GEORGES BERNANOS
L’IMPOSTURE
ROMAN
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
Tous droits réservés
Il a été tiré de cet ouvrage:
15 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 15;
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L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa.
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
Sous le soleil de Satan. Roman. Nº 7 de la Collection _le Roseau d’or_.
(_Épuisé_.)
En édition ordinaire. 65e mille. Un volume.
A paraître prochainement:
La Joie. Roman.
(Suite de _l’Imposture_).
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1927.
Copyright 1927 by Librairie Plon.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
PREMIÈRE PARTIE
Mon cher enfant, dit l’abbé Cénabre, de sa belle voix lente et grave, un
certain attachement aux biens de ce monde est légitime, et leur défense
contre les entreprises d’autrui, dans les limites de la justice, me
semble un devoir autant qu’un droit. Néanmoins, il convient d’agir avec
prudence, discrétion, discernement... La vie chrétienne dans le siècle
est toute proportion, toute mesure: un équilibre... On ne résiste guère
à ces violences selon la nature, mais nous pouvons en régler le cours
avec beaucoup de patience et d’application... Ne défendons que
l’indispensable, sans prévention contre personne. A ce prix notre cœur
gardera la paix, ou la retrouvera s’il l’a perdue.
--Je vous remercie, dit alors M. Pernichon, avec l’accent d’une émotion
sincère. La lutte pour les idées nous échauffe parfois, je l’avoue. Mais
l’exemple de votre vie et de votre pensée est un grand réconfort pour
moi.
(Il parlait ainsi la bouche encore tirée par une grimace convulsive, qui
faisait trembler sa barbe.)
--J’accorde, reprit-il, que le rapport annuel eût pu être confié à un
autre que moi. Il y a des confrères plus qualifiés. Par exemple,
j’aurais cédé volontiers la place au vénérable doyen de la presse
catholique, s’il n’avait décliné dès le premier jour un honneur qui lui
revenait de droit... Pouvions-nous réellement supposer que l’effacement
volontaire du vieux lutteur aurait cette conséquence d’élever un
Larnaudin sur le pavois?
Son regard exprimait une véritable détresse, l’anxiété d’une douleur
physique, comme si le malheureux eût vainement cherché à suer sa haine.
--Je n’ai aucune prévention contre M. Larnaudin, fit de nouveau la belle
voix lente et grave. Je l’estimerais plutôt. De ses critiques même
injustes, j’ai toujours tiré quelque profit. Hé quoi! mon ami: les
doctrinaires ont cela de bon qu’ils réveillent, par contraste, certaines
facultés que l’usage et l’expérience de la vie affaiblissent en nous.
Ils nous fournissent de repères utiles.
Puis il se mit à rire, d’un rire dur.
--Je vous admire! s’écria passionnément Pernichon. Vous restez, dans ce
vain tumulte, un calme observateur d’autrui--à l’autel et partout
ailleurs sacerdotal. Néanmoins le tort fait aux intérêts les plus
respectables par les polémiques de M. Larnaudin, son parti pris, son
entêtement, votre bienveillance même ne peut l’oublier! «Donner des
gages et encore des gages! disait hier devant moi votre éminent ami Mgr
Cimier, le salut est là!» Or, nous les avons donnés tous, à un seul
près: le désaveu formel, nominal--oui, nominal!--de quelques exaltés
sans mandat, que suivent une poignée de naïfs. Est-ce trop demander?
(La sueur ruisselait enfin sur le front du petit homme qui semblait en
éprouver un soulagement infini.)
M. Pernichon rédige la chronique religieuse d’une feuille radicale,
subventionnée par un financier conservateur, à des fins socialistes. Ce
qu’il a d’âme s’épanouit dans cette triple équivoque, et il en épuise la
honte substantielle, avec la patience et l’industrie de l’insecte.
Presque inconnue aux bureaux de _l’Aurore nouvelle_, sa silhouette déjà
usée, maléfique, encore déformée par une boiterie, est la plus familière
à ce public si particulier d’écrivains sans livres, de journalistes sans
journaux, de prélats sans diocèses, qui vit en marge de l’Église, de la
Politique, du Monde et de l’Académie, d’ailleurs si pressé de se vendre
que l’offre restant trop souvent supérieure à la demande, l’âpre
commerce est sans cesse menacé d’un avilissement des prix. Telle crise,
une fois dénouée, quand on l’a vue se multiplier jusqu’au pullulement,
la denrée périssable, désormais sans valeur, achève de pourrir dans les
antichambres.
Ancien élève du petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, jouant
jusqu’au dernier jour la comédie à demi consciente d’une vocation
sacerdotale, sitôt le cap franchi d’un baccalauréat hasardeux, on perdit
sa trace un long temps, jusqu’à ce moment décisif où il obtint de signer
chaque semaine, dans un Bulletin paroissial, des nouvelles édifiantes,
puis des «Lettres de Rome» rédigées chez un petit traiteur de la rue
Jacob. Quel autre que lui eût semblablement tiré parti de ce rôle
obscur? Mais il sait épargner sou par sou sa future renommée, pareil à
ses ancêtres auvergnats qui, l’été, graissant de leur sueur une terre
ingrate, viennent l’hiver vendre à Paris les châtaignes dont les cochons
se rebutent, amassent lentement leur trésor pour finir inassouvis,
seulement déliés par la mort de leur rêve absurde, et hâtivement
décrassés, pour la première fois, par l’ensevelisseuse, avant la visite
du médecin de l’état civil.
Ces lettres de Rome ne sont d’ailleurs point sans mérite. Elles en
valent d’autres, moins connues, mais rédigées dans le même esprit par
des vaniteux déçus pour y décharger, à petits coups, leurs âcretés. Le
tour peut en varier sans doute, avec chaque auteur, non pas le sens
profond et secret, la rancune vivace, la claire cupidité du pire, et,
sous couleur de paix civique, une rage d’infirme contre tout ce qui dans
l’Église garde le sens de l’honneur.
Ayant considéré un moment, avec respect, le visage du maître, souriant
de ses mille rides précoces:
--Je renonce, dit Pernichon, à vous faire ressentir de l’indignation
contre qui que ce soit... Le nonce, cependant, exprimait hier...
--Ne parlons pas du nonce, voulez-vous? pria l’abbé Cénabre. Le zèle de
Sa Sainteté à ne pas déplaire finira par paraître injurieux à nos
ministres républicains... La démocratie aime le faste: on lui envoie de
petits prélats intrigants, d’une bassesse à écœurer. Tenez! celui-ci, je
vous jure, n’entend pas le grec!... Chez M. le sénateur Hubert...
Il passa ses mains sur ses joues, rêva une seconde, et dit
tranquillement:
--A quoi bon? Vous ne l’entendez pas non plus.
--Vous oubliez, s’écria Pernichon avec une gaieté forcée (les vanités,
même touchées à l’improviste, ont toujours un réflexe adroit), vous
oubliez que j’ai remporté le prix de version grecque, en 1903, au
séminaire de Paris! Hélas! j’aurais voulu plutôt me consacrer aux
Lettres... Mais les tristes événements dont nous sommes les témoins...
--Le secret de la paix, dit Tagore, est de n’attendre rien d’heureux...
Sainte Thérèse l’avait écrit avant lui... Ces rencontres, mon ami, ont
quelque chose de singulier, d’amer...
Sa main, sur le drap rouge du bureau Louis XVI, battit un rappel énervé.
L’horloge sonna onze coups.
--Je crains de vous fatiguer, dit M. Pernichon: je sais que vous veillez
rarement. Mais ces haltes trop rares dans votre solitude, à deux pas du
plus bruyant Paris, me font tant de bien! Je vous quitte chaque fois en
pleine certitude, en pleine foi. Le regard que vous posez sur
l’événement et sur l’homme est si calme, votre malice même d’une
indulgence si raffinée! Je suis fier (laissez-moi le répéter, mon
éminent maître!), je suis fier de voir en vous non seulement un
protecteur selon le monde, mais aussi le père de ma pauvre âme...
L’abbé Cénabre regarda la pendule, se tassa dans son fauteuil et fermant
à demi les yeux, exigeant le silence de sa main droite levée, il laissa
tomber ces mots sur un ton de singulière autorité:
--J’apprécie, mon ami, votre patience et votre soumission à l’égard d’un
prêtre qui ne vous ménage ni les avertissements, ni les reproches,
parfois un peu sévères. C’est à contre-cœur, cependant, que je vous
entends presque chaque semaine: vous n’ignorez pas que l’exercice du
ministère m’est rendu difficile, que mon modeste travail d’historien
absorbe le plus clair de mon temps. Ce n’est pas, d’ailleurs, à un
critique aussi discuté qu’un pieux jeune homme devrait demander
l’absolution... Je ne vous refuse certes pas mes conseils si vous y
trouvez quelque profit, mais je désire que vous recouriez désormais, au
moins pour la matière du sacrement, à un autre prêtre que moi. Le choix
vous est aisé... Vous ne manquez pas de relations avantageuses, s’il
vous déplaît trop de vous adresser à quelque vicaire de paroisse, trop
simple... Je vous écoute donc aujourd’hui pour la dernière fois.
Ils gagnèrent une extrémité de l’immense pièce où le chanoine s’assit
sur une simple chaise de paille, du modèle le plus vulgaire, auprès d’un
prie-Dieu de même aspect, sur lequel s’agenouilla son pénitent. Pour
agrandir son bureau--sa librairie, disait-il--l’abbé Cénabre avait fait
abattre la cloison, et découvert à cette place un cabinet de débarras,
aux murs blanchis à la chaux, pavé de grands carreaux rouges. C’était
comme si la Pauvreté, tant haïe, eût tout à coup fait irruption, la
frêle muraille éventrée, dans la célèbre bibliothèque dont le luxe
sévère a pour l’amateur seulement des détails exquis. Le contraste parut
précieux au génie de l’abbé Cénabre. Il meubla sommairement ce coin
désolé d’une mauvaise table, de chaises à la paille dorée par l’usage,
et d’une simple étagère, mais où l’homme de goût peut admirer la plus
jolie collection, et la plus rare, de ces missels aux reliures naïves,
reliques à travers les âges de la piété paysanne. Au mur nu pend une
Croix. Et par un raffinement suprême, c’est la seule dans la maison.
Déjà le murmure de M. Pernichon récitant le _Confiteor_ s’élevait et
s’abaissait dans le silence, car il affecte d’accentuer
irréprochablement son latin. La tête penchée, les yeux clos, ses minces
lèvres un peu serrées par un douloureux sourire, l’abbé Cénabre semblait
attentif au murmure familier, bien qu’il n’en perçût encore que l’odeur.
Une odeur fade et comme fanée, moins atroce qu’écœurante, flotte en
effet autour de cet homme chétif, dévoré d’une austère envie. Mais sa
conscience est d’une fétidité plus douce encore.
La piété du jeune rédacteur de _la Vie moderne_ n’est pas hypocrisie
pure: peut-être pourrait-on la dire sincère, car elle a sa source au
plus secret de lui-même, dans la crainte obscure du mal, le goût
sournois de l’atteindre par un biais, avec le moindre risque. Le peu
qu’il a de doctrine politique ou sociale est commandé par ce même besoin
pathétique de se livrer à l’ennemi, de livrer son âme. Ce que les niais
qui l’entourent appellent indépendance, hardiesse, n’est que le signe
visible, bien que méconnu, de sa morose nostalgie de l’abandon total,
d’une définitive liquidation de lui-même. Tout ennemi de la cause qu’il
prétend servir a déjà son cœur; toute objection venue de l’adversaire
trouve en lui une pensée complice. L’injustice commise envers les siens
suscite aussitôt non la révolte, pas même une lâche complaisance, mais
dans le double recès de son âme femelle, la haine de l’opprimé,
l’ignoble amour du vainqueur.
Sa vie intérieure est mêmement trouble, équivoque, jamais aérée,
malsaine. S’il prend des libertés avec la doctrine, il affecte un
respect scrupuleux du précepte moral. Sans doute obéit-il ainsi à
certaines règles capitales de son jeu, mais il craint aussi l’enfer,
enviant si secrètement ceux qui le bravent qu’il croit seulement les
mépriser. Soucieux d’éviter tout éclat en ce monde ou dans l’autre, il
administre sa conscience avec dégoût, tel un boutiquier renié par sa
clientèle à son comptoir désert. Il sent lui-même l’effrayante
immobilité, la flétrissure d’une adolescence se survivant à elle-même
dans l’âge mûr. Une seule fois, en danger de mort, il a tenté l’épreuve
d’une confession générale, et d’avoir remué ce passé sans histoire,
cette fiente aigrie, il a connu avec effroi que toutes ces fautes
ensemble ne faisaient pas la matière d’un vrai remords.
A l’oreille de l’abbé Cénabre les ordinaires aveux se succédaient dans
leur ordre accoutumé. Car c’est la coquetterie de M. Pernichon que cette
confession rapide, méthodique, qu’il aborde avec une autorité risible et
mène jusqu’au terme ainsi qu’un clinicien sa leçon... Des prêtres naïfs
en demeurèrent quinauds: à peine osèrent-ils absoudre un pénitent si
bien informé. Néanmoins, jamais jusqu’à ce jour le célèbre auteur des
_Mystiques florentins_ n’a daigné rompre le fil du discours avant le
soupir final, qui s’achève même parfois en toux discrète d’une
irréprochable candeur... Cette fois encore le petit homme fut écouté en
silence. Mais quand il eut fini, surpris de ne rien entendre, il leva
les yeux et rencontra le regard du prêtre rivé au sien dans une
immobilité sinistre.
La curiosité n’a pas ce feu sombre, le mépris cette tristesse, la haine
une telle amertume. Le blême Pernichon, comme pris dans l’étau, se
sentit soudain ouvert, sondé jusqu’aux reins. Incapable de surmonter et
fixer ce regard incompréhensible, il y chercha une seconde, il désira de
toute son âme glacée, y découvrir l’imperceptible déviation de la
démence, sa flamme oblique. Mais ce regard tombait d’aplomb sur ses
épaules. Littéralement, il en sentit la forme et le poids comme si,
dédaigneux de traverser la misérable conscience, le regard la modelait,
la pétrissait avec dégoût, faisait jouer dessus la lumière. De ressentir
l’effraction d’une clairvoyance supérieure est déjà une humiliation trop
vive, mais la honte atteint son point de perfection quand la lucidité
d’autrui nous découvre en plein notre propre avilissement. D’ailleurs,
ce regard si dépouillé de toute cupidité vaine exprimait une sorte
d’attention plus outrageante encore, bien que concertée, celle qu’on
porte sur les choses dont la bassesse purement matérielle reste
au-dessous d’un jugement particulier, n’est qu’un point de comparaison,
une mesure commune aux formes supérieures et spirituelles de la honte.
Mais à quoi donc l’abbé Cénabre comparait-il intérieurement le petit
homme? Car on ne considère ainsi que la part déshonorée de soi-même.
--Mon ami, dit-il tout à coup (le feu de son regard, au même instant,
tomba), _comment vous voyez-vous?..._
--Comment je me vois? soupira M. Pernichon. Je ne comprends pas,
vraiment... Je ne sais pas très bien...
--Écoutez-moi, reprit l’abbé Cénabre avec douceur, cette question vous
peut surprendre dans sa simplicité. Chacun porte un jugement sur sa
propre personne, mais il y entre peu de sincérité, qu’on le veuille ou
non: c’est une image retouchée cent fois, un compromis. Car observer est
une opération double ou triple de l’esprit, au lieu que voir est un acte
simple. Je vous demande d’ouvrir les yeux avec ingénuité, de vous saisir
du regard entre les hommes, de vous surprendre tel que vous êtes, dans
l’accomplissement de la vie.
--Je comprends votre pensée, s’écria Pernichon, délivré de sa première
angoisse... J’avoue que... Je suis un homme plein de contradictions.
L’abbé Cénabre réfléchit un long moment, et de moins sots que le
rédacteur de _la Vie moderne_ eussent pu croire qu’il priait.
--J’avoue d’ailleurs--permettez-moi de vous faire cette objection,
reprit aussitôt Pernichon--que l’examen que vous me proposez... n’est
pas de ceux-là... enfin sort un peu de l’ordinaire... Je pensais qu’on
n’apportait jamais, en ces matières, trop de méthode... d’attention...
J’aurais craint même...
--Ne craignez rien, répondit le prêtre d’une voix glacée. Mais ne
répondez pas si cela vous plaît.
--J’obéis, au contraire, poursuivit le petit homme, avec un zèle
furieux, misérablement. Certes, je ne vous apprendrai rien que vous ne
sachiez déjà. Quelque effort que je fasse, en dépit du petit nombre de
mes fautes réelles, la sensualité m’éprouve sans cesse. Cela aussi, vous
le savez. Mais il est peut-être bon que vous me le fassiez redire, et
que j’en sente la confusion.
D’abord, l’abbé Cénabre se tut. La mèche de la simple lampe posée sur la
table à portée de sa main (car il craignait tout autre éclairage)
grésilla, cracha dans le verre une mince ligne de fumée noire. Comme il
se penchait en étendant le bras, Pernichon vit le tremblement de ses
longs doigts. Presque aussitôt, la flamme ranimée fit sortir de l’ombre
la tête osseuse, léonine, le front et les joues d’une pâleur extrême,
presque livide. Et la soudaine apparition de ce visage contracté,
découvert tout à coup à l’improviste, par surprise, serrait le cœur d’un
remords obscur, comme d’une indiscrétion intolérable.
--Ainsi, dit-il enfin, la sensualité vous éprouve? Cela est peut-être
une vue de l’esprit. Vous vous croyez des passions fortes. Et cependant
vous n’accusez que des fautes, en apparence du moins, légères?
--Je n’attendais pas de vous ce reproche, murmura Pernichon. Et il
regretta aussitôt ce mot imprudent.
Car déjà, sans daigner y répondre directement, la même voix glacée--si
glacée que l’imperceptible accent meusien s’en trouvait stérilisé, ne
s’entendait plus--prononça:
--Ne craignez rien de la sensualité. Vous ne me faites pas illusion, à
moi, ni peut-être à vous-même. Ah! c’est là sans doute un sujet de petit
intérêt, une vérité à ramasser peu précieuse! Les prêtres de quelque
expérience, en dépit d’un préjugé constant, n’accordent à la vie
sexuelle qu’une valeur de symptôme. Qui en fait l’objet unique de son
investigation est sûr de se tromper lourdement. D’ailleurs, elle n’a
d’intérêt, n’apporte d’utiles données, enfin ne révèle que les hautes
cimes, quand elle est le miroir trouble, l’image difficile à
interpréter, le signe matériel des contradictions d’un grand cœur.
Encore faut-il qu’elle existe par elle-même, qu’elle ait son histoire,
son caractère propre et singulier.
--Devrait-on accumuler les faiblesses pour mériter d’être réputé une âme
haute, un grand cœur! dit timidement Pernichon, que le sens de ces
paroles assez obscures irritait moins que leur accent. Je vous écoute
dans un esprit de soumission, mais si sévèrement que je me juge, il ne
m’est pas défendu d’avoir conscience des efforts que j’ai faits, des
tentations que j’ai surmontées! Si je n’ai pu, hélas! avancer bien loin
dans la voie de la perfection, au moins ai-je maintenu ma ligne de
résistance morale, suis-je resté sur place. La blessure est encore
ouverte, j’en conviens; grâce à Dieu, le mal ne m’a pas dévoré.
Il ronflait d’émotion entre ses mains, et son front, de nouveau, se
couvrit de sueur.
--Ce dernier entretien sera poussé jusqu’au bout, reprit la voix, dans
votre intérêt, mon ami, et encore pour ma délivrance. Je devrais me
reprocher d’avoir tardé si longtemps. Observez comme ce premier coup de
sonde a porté juste, et quel cri révélateur il tire de vous. J’ai vu
éclater l’abcès, mon enfant.
--Mon Père, dit Pernichon, étouffé de surprise et de colère, je ne
m’explique pas votre dureté.
--En vous écoutant, déjà bien des fois, à cette même place, j’avais ce
mot sur les lèvres: _Vous croyez-vous donc vivant?_
--Je ne pense pas, répéta l’autre, qu’un véritable zèle apostolique
s’exprime avec cette sorte de haine.
A ces paroles, et comme si le seul mot de haine l’eût touché, l’abbé
Cénabre faillit perdre son habituelle maîtrise de soi. Il rougit, frappa
vivement la table de sa main ouverte, rougit plus fort, et reprit enfin,
d’une voix apaisée:
--Pardonnez-moi ce mouvement d’humeur: je ne suis pas un apôtre, je ne
saurais l’être. L’esprit critique l’emporte chez moi, ou plutôt il
absorbe toutes les autres facultés. Une extrême attention finit par
consumer la pitié.
Il prit la main du petit homme dans les siennes.
--Mon ami, je m’étonne du parti pris de ces prêtres un peu sots et
bornés qui, par leur zèle indiscret, entretiennent tant de bonnes gens
dans l’illusion qu’ils donnent à faire à tous les démons de la luxure.
Les termes de l’art militaire ajoutent à ces fadeurs un ridicule de
plus. Il n’est parlé que de combats, d’assauts livrés ou repoussés, de
défaites et de victoires... Hélas! mon enfant, moi qui vis--je puis
dire--dans la familiarité des saints, et parmi eux des plus subtils, que
voulez-vous que je pense de cette guerre illusoire où les malheureux se
mesurent avec leurs ombres? Bien plus...
Il lui pressait plus affectueusement les mains.
--Il n’y a pas là, continua-t-il qu’une erreur de jugement: une
duplicité fort perverse. A vous prendre simplement (si vous voulez
bien), j’estime, je tiens pour avéré que, loin d’opposer une résistance
aux tentations extérieures, vous entretenez avec beaucoup de peine et
d’application, une concupiscence dont chaque jour affadit le venin. De
la source désormais tarie, vous remuez la boue, pour en respirer au
moins l’odeur. Par économie de vos forces, il vous plaît de vivre dans
ce mensonge d’un nom prodigué à des séductions imaginaires, lorsque
votre sensualité suffit à peine à exercer utilement votre malice. Que me
parlez-vous de lutte intérieure? Je vois trop clairement les pensées
suspectes, les désirs refroidis, l’acte avorté. Qui réaliserait ces
fantômes vous ferait un tort bien cruel. C’est justement cette ombre que
votre appétit veut consommer, non pas une chose vivante. Je vous parle
ici plutôt en savant qu’en prêtre: le débauché va se jeter comme un
dément sur les voluptés qu’il presse et, dans l’excès de sa folie, il
offre du moins au regard le spectacle d’un homme qui ne se ménage pas...
Mais vous!... Mais vous... Votre vie intérieure, mon enfant, porte le
signe moins.
Volontairement ou non, l’air siffla entre les lèvres de Pernichon, comme
d’un baigneur surpris par le froid.
--L’idée que vous avez de vous-même, reprit la voix avec une sorte
d’affreuse tendresse, n’est pas fausse: il en est d’elle comme de ces
formules mathématiques, dont il faut seulement intervertir les signes.
Votre médiocrité tend naturellement vers le néant, l’état d’indifférence
entre le mal et le bien. Le pénible entretien de quelques vices vous
donne seul l’illusion de la vie.
A ces mots, M. Pernichon se leva, mais il resta debout et muet devant
son bourreau.
--L’expérience de la vie--et plus encore mes modestes travaux
historiques--reprit l’abbé Cénabre, m’ont enseigné le petit nombre de
vies positives...
--Je respecte assez votre caractère et votre personne, dit tout à coup
le publiciste avec une espèce de dignité, pour vous laisser achever.
Mais vos injustes paroles sont de celles auxquelles on ne répond pas.
--Je n’en terminerai avec vous que plus commodément, répondit le prêtre.
Votre présence a été l’occasion de tout ceci, non sa cause. Votre
disgrâce n’est que de vous trouver devant moi, à cette heure,
aujourd’hui.
Il respira bruyamment, et quand il eut ainsi gonflé sa poitrine, le sang
parut de nouveau se retirer de ses joues et de son front. Il resta d’une
pâleur livide.
--Telle heure sonne, mon enfant, poursuivit-il, où la vie pèse lourd sur
l’épaule. On voudrait mettre à terre le fardeau, l’examiner, choisir,
garder l’indispensable, jeter le reste. Retenez cette confidence,
puisque je la fais tout haut, devant vous. Je tenterai ce choix. Il le
faut. Je suis prêt.
Il se tut brusquement, laissa tomber la tête. Puis soudain:
--Allez-vous-en! Allez-vous-en! s’écria-t-il par deux fois, avec une
extraordinaire violence.
Tout autre que Pernichon eût sans doute obéi, mais sa maladresse porte
le tragique en puissance. D’ailleurs un sort navrant le place toujours
là où il ne doit pas être, et l’y tient jusqu’au complet épuisement,
utilisation parfaite du ridicule ou de l’odieux.
--Je regrette d’avoir été la cause involontaire... commença-t-il.
--Cause de quoi? pria doucement l’abbé Cénabre. Je vous le dis: vous
n’êtes cause de rien. Pourquoi vous humilierais-je gratuitement?
Entendez néanmoins cette parole: le monde est plein de gens qui vous
ressemblent, qui étouffent les meilleurs sous leur nombre. Qu’êtes-vous
venu faire dans notre bataille d’idées? Vous la quitterez sans regret,
avec un petit profit.
Le visage de Pernichon, en dépit de sa vulgarité, eut une expression
vraiment humaine, presque noble:
--Je n’ai pourtant pas choisi le parti des vainqueurs, dit-il.
--C’est que le parti des vainqueurs est le parti des maîtres, et vous
sentez cruellement que vous n’êtes pas né un maître. Mais vous vivez
dans leur ombre, et leur caresse vous fait du bien.
Et il ajouta, après un silence, posément:
--Il vous fallait, d’ailleurs, quelque chose à marchander.
--Jamais, monsieur le chanoine, s’écria Pernichon, jamais, dis-je, mes
ennemis ne m’ont tenu pour un homme à vendre!
--Mon enfant, dit l’abbé Cénabre, ne vous fâchez pas si, dans cet
entretien tout intime, j’utilise une connaissance particulière de vos
ressources, de votre capacité morale. Vous êtes un intermédiaire-né.
D’où vient que le parti--ou pour parler leur langage--le milieu
catholique est si favorable à la multiplication de cette espèce? Parce
que dans une société politique de plus en plus étroitement solidaire, si
fortement constituée en groupes dont la discipline est exacte et
l’individualisme exclu, il est le suprême refuge d’un opportunisme
démodé. Du radicalisme au socialisme, théoriquement, le passage semble
aisé. Pratiquement, il n’en est pas de même, car c’est proprement
changer de clientèle. Mais croire en Dieu, et vivre dans l’indulgente
obédience de l’Église est une position si commode! On est d’un parti
sans en être. En cette matière, rien de moins étroit que le dogme: il
semble même à certains proposer l’indifférence politique comme une
règle. Aussi que de distinctions, de nuances, que de choix pour
l’amateur, quel éventaire! De concession en concession, de surenchère en
surenchère, un jeune ambitieux qui n’aime pas le bruit et travaille avec
méthode, peut aller aussi loin qu’il lui plaît, sans perdre le précieux
avantage d’être moins un partisan qu’un allié,--un ami du dehors,
toujours à contrôler, jamais sûr,--comme ces pauvres dames qui gardent
dans le saint état du mariage pour quoi elles n’étaient pas faites,
l’odeur et le ragoût du passé.
--Vous jouez un jeu cruel, dit Pernichon d’une voix tremblante, un jeu
bien cruel. Et même si ces paroles ne devaient rester secrètes...
--Je vous les abandonne, dit l’abbé Cénabre. Faites-en ce qu’il vous
plaira.
Puis, tout à coup, un mouvement intérieur, irrésistible, bouleversa de
nouveau ses traits. Le sourire s’arrêta sur ses lèvres, son regard
durcit, le tremblement de ses mains redevint visible. Et sa colère même
parut comme dévorée par un sentiment plus violent et plus mystérieux.
Il baissa lentement les paupières. Le silence qui suivit fut difficile à
surmonter.
Dès le premier moment de cette soudaine, imprévisible attaque, M.
Pernichon s’était trouvé désarmé. Habile à certaine escrime du langage,
au jeu de l’allusion, la violence directe le paralyse, agit
littéralement comme un poison de sa volonté. Mais que dire de cette
violence si cruellement calculée, passant de l’invective à un accent
d’amertume douloureuse, puis de sollicitude incompréhensible? Néanmoins
la stupeur finit par laisser tout à fait la place à la crainte, puis à
une confusion pire... Pour la première fois peut-être, sa pauvre âme
creva son enveloppe et parut blême et hagarde aux propres yeux de
Pernichon pour disparaître aussitôt, ainsi qu’un rêve égaré dans le
matin... Et ce n’était point tant les paroles de l’abbé Cénabre que la
transfiguration de ce prêtre subtil et la contagion d’un rêve que
trahissaient son attitude et sa voix--non! ce n’était point de telles
paroles restées si vagues dans la colère ou le mépris, qui eussent à
elles seules arraché un instant le malheureux hors de sa gaine, ainsi
qu’un muscle qui, sous les doigts du chirurgien, jaillit tout à coup de
la peau. D’être réputé habile, ambitieux, profond calculateur de ses
chances, ami douteux, prudent ennemi, n’était pas pour l’offenser; mais
ces dernières violences l’atteignaient à un lieu plus sensible, profond,
secret, comme au point d’équilibre de son humble destin: l’habitude,
devenue consubstantielle à sa pensée, d’une lutte intime, une opinion de
lui-même soudain déracinée, le besoin de se classer, une certaine
stabilité. La seule hypothèse--soudain vraisemblable--d’une vie sans
réalité spirituelle introduite comme par effraction dans une conscience
d’ordinaire si ménagée, en découvrait brutalement le désordre absolu.
Que d’autres, qui tiennent de leurs actes un compte plus ou moins sévère
(comme on observerait les étoiles sans lire les indications du compas),
négligent dans leur calcul l’orientation de la volonté, la perversion de
l’instinct!... Le terrible n’est pas de ces étrangers dont les routes
croisent nos routes, mais dans ce propre visage que l’âme arrachée verra
soudain face à face, et ne reconnaîtra pas.
--Monsieur le chanoine... voulut dire Pernichon, dans un dernier effort
de politesse et de respect pour le dangereux personnage. Mais il
n’acheva point. Ce que l’humiliation n’avait pu faire, la crainte
l’obtint, plus urgente que la honte. Il s’écarta de quelques pas,
chercha gauchement son pardessus, jeté derrière lui sur une chaise, en
passa les manches avec une peine infinie, soufflant par le nez d’affreux
sanglots sans larmes, ramassé sur lui-même, contracté ainsi que d’une
énorme grimace non du visage seul, mais de tout son corps chétif. Puis
ce désespoir grotesque disparut dans le vestibule ténébreux. On entendit
le grincement de la porte, refermée néanmoins avec prudence.
* * * * *
L’abbé Cénabre avait suivi des yeux le petit homme, et il resta debout
un long moment, à la même place, en apparence frappé de stupeur à son
tour, et tellement immobile que l’ombre même sur le mur n’avait pas un
tressaillement. Quiconque l’eût observé à ce moment solennel, eût été
frappé de la netteté de son regard qui n’était point celui d’un homme
entraîné par un rêve, mais plutôt d’un discuteur hardi et tenace qui
donne tout son effort contre un rival à demi vaincu, et cherche à
s’emparer de sa pensée. De cet angle droit de la pièce on eût pu croire
que les yeux fixaient simplement la porte par où Pernichon s’était
enfui. Toutefois leur direction était différente. M. Pernichon, ni aucun
autre à sa ressemblance, n’eût entretenu tel feu dans la prunelle
assombrie... Elles avaient trouvé ailleurs quelque chose. Et plus d’un
sceptique eût été bien embarrassé de convenir que l’interlocuteur
invisible, au moins selon toute vraisemblance, c’était la croix nue
pendue au mur. D’ailleurs le temps lui eût manqué d’un examen décisif.
Car s’étant avancé brusquement, par un geste aussi prompt et aussi
précis qu’une parade, l’abbé Cénabre empoigna la lampe et la brisa sur
les dalles.
Le clair de lune entra aussitôt dans la chambre.
La violence du choc fut telle que la mèche s’éteignit sans doute avant
d’avoir touché le sol. Du réservoir de cristal on entendit un moment
l’huile de pétrole couler à petits coups. Puis ce dernier bruit
s’effaça. Et il semblait que se fût effacé avec lui le souvenir du geste
extraordinaire de ce prêtre célèbre dans les deux mondes pour son
scepticisme élégant.
Une des singularités de l’abbé Cénabre est de n’accepter de soins
domestiques que d’une vieille femme de ménage--sa nourrice, dit-on--qui
tôt levée finit sa besogne dès midi, et ne reparaît plus. Autour de la
courte et épaisse silhouette à peine visible dans le recueillement de la
nuit, la solitude resta parfaite, le silence absolu. Puis cette
silhouette se déplaça lentement, posément; une porte claqua. Le clair de
lune s’endormit dans la pièce vide. M. l’abbé Cénabre avait regagné sa
chambre.
L’auteur des _Mystiques florentins_ a longtemps dérouté la critique.
Habile à s’emparer de l’attention, par surprise, son ambition ne va pas
plus loin que séduire; il disparaît avant de convaincre, laissant amis
et adversaires dos à dos. Un parti s’est emparé de lui, comme il
s’embarrasse de tout élément douteux, moins encore par goût du scandale,
que par un besoin furieux de se masquer, de prendre un masque, de
masquer son indigence. Dans la forte société spirituelle de Rome, ce
demi-monde de la pensée ressemble à l’autre, même vanité, même envie,
même accueil aux haines complices, même rage à dénigrer les hauts
exemples qui le condamnent, même naïveté dans le mensonge et la feinte,
même candeur de croire faire illusion à quiconque le regarde en face.
Certes, la prostitution de l’hôtel particulier méprise celle de la rue,
mais dans les cas urgents l’acte professionnel s’accomplit de lui-même
et sous un certain regard, c’est toujours le même geste de dénouer la
ceinture. Qui ne sait qu’on rencontre aux entresols de la rue des
Martyrs des filles deux fois soumises, ou de bonnes mères? Ainsi le
parti compte d’honnêtes jeunes gens, des vieillards austères, des
écrivains pleins de talent, et des prêtres, pour le grand nombre, de
mœurs irréprochables. Rien ne semble permettre de les confondre avec des
avares adolescents, ces patriarches dévorés d’ambition comme d’une
lèpre, et ces ruffians en jupon noir, chassés de tous les diocèses, à
face de croupiers marrons... Quel trait leur est donc commun? Le goût de
biaiser, une pensée lâche.
L’abbé Cénabre a souvent tiré profit de leur enthousiasme affecté, sans
laisser toutefois annexer son sourire. De lui, les malheureux
n’entendent et n’approuvent que son impuissance à conclure, la
dissipation de la pensée, l’effort en sens contraire et pour un résultat
de néant, d’une curiosité presque sensuelle et d’une critique énervée.
Son _Histoire de l’arianisme_ les a déçus, justement par ce qu’elle
contient de positif, de défini. Mais ils se délectent au bavardage et à
l’allusion des _Mystiques florentins_.
L’illustre écrivain connaît ce public, et il le mépriserait, s’il était
capable de mépris. Il l’exècre seulement. Son jugement court, mais
exquis, l’a renseigné depuis longtemps. Ils l’honorent d’être suspect.
Cette sympathie équivoque, cette admiration protectrice exaspèrent son
orgueil, et il leur fait payer cher une reconnaissance toute formelle.
De les louer tarit sa veine: il n’est jamais las de les railler, il doit
à cette raillerie ses meilleures pages, les mieux venues, ses pages
ailées. Comment ne l’ont-ils pas reconnu à ce signe éclatant? Ils
reçoivent de lui la plus cruelle ironie. C’est peut-être que leur vanité
met à haut prix la louange difficile, arrachée à un homme fort et seul,
par la coalition des faibles.
Ils le croient fort, mais il est seul, sûrement.
Les fenêtres de la chambre s’ouvrent sur une rue du Paris provincial. A
cette heure de la nuit, la lointaine et triple rumeur de la place de
Rennes, comme égarée, y est, à force de solitude et de silence,
pathétique. Qu’à travers les ténèbres, les villes appellent, d’une voix
profonde! Que leur joie respire avec peine, comme elle râle!... Chaque
rue, traversée dans le tumulte et l’éblouissement, sitôt quittée, vous
poursuit dans l’ombre d’une plainte affreuse, peu à peu assourdie,
jusqu’à la limite d’un autre tumulte et d’un autre éblouissement qui
joint bientôt à l’autre voix sa voix déchirante. Et encore, ce n’est pas
ce mot de «voix» que j’écrirai, car la forêt, la colline, le feu et
l’eau ont seuls des voix, parlent un langage. Nous en avons perdu le
secret, bien que le souvenir d’un accord auguste, de l’alliance
ineffable de l’intelligence et des choses ne puisse être oublié du plus
vil. La voix que nous ne comprenons plus est encore amie, fraternelle,
faiseuse de paix, sereine. L’homme lyrique, au dernier rang de l’espèce,
que le monde moderne a honoré comme un dieu, croyait risiblement l’avoir
restituée, n’ayant délivré la nature des sylvains, des dryades et des
nymphes démodées que pour y lâcher le troupeau de ses mornes
sensualités. Le plus fort d’eux tous, déjà pris à la gorge par la
vieillesse, remplissait les rues et les bois de son infatigable
lubricité. Derrière lui, la foule des disciples s’est ruée, comme on
mange, à la solitude sacrée, dans le rêve abject de l’associer à ses
ventrées, à sa mélancolie, à sa déception charnelle. La contagion,
gagnant de proche en proche, s’est étendue aux antipodes: l’île déserte
a reçu leurs confidences, témoigné de leurs amours, retenti de leurs
grotesques sanglots devant la vieillesse et la mort. Nulle prairie,
ruisselante de lumière et de rosée dans la candeur de l’aube, où vous ne
trouverez leurs traces, comme des papiers sordides, sur les pelouses, un
lundi matin.
Toutefois, s’il est dans l’homme d’imposer sa présence, et les signes de
sa bassesse à la nature, il ne s’empare pas de son rythme intérieur, de
sa profonde rumination. Il couvre la voix, mais il l’interroge en vain:
elle continue son chant sublime ainsi qu’une corde en vibration choisit
entre mille ses harmoniques et ne répond qu’à elles seules... Il n’en va
pas ainsi des paysages de poutres, de fer et de moellons--les villes.
Pourquoi voudriez-vous qu’elles annoncent la joie, bâties dans la peine
et la sueur? La liberté, puisqu’elles sont les forteresses où s’est
réfugié, devant la rébellion des choses et des éléments, Adam vaincu? La
vie--ces demeures transitoires, gardiennes seulement de nos os?
L’abbé Cénabre s’était insensiblement rapproché de la fenêtre, comme si
dans cette chambre obscure, le reflet douteux de la rue à travers les
vitres lui eût été un asile. Immobile dans la haute embrasure, les bras
croisés sur la poitrine, on l’eût cru volontiers absorbé, quand toute
son attention n’était tendue au contraire qu’à la rumeur triste du
dehors. Sa dernière violence n’avait certes pas été un geste
d’emportement: nul moins que lui n’était capable de ces distractions. La
lumière l’avait offensé cruellement, tout à coup, comme le signe
sensible, sur le mur et sur la croix, d’une illumination intérieure
qu’il eût voulu étouffer, repousser dans la nuit, avec une énergie
désespérée. L’une des marques des grandes convulsions de l’âme est de se
retrouver dans les choses, de sorte que telle déception capitale, par
exemple, reste inséparable du lieu et de l’heure--non pas seulement par
une association matérielle, mais par une sorte de compénétration--comme
si un certain accord de la vie profonde avait été faussé par le coup de
bélier de la passion. D’ailleurs la brusque révolte du prêtre n’était
qu’un geste de défense, tardif seulement. Et il était vrai que cette
cellule, pavée de grès, ces murs, ces livres, cette croix nue étaient
ennemis. Les témoins muets jusqu’alors, allaient sans doute poser la
question à laquelle il ne voulait pas répondre... C’est pourquoi il les
avait replongés dans l’ombre.
Méprise fatale! Ce geste posait un autre problème, non moins urgent. Il
marquait le terme d’une étape et plus encore le point de départ d’une
autre route, terrible à suivre, inconnue. Un fou couve tranquillement
son délire jusqu’à ce qu’un cri--ou toute autre manifestation--le
convainque de sa folie. Depuis des semaines, l’abbé Cénabre fermait sa
conscience à un ordre de sentiments dont il soupçonnait à peine encore
la violence. Et il venait inconsidérément de se trahir, de tout remettre
en question. L’analyste délicat, dont l’ironie n’épargna jamais
personne, pas même le tragique saint d’Assise, a horreur de l’examen
particulier. Il sent d’instinct ce que sa critique tant admirée des
badauds, a de dangereux pour lui-même, car on ne joue pas son propre
destin sur le coup de dés d’une hypothèse, et l’hypothèse est la seule
ressource de son analyse, son ressort. Toutefois la pensée née en lui
depuis quelque temps déjà, plus forte chaque jour, s’imposait par
elle-même, déjouait sa ruse. Il l’écartait pour la retrouver tout à
coup, à sa stupeur, mêlée à la trame de la vie quotidienne, partout
présente. Et dans le soudain accès de sa colère contre Pernichon, il
l’avait encore reconnue.
L’érudition de l’auteur des _Mystiques florentins_ est solide, comme est
viril son visage épais et dur. L’étendue de la documentation, la
puissance de travail qu’elle suppose peuvent faire illusion: heureux
dans le choix de ses sujets, non pas même sans audace, il semble
cependant n’oser les affronter qu’à demi, il les aborde de biais. Il en
va de même dans le gouvernement de sa propre vie: ce professeur
d’analyse morale répugne à se voir en face. Longtemps le scrupule
ténébreux qu’une force irrésistible amène ce soir à la surface de sa
conscience a été, avec effort, maintenu dans la région basse de la
sensibilité pure. Sans doute, il lui devait faire sa part: c’était un
malaise, une gêne, une diminution de l’activité, ou sa déviation
morbide. C’était tout cela, et bien autre chose encore. Mais en évitant
de cerner le point douloureux, la souffrance reste vague, diffuse, plus
aisément supportée. Ce qui n’était que mélancolie devient promptement
remords, pourvu que l’on en discute avec soi-même. Et qui peut faire au
remords une part équitable? Ce fils maudit de la divine charité n’est
pas moins avide: il n’a rien, s’il n’a tout.
Par malheur, et pour le scandale de la Bête matérialiste, il n’est pas
bon, ni sûr, de se croire tout à fait à l’abri, dans son sac de peau,
des entreprises de l’âme. Éviter de scruter les intentions, se
contraindre à ne connaître de l’événement moral que son contrecoup sur
le système vaso-dilatateur, mène à une déception très amère. L’homme
peut bien se contredire, mais il ne peut entièrement se renier. L’examen
de conscience est un exercice favorable, même aux professeurs
d’amoralisme. Il définit nos remords, les nomme, et par ainsi les
retient dans l’âme, comme en vase clos, sous la lumière de l’esprit. A
les refouler sans cesse, craignez de leur donner une consistance et un
poids charnel. On préfère telle souffrance obscure à la nécessité de
rougir de soi, mais vous avez introduit le péché dans l’épaisseur de
votre chair, et le monstre n’y meurt pas, car sa nature est double. Il
s’engraissera merveilleusement de votre sang, profitera comme un cancer,
tenace, assidu, vous laissant vivre à votre guise, aller et venir, aussi
sain en apparence, inquiet seulement. Vous irez ainsi de plus en plus
secrètement séparé des autres et de vous-même, l’âme et le corps désunis
par un divorce essentiel, dans cette demi-torpeur que dissipera soudain
le coup de tonnerre de l’angoisse, l’angoisse, forme hideuse et
corporelle du remords. Vous vous réveillerez dans le désespoir qu’aucun
repentir ne rédime, car à cet instant même expire votre âme. C’est alors
qu’un malheureux écrase d’une balle un cerveau qui ne lui sert plus qu’à
souffrir.
Quelques-uns des lecteurs de l’abbé Cénabre parmi ceux qu’il irrite, que
sa gentillesse, son goût de plaire n’ont point désarmés, recherchent
dans ses derniers livres, avec clairvoyance, cet accent singulier,
douloureux qui semble marquer une blessure de l’orgueil, un doute de
soi. L’ironie, toujours un peu pédante, grince maintenant. Peut-être
échappe-t-elle au contrôle de l’auteur? Jadis asservie au texte,
alignée, elle le déborde parfois, pousse au-dehors un coup furieux,
reprend sa place avec contrainte... L’art, ou plutôt la formule heureuse
de l’auteur, exploitée à fond, peut se définir ainsi: écrire de la
sainteté comme si la charité n’était pas. L’homme Renan, de qui le
blasphème est toujours un peu scolaire, s’est contenté d’une simple
transposition d’un ordre à l’autre, insérant l’être miraculeux dans un
univers sans miracles, charge facile, dont sa vanité n’a jamais perçu le
comique énorme. Pour celui qui sait lire, _la Vie de Jésus_ est un
vaudeville, a tous les éléments d’un bon vaudeville, moins le naturel et
la facilité. L’abbé Cénabre, lui, n’a jamais nié le miracle, et même il
a le goût du miraculeux. Il n’approche les grandes âmes que dans un
sentiment de vénération, et sa curiosité même a un tel élan qu’on la
prendrait pour l’amour. Il lui est simplement donné d’imaginer un ordre
spirituel découronné de la charité.
Sans doute, on ne le lit pas sans malaise, mais seul un de ces saints
qu’il a mutilés saurait lui arracher son secret. L’analyse qu’il en a
fait satisfait le goût, n’offense aucune pudeur de l’esprit. Il a même
eu cette prudence--qui est un aveu naïf et pathétique--de laisser hors
de jeu les héros dont la haute figure historique paraît fixée à jamais:
il a tiré de l’oubli des petits saints presque anonymes, dont
l’obscurité le rassurait, qu’il espérait plus dociles. Il n’a pu
cependant les contraindre. Si simple et caressant que fût son art, si
enveloppant, si pressant, ils se refusaient toujours. La préface de son
dernier livre compte à elle seule cinquante pages, pleines de
réticences, de réserves, d’allusions, comme si le malheureux craignait,
reculait le plus possible l’inévitable confrontation. Car sitôt que
paraît le témoin rebelle, l’équilibre est rompu. La petite part accordée
aux faits est encore trop grande: un acte, une parole, même étouffée par
un texte laborieux, suffit à rompre le charme: l’importance du
commentaire ne fait qu’accuser plus durement la douloureuse impuissance.
C’est une espèce de lutte risible et tragique à la fois, trop inégale.
Tantôt la pensée, subtilisée à l’excès, s’évapore, s’efface comme une
buée, découvrant la face irréductible. Tantôt elle se traîne dans les
fonds, laissant surgir le héros vainqueur. La recherche vaine succède à
la vaine étreinte. Les pages se multiplient, le livre s’allonge
démesurément, ainsi qu’un rêve cruel, coupé de sursauts. Et tout à coup
l’auteur, qu’on eût cru bercé par son ronron monotone, s’éveille, perd
brusquement contenance, rentre dans le débat, avec une espèce de rage.
Le lecteur n’en sent que du malaise et s’étonne. D’où vient cette colère
subite? C’est que de la vérité violentée, comme l’odeur dénonce un
cadavre, à travers les mots menteurs sourd une atroce ironie, pour tout
autre indiscernable, mais dont l’orgueil de l’abbé Cénabre connaît
cependant la morsure. Anxieux de se fuir, d’ailleurs épris au fond de
ces personnages imaginaires qu’il substitue presque inconsciemment aux
vrais, qu’il s’efforce de croire vrais, au terme de sa route oblique,
hélas! il ne rencontre que lui, toujours lui. Ce qui manque à ses saints
lui a été, justement, refusé. Chaque effort pour le masquer découvre un
peu mieux sa propre déficience. Que dire?... Pour donner quelque réalité
à ses fantômes, il s’est dépouillé de son bien, des précieux mensonges
qui l’eussent déguisé, qui en déguisèrent tant d’autres, jusqu’à la
fin... Il se voit nu.
Il s’approche encore de la fenêtre, appuie sur les vitres son front
têtu. Le vent souffle au carrefour. La rue est vide et sonore. Il
s’écarte avec dégoût.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors... Cela vint lentement, posément, gagna lentement son niveau.
Jamais les choses de rien ne le retinrent avec plus de douceur qu’en cet
instant solennel. Il ferma les rideaux, alluma sa lampe de chevet,
disposa minutieusement ses vêtements pour la nuit. Il jouissait de ce
délai avec un cœur étranger, une joie grave, silencieuse. Son pas sur le
tapis, le choc d’un verre sur le marbre de la cheminée, son souffle même
un peu précipité par l’effort retinrent son attention, délicieusement,
étroitement. Il se contemplait une dernière fois dans le décor des
apparences familières, il s’attachait à ce lambeau de vie ainsi qu’un
équipage à la dérive fixe la rive immobile et décroissante, et déjà la
pensée chassait sur ses ancres.