jamais, monsieur le chanoine, s’écria Pernichon, jamais, dis-je, mes

ennemis ne m’ont tenu pour un homme à vendre!

--Mon enfant, dit l’abbé Cénabre, ne vous fâchez pas si, dans cet

entretien tout intime, j’utilise une connaissance particulière de vos

ressources, de votre capacité morale. Vous êtes un intermédiaire-né.

D’où vient que le parti--ou pour parler leur langage--le milieu

catholique est si favorable à la multiplication de cette espèce? Parce

que dans une société politique de plus en plus étroitement solidaire, si

fortement constituée en groupes dont la discipline est exacte et

l’individualisme exclu, il est le suprême refuge d’un opportunisme

démodé. Du radicalisme au socialisme, théoriquement, le passage semble

aisé. Pratiquement, il n’en est pas de même, car c’est proprement

changer de clientèle. Mais croire en Dieu, et vivre dans l’indulgente

obédience de l’Église est une position si commode! On est d’un parti

sans en être. En cette matière, rien de moins étroit que le dogme: il

semble même à certains proposer l’indifférence politique comme une

règle. Aussi que de distinctions, de nuances, que de choix pour

l’amateur, quel éventaire! De concession en concession, de surenchère en

surenchère, un jeune ambitieux qui n’aime pas le bruit et travaille avec

méthode, peut aller aussi loin qu’il lui plaît, sans perdre le précieux

avantage d’être moins un partisan qu’un allié,--un ami du dehors,

toujours à contrôler, jamais sûr,--comme ces pauvres dames qui gardent

dans le saint état du mariage pour quoi elles n’étaient pas faites,

l’odeur et le ragoût du passé.

--Vous jouez un jeu cruel, dit Pernichon d’une voix tremblante, un jeu

bien cruel. Et même si ces paroles ne devaient rester secrètes...

--Je vous les abandonne, dit l’abbé Cénabre. Faites-en ce qu’il vous

plaira.

Puis, tout à coup, un mouvement intérieur, irrésistible, bouleversa de

nouveau ses traits. Le sourire s’arrêta sur ses lèvres, son regard

durcit, le tremblement de ses mains redevint visible. Et sa colère même

parut comme dévorée par un sentiment plus violent et plus mystérieux.

Il baissa lentement les paupières. Le silence qui suivit fut difficile à

surmonter.

Dès le premier moment de cette soudaine, imprévisible attaque, M.

Pernichon s’était trouvé désarmé. Habile à certaine escrime du langage,

au jeu de l’allusion, la violence directe le paralyse, agit

littéralement comme un poison de sa volonté. Mais que dire de cette

violence si cruellement calculée, passant de l’invective à un accent

d’amertume douloureuse, puis de sollicitude incompréhensible? Néanmoins

la stupeur finit par laisser tout à fait la place à la crainte, puis à

une confusion pire... Pour la première fois peut-être, sa pauvre âme

creva son enveloppe et parut blême et hagarde aux propres yeux de

Pernichon pour disparaître aussitôt, ainsi qu’un rêve égaré dans le

matin... Et ce n’était point tant les paroles de l’abbé Cénabre que la

transfiguration de ce prêtre subtil et la contagion d’un rêve que

trahissaient son attitude et sa voix--non! ce n’était point de telles

paroles restées si vagues dans la colère ou le mépris, qui eussent à

elles seules arraché un instant le malheureux hors de sa gaine, ainsi

qu’un muscle qui, sous les doigts du chirurgien, jaillit tout à coup de

la peau. D’être réputé habile, ambitieux, profond calculateur de ses

chances, ami douteux, prudent ennemi, n’était pas pour l’offenser; mais

ces dernières violences l’atteignaient à un lieu plus sensible, profond,

secret, comme au point d’équilibre de son humble destin: l’habitude,

devenue consubstantielle à sa pensée, d’une lutte intime, une opinion de

lui-même soudain déracinée, le besoin de se classer, une certaine

stabilité. La seule hypothèse--soudain vraisemblable--d’une vie sans

réalité spirituelle introduite comme par effraction dans une conscience

d’ordinaire si ménagée, en découvrait brutalement le désordre absolu.

Que d’autres, qui tiennent de leurs actes un compte plus ou moins sévère

(comme on observerait les étoiles sans lire les indications du compas),

négligent dans leur calcul l’orientation de la volonté, la perversion de

l’instinct!... Le terrible n’est pas de ces étrangers dont les routes

croisent nos routes, mais dans ce propre visage que l’âme arrachée verra

soudain face à face, et ne reconnaîtra pas.

--Monsieur le chanoine... voulut dire Pernichon, dans un dernier effort

de politesse et de respect pour le dangereux personnage. Mais il

n’acheva point. Ce que l’humiliation n’avait pu faire, la crainte

l’obtint, plus urgente que la honte. Il s’écarta de quelques pas,

chercha gauchement son pardessus, jeté derrière lui sur une chaise, en

passa les manches avec une peine infinie, soufflant par le nez d’affreux

sanglots sans larmes, ramassé sur lui-même, contracté ainsi que d’une

énorme grimace non du visage seul, mais de tout son corps chétif. Puis

ce désespoir grotesque disparut dans le vestibule ténébreux. On entendit

le grincement de la porte, refermée néanmoins avec prudence.

* * * * *

L’abbé Cénabre avait suivi des yeux le petit homme, et il resta debout

un long moment, à la même place, en apparence frappé de stupeur à son

tour, et tellement immobile que l’ombre même sur le mur n’avait pas un

tressaillement. Quiconque l’eût observé à ce moment solennel, eût été

frappé de la netteté de son regard qui n’était point celui d’un homme

entraîné par un rêve, mais plutôt d’un discuteur hardi et tenace qui

donne tout son effort contre un rival à demi vaincu, et cherche à

s’emparer de sa pensée. De cet angle droit de la pièce on eût pu croire

que les yeux fixaient simplement la porte par où Pernichon s’était

enfui. Toutefois leur direction était différente. M. Pernichon, ni aucun

autre à sa ressemblance, n’eût entretenu tel feu dans la prunelle

assombrie... Elles avaient trouvé ailleurs quelque chose. Et plus d’un

sceptique eût été bien embarrassé de convenir que l’interlocuteur

invisible, au moins selon toute vraisemblance, c’était la croix nue

pendue au mur. D’ailleurs le temps lui eût manqué d’un examen décisif.

Car s’étant avancé brusquement, par un geste aussi prompt et aussi

précis qu’une parade, l’abbé Cénabre empoigna la lampe et la brisa sur

les dalles.

Le clair de lune entra aussitôt dans la chambre.

La violence du choc fut telle que la mèche s’éteignit sans doute avant

d’avoir touché le sol. Du réservoir de cristal on entendit un moment

l’huile de pétrole couler à petits coups. Puis ce dernier bruit

s’effaça. Et il semblait que se fût effacé avec lui le souvenir du geste

extraordinaire de ce prêtre célèbre dans les deux mondes pour son

scepticisme élégant.

Une des singularités de l’abbé Cénabre est de n’accepter de soins

domestiques que d’une vieille femme de ménage--sa nourrice, dit-on--qui

tôt levée finit sa besogne dès midi, et ne reparaît plus. Autour de la

courte et épaisse silhouette à peine visible dans le recueillement de la

nuit, la solitude resta parfaite, le silence absolu. Puis cette

silhouette se déplaça lentement, posément; une porte claqua. Le clair de

lune s’endormit dans la pièce vide. M. l’abbé Cénabre avait regagné sa

chambre.

L’auteur des _Mystiques florentins_ a longtemps dérouté la critique.

Habile à s’emparer de l’attention, par surprise, son ambition ne va pas

plus loin que séduire; il disparaît avant de convaincre, laissant amis

et adversaires dos à dos. Un parti s’est emparé de lui, comme il

s’embarrasse de tout élément douteux, moins encore par goût du scandale,

que par un besoin furieux de se masquer, de prendre un masque, de

masquer son indigence. Dans la forte société spirituelle de Rome, ce

demi-monde de la pensée ressemble à l’autre, même vanité, même envie,

même accueil aux haines complices, même rage à dénigrer les hauts

exemples qui le condamnent, même naïveté dans le mensonge et la feinte,

même candeur de croire faire illusion à quiconque le regarde en face.

Certes, la prostitution de l’hôtel particulier méprise celle de la rue,

mais dans les cas urgents l’acte professionnel s’accomplit de lui-même

et sous un certain regard, c’est toujours le même geste de dénouer la

ceinture. Qui ne sait qu’on rencontre aux entresols de la rue des

Martyrs des filles deux fois soumises, ou de bonnes mères? Ainsi le

parti compte d’honnêtes jeunes gens, des vieillards austères, des

écrivains pleins de talent, et des prêtres, pour le grand nombre, de

mœurs irréprochables. Rien ne semble permettre de les confondre avec des

avares adolescents, ces patriarches dévorés d’ambition comme d’une

lèpre, et ces ruffians en jupon noir, chassés de tous les diocèses, à

face de croupiers marrons... Quel trait leur est donc commun? Le goût de

biaiser, une pensée lâche.

L’abbé Cénabre a souvent tiré profit de leur enthousiasme affecté, sans

laisser toutefois annexer son sourire. De lui, les malheureux

n’entendent et n’approuvent que son impuissance à conclure, la

dissipation de la pensée, l’effort en sens contraire et pour un résultat

de néant, d’une curiosité presque sensuelle et d’une critique énervée.

Son _Histoire de l’arianisme_ les a déçus, justement par ce qu’elle

contient de positif, de défini. Mais ils se délectent au bavardage et à

l’allusion des _Mystiques florentins_.

L’illustre écrivain connaît ce public, et il le mépriserait, s’il était

capable de mépris. Il l’exècre seulement. Son jugement court, mais

exquis, l’a renseigné depuis longtemps. Ils l’honorent d’être suspect.

Cette sympathie équivoque, cette admiration protectrice exaspèrent son

orgueil, et il leur fait payer cher une reconnaissance toute formelle.

De les louer tarit sa veine: il n’est jamais las de les railler, il doit

à cette raillerie ses meilleures pages, les mieux venues, ses pages

ailées. Comment ne l’ont-ils pas reconnu à ce signe éclatant? Ils

reçoivent de lui la plus cruelle ironie. C’est peut-être que leur vanité

met à haut prix la louange difficile, arrachée à un homme fort et seul,

par la coalition des faibles.

Ils le croient fort, mais il est seul, sûrement.

Les fenêtres de la chambre s’ouvrent sur une rue du Paris provincial. A

cette heure de la nuit, la lointaine et triple rumeur de la place de

Rennes, comme égarée, y est, à force de solitude et de silence,

pathétique. Qu’à travers les ténèbres, les villes appellent, d’une voix

profonde! Que leur joie respire avec peine, comme elle râle!... Chaque

rue, traversée dans le tumulte et l’éblouissement, sitôt quittée, vous

poursuit dans l’ombre d’une plainte affreuse, peu à peu assourdie,

jusqu’à la limite d’un autre tumulte et d’un autre éblouissement qui

joint bientôt à l’autre voix sa voix déchirante. Et encore, ce n’est pas

ce mot de «voix» que j’écrirai, car la forêt, la colline, le feu et

l’eau ont seuls des voix, parlent un langage. Nous en avons perdu le

secret, bien que le souvenir d’un accord auguste, de l’alliance

ineffable de l’intelligence et des choses ne puisse être oublié du plus

vil. La voix que nous ne comprenons plus est encore amie, fraternelle,

faiseuse de paix, sereine. L’homme lyrique, au dernier rang de l’espèce,

que le monde moderne a honoré comme un dieu, croyait risiblement l’avoir

restituée, n’ayant délivré la nature des sylvains, des dryades et des

nymphes démodées que pour y lâcher le troupeau de ses mornes

sensualités. Le plus fort d’eux tous, déjà pris à la gorge par la

vieillesse, remplissait les rues et les bois de son infatigable

lubricité. Derrière lui, la foule des disciples s’est ruée, comme on

mange, à la solitude sacrée, dans le rêve abject de l’associer à ses

ventrées, à sa mélancolie, à sa déception charnelle. La contagion,

gagnant de proche en proche, s’est étendue aux antipodes: l’île déserte

a reçu leurs confidences, témoigné de leurs amours, retenti de leurs

grotesques sanglots devant la vieillesse et la mort. Nulle prairie,

ruisselante de lumière et de rosée dans la candeur de l’aube, où vous ne

trouverez leurs traces, comme des papiers sordides, sur les pelouses, un

lundi matin.

Toutefois, s’il est dans l’homme d’imposer sa présence, et les signes de

sa bassesse à la nature, il ne s’empare pas de son rythme intérieur, de

sa profonde rumination. Il couvre la voix, mais il l’interroge en vain:

elle continue son chant sublime ainsi qu’une corde en vibration choisit

entre mille ses harmoniques et ne répond qu’à elles seules... Il n’en va

pas ainsi des paysages de poutres, de fer et de moellons--les villes.

Pourquoi voudriez-vous qu’elles annoncent la joie, bâties dans la peine

et la sueur? La liberté, puisqu’elles sont les forteresses où s’est

réfugié, devant la rébellion des choses et des éléments, Adam vaincu? La

vie--ces demeures transitoires, gardiennes seulement de nos os?

L’abbé Cénabre s’était insensiblement rapproché de la fenêtre, comme si

dans cette chambre obscure, le reflet douteux de la rue à travers les

vitres lui eût été un asile. Immobile dans la haute embrasure, les bras

croisés sur la poitrine, on l’eût cru volontiers absorbé, quand toute

son attention n’était tendue au contraire qu’à la rumeur triste du

dehors. Sa dernière violence n’avait certes pas été un geste

d’emportement: nul moins que lui n’était capable de ces distractions. La

lumière l’avait offensé cruellement, tout à coup, comme le signe

sensible, sur le mur et sur la croix, d’une illumination intérieure

qu’il eût voulu étouffer, repousser dans la nuit, avec une énergie

désespérée. L’une des marques des grandes convulsions de l’âme est de se

retrouver dans les choses, de sorte que telle déception capitale, par

exemple, reste inséparable du lieu et de l’heure--non pas seulement par

une association matérielle, mais par une sorte de compénétration--comme

si un certain accord de la vie profonde avait été faussé par le coup de

bélier de la passion. D’ailleurs la brusque révolte du prêtre n’était

qu’un geste de défense, tardif seulement. Et il était vrai que cette

cellule, pavée de grès, ces murs, ces livres, cette croix nue étaient

ennemis. Les témoins muets jusqu’alors, allaient sans doute poser la

question à laquelle il ne voulait pas répondre... C’est pourquoi il les

avait replongés dans l’ombre.

Méprise fatale! Ce geste posait un autre problème, non moins urgent. Il

marquait le terme d’une étape et plus encore le point de départ d’une

autre route, terrible à suivre, inconnue. Un fou couve tranquillement

son délire jusqu’à ce qu’un cri--ou toute autre manifestation--le

convainque de sa folie. Depuis des semaines, l’abbé Cénabre fermait sa

conscience à un ordre de sentiments dont il soupçonnait à peine encore

la violence. Et il venait inconsidérément de se trahir, de tout remettre

en question. L’analyste délicat, dont l’ironie n’épargna jamais

personne, pas même le tragique saint d’Assise, a horreur de l’examen

particulier. Il sent d’instinct ce que sa critique tant admirée des

badauds, a de dangereux pour lui-même, car on ne joue pas son propre

destin sur le coup de dés d’une hypothèse, et l’hypothèse est la seule

ressource de son analyse, son ressort. Toutefois la pensée née en lui

depuis quelque temps déjà, plus forte chaque jour, s’imposait par

elle-même, déjouait sa ruse. Il l’écartait pour la retrouver tout à

coup, à sa stupeur, mêlée à la trame de la vie quotidienne, partout

présente. Et dans le soudain accès de sa colère contre Pernichon, il

l’avait encore reconnue.

L’érudition de l’auteur des _Mystiques florentins_ est solide, comme est

viril son visage épais et dur. L’étendue de la documentation, la

puissance de travail qu’elle suppose peuvent faire illusion: heureux

dans le choix de ses sujets, non pas même sans audace, il semble

cependant n’oser les affronter qu’à demi, il les aborde de biais. Il en

va de même dans le gouvernement de sa propre vie: ce professeur

d’analyse morale répugne à se voir en face. Longtemps le scrupule

ténébreux qu’une force irrésistible amène ce soir à la surface de sa

conscience a été, avec effort, maintenu dans la région basse de la

sensibilité pure. Sans doute, il lui devait faire sa part: c’était un

malaise, une gêne, une diminution de l’activité, ou sa déviation

morbide. C’était tout cela, et bien autre chose encore. Mais en évitant

de cerner le point douloureux, la souffrance reste vague, diffuse, plus

aisément supportée. Ce qui n’était que mélancolie devient promptement

remords, pourvu que l’on en discute avec soi-même. Et qui peut faire au

remords une part équitable? Ce fils maudit de la divine charité n’est

pas moins avide: il n’a rien, s’il n’a tout.

Par malheur, et pour le scandale de la Bête matérialiste, il n’est pas

bon, ni sûr, de se croire tout à fait à l’abri, dans son sac de peau,

des entreprises de l’âme. Éviter de scruter les intentions, se

contraindre à ne connaître de l’événement moral que son contrecoup sur

le système vaso-dilatateur, mène à une déception très amère. L’homme

peut bien se contredire, mais il ne peut entièrement se renier. L’examen

de conscience est un exercice favorable, même aux professeurs

d’amoralisme. Il définit nos remords, les nomme, et par ainsi les

retient dans l’âme, comme en vase clos, sous la lumière de l’esprit. A

les refouler sans cesse, craignez de leur donner une consistance et un

poids charnel. On préfère telle souffrance obscure à la nécessité de

rougir de soi, mais vous avez introduit le péché dans l’épaisseur de

votre chair, et le monstre n’y meurt pas, car sa nature est double. Il

s’engraissera merveilleusement de votre sang, profitera comme un cancer,

tenace, assidu, vous laissant vivre à votre guise, aller et venir, aussi

sain en apparence, inquiet seulement. Vous irez ainsi de plus en plus

secrètement séparé des autres et de vous-même, l’âme et le corps désunis

par un divorce essentiel, dans cette demi-torpeur que dissipera soudain

le coup de tonnerre de l’angoisse, l’angoisse, forme hideuse et

corporelle du remords. Vous vous réveillerez dans le désespoir qu’aucun

repentir ne rédime, car à cet instant même expire votre âme. C’est alors

qu’un malheureux écrase d’une balle un cerveau qui ne lui sert plus qu’à

souffrir.

Quelques-uns des lecteurs de l’abbé Cénabre parmi ceux qu’il irrite, que

sa gentillesse, son goût de plaire n’ont point désarmés, recherchent

dans ses derniers livres, avec clairvoyance, cet accent singulier,

douloureux qui semble marquer une blessure de l’orgueil, un doute de

soi. L’ironie, toujours un peu pédante, grince maintenant. Peut-être

échappe-t-elle au contrôle de l’auteur? Jadis asservie au texte,

alignée, elle le déborde parfois, pousse au-dehors un coup furieux,

reprend sa place avec contrainte... L’art, ou plutôt la formule heureuse

de l’auteur, exploitée à fond, peut se définir ainsi: écrire de la

sainteté comme si la charité n’était pas. L’homme Renan, de qui le

blasphème est toujours un peu scolaire, s’est contenté d’une simple

transposition d’un ordre à l’autre, insérant l’être miraculeux dans un

univers sans miracles, charge facile, dont sa vanité n’a jamais perçu le

comique énorme. Pour celui qui sait lire, _la Vie de Jésus_ est un

vaudeville, a tous les éléments d’un bon vaudeville, moins le naturel et

la facilité. L’abbé Cénabre, lui, n’a jamais nié le miracle, et même il

a le goût du miraculeux. Il n’approche les grandes âmes que dans un

sentiment de vénération, et sa curiosité même a un tel élan qu’on la

prendrait pour l’amour. Il lui est simplement donné d’imaginer un ordre

spirituel découronné de la charité.

Sans doute, on ne le lit pas sans malaise, mais seul un de ces saints

qu’il a mutilés saurait lui arracher son secret. L’analyse qu’il en a

fait satisfait le goût, n’offense aucune pudeur de l’esprit. Il a même

eu cette prudence--qui est un aveu naïf et pathétique--de laisser hors

de jeu les héros dont la haute figure historique paraît fixée à jamais:

il a tiré de l’oubli des petits saints presque anonymes, dont

l’obscurité le rassurait, qu’il espérait plus dociles. Il n’a pu

cependant les contraindre. Si simple et caressant que fût son art, si

enveloppant, si pressant, ils se refusaient toujours. La préface de son

dernier livre compte à elle seule cinquante pages, pleines de

réticences, de réserves, d’allusions, comme si le malheureux craignait,

reculait le plus possible l’inévitable confrontation. Car sitôt que

paraît le témoin rebelle, l’équilibre est rompu. La petite part accordée

aux faits est encore trop grande: un acte, une parole, même étouffée par

un texte laborieux, suffit à rompre le charme: l’importance du

commentaire ne fait qu’accuser plus durement la douloureuse impuissance.

C’est une espèce de lutte risible et tragique à la fois, trop inégale.

Tantôt la pensée, subtilisée à l’excès, s’évapore, s’efface comme une

buée, découvrant la face irréductible. Tantôt elle se traîne dans les

fonds, laissant surgir le héros vainqueur. La recherche vaine succède à

la vaine étreinte. Les pages se multiplient, le livre s’allonge

démesurément, ainsi qu’un rêve cruel, coupé de sursauts. Et tout à coup

l’auteur, qu’on eût cru bercé par son ronron monotone, s’éveille, perd

brusquement contenance, rentre dans le débat, avec une espèce de rage.

Le lecteur n’en sent que du malaise et s’étonne. D’où vient cette colère

subite? C’est que de la vérité violentée, comme l’odeur dénonce un

cadavre, à travers les mots menteurs sourd une atroce ironie, pour tout

autre indiscernable, mais dont l’orgueil de l’abbé Cénabre connaît

cependant la morsure. Anxieux de se fuir, d’ailleurs épris au fond de

ces personnages imaginaires qu’il substitue presque inconsciemment aux

vrais, qu’il s’efforce de croire vrais, au terme de sa route oblique,

hélas! il ne rencontre que lui, toujours lui. Ce qui manque à ses saints

lui a été, justement, refusé. Chaque effort pour le masquer découvre un

peu mieux sa propre déficience. Que dire?... Pour donner quelque réalité

à ses fantômes, il s’est dépouillé de son bien, des précieux mensonges

qui l’eussent déguisé, qui en déguisèrent tant d’autres, jusqu’à la

fin... Il se voit nu.

Il s’approche encore de la fenêtre, appuie sur les vitres son front

têtu. Le vent souffle au carrefour. La rue est vide et sonore. Il

s’écarte avec dégoût.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Alors... Cela vint lentement, posément, gagna lentement son niveau.

Jamais les choses de rien ne le retinrent avec plus de douceur qu’en cet

instant solennel. Il ferma les rideaux, alluma sa lampe de chevet,

disposa minutieusement ses vêtements pour la nuit. Il jouissait de ce

délai avec un cœur étranger, une joie grave, silencieuse. Son pas sur le

tapis, le choc d’un verre sur le marbre de la cheminée, son souffle même

un peu précipité par l’effort retinrent son attention, délicieusement,

étroitement. Il se contemplait une dernière fois dans le décor des

apparences familières, il s’attachait à ce lambeau de vie ainsi qu’un

équipage à la dérive fixe la rive immobile et décroissante, et déjà la

pensée chassait sur ses ancres.

L'imposture · 第 1 / 20 段